Billet littéraire KS. Ep. 74. «Le corbeau qui m’aimait», d’Abdelaziz Baraka Sakin, ou la satire de l’exil

L'écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin.

Et si l’exil cessait d’être raconté comme un dossier, une statistique ou une posture morale? Avec «Le corbeau qui m’aimait», le soudanais Abdelaziz Baraka Sakin choisit la voie la plus risquée: celle du rire inquiet, du burlesque tragique, de la fable qui dérange. Un roman qui déplace la Jungle de Calais du reportage vers le mythe moderne, et fait de la littérature un poste-frontière.

Le 16/01/2026 à 10h21

Il fallait une audace rare pour écrire un roman sur la Jungle de Calais sans tomber dans l’indignation ou le militantisme prévisibles. L’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin transforme l’histoire des migrants en une farce littéraire audacieuse. Traduit de l’arabe par Xavier Luffin et édité par les éditions Zulma en septembre 2025, ce roman somptueux conte la course éperdue vers l’Angleterre d’Adam, un jeune migrant soudanais dont la quête vire à la folie douce, puis au drame, sous le regard complice d’un mystérieux corbeau.

À Calais, la célèbre Jungle «n’était pas un camp. C’était un pays sans drapeau, sans hymne et sans lois, mais où chacun connaissait exactement sa place». Un microcosme où se croisent des migrants d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie centrale, et même des Européens marginalisés. Adam retrouve son ami d’enfance Nour, parti avec lui et perdu en cours de route, qui restitue pour le lecteur le récit, des fragments d’une vie fracassée, à travers témoignages, souvenirs, errances. Le périple d’Adam prend des allures de parabole littéraire lorsque celui-ci décide de refuser toutes les options (camion, bateau, faux papiers) au nom d’un idéal presque enfantin, passer par le ciel: «Adam disait que la mer avalait les hommes, que les camions les étouffaient, mais que le ciel, lui, ne refusait personne.» La montgolfière devient alors l’objet central de la satire pour atteindre l’Angleterre. Elle incarne à la fois la naïveté, la poésie et l’impasse politique.

À la manière d’un Godot contemporain, les personnages attendent un passage qui n’arrive jamais, et déploient en attendant des trésors d’ingéniosité folle, tel Adam et sa montgolfière, pour surmonter l’impasse.

Le corbeau: amour et folie

Le corbeau est l’élément le plus déroutant du roman. Il n’est jamais expliqué, jamais rationalisé. Il apparaît, simplement, annonçant la tragédie qui se prépare: «Le corbeau venait chaque matin. Il se posait près d’Adam comme s’il gardait quelque chose que personne d’autre ne voyait.» Au fil des pages, on découvre qu’Adam a le don de lui parler. En plein délire ou par une forme de grâce poétique, cet exilé solitaire communique avec l’oiseau noir qui hante la Jungle.

Le corbeau n’a pas besoin d’explication «fantastique» parce qu’il fonctionne d’abord comme une instance: il voit, il revient, il insiste. Dans beaucoup de traditions, l’oiseau noir ressemble à une mémoire extérieure, un regard qui ne détourne pas les yeux. Sa présence quotidienne impose une question: qui regarde la Jungle, et comment? Les médias? La police? Les passants? Les ONG? Le lecteur lui-même? Le corbeau, lui, regarde sans slogan, sans mandat, sans dossier. Il incarne peut-être ce que l’homme contemporain a perdu: une capacité à voir sans immédiatement classer.

Chaque personnage secondaire apporte sa vision du phénomène migratoire. Le forgeron syrien devenu passeur raconte sa débrouille et comment l’économie souterraine de la Jungle fait vivre certains tandis qu’on la condamne officiellement. Le professeur africain déchu ou l’entrepreneur exilé témoignent eux aussi des destins inattendus que la migration façonne. Ces voix composent un arrière-plan social et politique, surveillé par la figure omniprésente du corbeau, donnant à voir la galerie des invisibles de la crise migratoire contemporaine.

Une narration chorale et poétique

Bien que centré sur le destin singulier d’Adam, «Le corbeau qui m’aimait» déploie une narration chorale pour brosser le portrait de ce dernier. Nour part interroger tous ceux qui ont croisé sa route afin de recomposer son histoire. Le roman alterne ainsi les voix et les points de vue: Nour lui-même, mais aussi Eva, la Viennoise au grand cœur qui hébergea Adam quelques jours à Graz, Michaël l’Italien fantasque qui les prit en stop jusqu’en Hongrie, Ibrahim le Soudanais débrouillard qui leur enseigna les lois de la Jungle calaisienne, ou encore Zahra, jeune mère érythréenne dont Adam s’éprit dans le camp. Chacun apporte un fragment du puzzle, un éclairage inattendu. Nour finit par déclarer: «Chacun d’entre nous connaissait un Adam différent. Peut-être qu’aucun n’était le vrai.» L’exil ne fabrique pas des silhouettes, mais des biographies fracturées.

Ces personnages le font dans leur propre langue (allemand, italien, arabe, etc.). Le roman se lisse dans une langue d’arrivée. Il y a là une cohérence profonde: un roman sur la frontière ne pouvait pas ne pas être aussi un roman sur le passage entre les langues. La migration traverse des pays; la narration traverse des idiomes. Et la question demeure la même: qu’est-ce qui se perd en route, qu’est-ce qui survit, qu’est-ce qui se transforme pour continuer à vivre?

Ce procédé donne à l’ensemble une riche polyphonie, où se mêlent diverses nationalités, langues et sensibilités. Le style de Sakin s’y adapte subtilement: tantôt direct et sobre quand il relate les faits, tantôt lyrique et empreint d’oralité quand il prête sa plume aux souvenirs des personnages.

Ces fragments reflètent la dispersion de la vie d’Adam et la difficulté à saisir une personne entière. Peu à peu, pourtant, un portrait se dessine: celui d’un jeune homme idéaliste, tendre, cultivé, mais que l’horreur de l’exil et l’acharnement d’un rêve impossible ont mené à la démence: «Adam disait que l’Angleterre n’existait peut-être pas, mais que tant qu’il y croyait, il restait vivant.» À la manière d’une enquête, Nour et les autres exhument ces indices du passé et comprennent comment Adam en est arrivé là.

Ainsi, lorsque Nour retrouve Adam mendiant devant la gare de Graz, il peine d’abord à le reconnaître tant il a changé: «Il était devenu aussi maigre qu’une tige de bambou… ses yeux grands et bons étaient tout ce qui restait de mon ami de toujours… Oui, ses pupilles étaient désormais ses seuls papiers d’identité, infalsifiables, ineffaçables.»

Une fable politique universelle

Au-delà du destin individuel d’Adam, le roman atteint une portée universelle, soulignée par sa dernière phrase: «Chaque camp a ses drames et ses pertes. Nous sommes tous dans la jungle.» Par ces mots, Baraka Sakin rappelle que l’expérience de l’exil renvoie à une condition humaine partagée. Certes, il y a la Jungle de Calais, bien réelle, terrain d’injustice et de rêves inaccomplis. Mais en filigrane le roman suggère que les pays exportateurs de migrants ont tous leur part de responsabilité. Chacun porte en soi ces tragédies et ces pertes. L’auteur interroge notre humanité commune et le sens à donner à l’existence dans de telles conditions. Il rosse finalement un portrait saisissant d’un homme trompé par la vie, qui aura tout risqué pour un idéal, et qui n’aura trouvé de liberté qu’en déployant les ailes de son imagination: la folie. Dans la jungle de l’exil, la folie d’Adam est peut-être la seule histoire d’amour: celle d’un corbeau pour un homme à la dérive, métaphore ultime de la solidarité et de l’espoir qui nous relient, par-delà les frontières, dans une même humanité.

Là où tant de récits sur l’exil se rangent dans une seule case: le témoignage, l’acte d’accusation ou l’élégie, Sakin choisit la collision des registres. Il fabrique une langue qui heurte: le comique contre le glaçant, la fantaisie contre l’administration, l’élan contre le barbelé. Cette friction n’est pas un effet de style décoratif: elle mime l’expérience même des exilés, faite de sauts de réalité, de brusques changements de ton, de journées où l’absurde succède au désastre comme si le monde avait perdu sa logique.

«Le corbeau qui m’aimait», Abdelaziz Baraka Sakin, traduit de l’arabe par Xavier Luffin, 176 pages. Éditions Zulma, 2025. Disponible en précommande dans les librairies.

Par Karim Serraj
Le 16/01/2026 à 10h21