B. Azami: Je sais que cela fait longtemps que tu as envie de prendre la plume pour t'exprimer en tant qu'écrivain. Cela d’ailleurs fait longtemps que tu la prends, cette plume, en secret, discrètement, partageant avec nous, de temps à autre, à certaines occasions comme lors de l'événement artistique "Come to my home", quelques extraits de tes "déambulations" littéraires, et je reviendrai plus tard sur ce mot de "déambulations", que j’utilise ici sciemment. Depuis quand as-tu ce désir d’écrire et comment est né, enfin, ce premier roman ?
A. Cheddadi: Je crois qu’il y a en chacun de nous un récit potentiel de nous-mêmes qui commence dès notre naissance et qui ne s’achève qu’avec notre mort, que nous le sachions clairement ou non, que nous essayions d’en dire quelques bribes quand de bonnes occasions se présentent ou que nous le gardions enfoui en nous. Comme le disent les Mille et une nuits, si la vie, toute vie, n’est pas proprement un récit, du moins un récit peut racheter toute une vie. Obscurément, nous avons en nous ce désir de racheter à l’oubli, à l’indifférence, à la banalité du quotidien, à la mort, la vie que nous menons. Ce désir, selon chaque personne, est plus ou moins violent, plus ou moins pressant. Je crois que je fais partie de ceux qui portent un désir violent de se dire, désir qui s’est révélé être en fait chez moi un désir à la fois de littérature et de science, comme il peut se révéler chez d’autres un désir de peinture ou de musique, ou de bien d’autres choses. Très tôt, je me racontais ce que je vivais et je notais dans ma tête comment, avec quels mots, je pouvais le raconter. Mais à la fin de mes études secondaires, je me suis découvert une passion : la philosophie de l’histoire. Je ne savais que très vaguement ce que cela voulait dire, mais quand après mon bac on me demandait ce que je voulais faire, je répondais avec beaucoup d’assurance : la philosophie de l’histoire. Ce qui provoquait, selon les cas, de l’étonnement, de l’ironie ou du doute sur ma santé mentale. Et par un chemin tortueux, c’est ce que j’ai fini par faire en étudiant l’historiographie arabe et, en particulier, Ibn Khaldoun. Cependant, le désir de faire une œuvre littéraire ne m’a jamais quitté. J’ai différé sa réalisation durant de longues années et, très tardivement, je me suis décidé à écrire Le Bois des ans, qui est mon premier roman.
B. Azami: Ton roman porte un titre aussi poétique que parlant: "Le Bois des ans" qui, d'ailleurs, résonne en échos "Poids des ans", "Poids des temps"... Un titre qui résume de façon bouleversante l’état d’âme de ton personnage, Hicham Chérif, qui revient sur sa vie, sur les ans, restés marqués en lui comme les cercles du temps dans la coupe d’un tronc d’arbre. Et ce titre est doublement évocateur, renvoyant au passage du temps, mais aussi, par le cercle, à cette "déambulation" dans laquelle nous entraîne le personnage qui revisite les traces, nous prend avec lui dans des cercles de mémoire et de questionnements existentiels. Le cercle de la vie, de la mort, de la mère, de l’enfance. Autant d’anneaux de bois des ans. Ton personnage revisite sa vie. A travers, d'ailleurs, un tour de force déconcertant: celui d'un roman écrit à la troisième personne et où, pourtant, le narrateur omniscient s'efface, dans une traversée de la mémoire qui ne peut se faire que dans la distance.
Une coupe transversale d’un tronc d’arbre laisse voir une structure de couches concentriques : en simplifiant, il y a au centre ce qu’on appelle la moelle, entourée de plusieurs couches successives appelées duramen, aubier, liber et suber. C’est une métaphore assez riche, rigoureuse, de l’inscription du temps dans la matière, d’une mémoire matérielle du temps. Les couches durcissent au cours de l’âge, mais elles conservent les traces des événements marquants de la vie de l’arbre, comme les vagues d’humidité ou de sécheresse, les températures, et sans doute, d’autres événements plus subtils.
En partant d’un adage que lui répétait sa vieille tante, Hicham Chérif, le héros du roman, imagine une sorte de coupe transversale de sa vie. Bien sûr, les choses sont plus compliquées et la métaphore un peu forcée. L’homme n’est pas un arbre. Ce n’est pas son bois qui conserve sa mémoire, mais son cerveau, un organe infiniment plus complexe et plus difficile à observer. Ce qui est important, c’est que le titre indique d’une manière saisissante le sujet central du livre : le rapport à la mémoire.
En filant cette métaphore, Hicham Chérif insiste sur le fait que la moelle de sa coupe transversale est énorme et que son écorce est très mince, pour dire qu’il est toujours resté un enfant sans défense, mais qui s’assume comme tel.
Mais le rapport à la mémoire n’est pas simple. La mémoire ne répond pas chaque fois qu’on l’appelle. Hicham Chérif a fini par accepter ses caprices, ses apparitions aléatoires, ses résistances.
« Quelquefois, l’une ou l’autre de ces choses du passé s’illumine soudain de son éclat originel, lui donnant l’espoir qu’il tient enfin le bout du fil qui va, si peu que ce soit, le guider dans son labyrinthe intérieur vers quelque nouvelle révélation de lui-même. L’illusion ne dure qu’un instant, même si parfois, elle ne laisse pas de lui procurer un sentiment de calme retrouvé. Il se produit alors comme une superposition souple et harmonieuse des diverses couches de son moi, une sorte de plénitude topographique de sa psyché. Le monde arrêté s’offre dans son intégrité, sa diversité de couleurs, de formes et de sons, sa richesse de significations. Puis l’instant d’après, de nouveau tout se brouille. »
Il y a une sorte de jeu de la mémoire auquel Hisham Chérif est heureux de se livrer, une fois qu’il a compris que la mémoire ne se commande pas et qu’il vaudrait mieux se laisser conduire par elle dans les moments propices de rêverie et de relâchement de la vigilance. Réfléchissant sur ce jeu, Hicham Chérif s’interroge sur lui-même :
« A-t-il quelque chose à gagner à ce jeu-là ? D’où lui vient l’impulsion de le faire ? Est-ce cela le temps qui passe ? Est-ce cela la mort d’avant la mort, la mort à petits pas qui nous suit à la trace dès que nous prenons conscience de nous-mêmes ? Ou bien est-ce une phase de sa vie, la plus belle peut-être, une vie en esprit, détachée de la recherche du gain, de la gloire, du pouvoir, enfin libérée de la préoccupation de grandir, de se construire, de se former et de se conformer ? Une excursion libre, sans souci de consistance ou de solidité. Un vagabondage durant lequel, monté sur des nuages légers, il est porté de-ci de-là à la découverte de paysages qu’il croit connaître mais qui le surprennent par le ton et les couleurs qu’ils prennent dans son ressouvenir, des paysages familiers qui se créent sous ses yeux sans qu’il en attende rien, dans l’oubli de son désir et de son vouloir, porté sur des nuages qui voguent puis de dispersent et se dissolvent en le confiant à d’autres nuages ? »
Et pour répondre à la dernière partie de ta question, ce n’est pas l’écrivain qui «se laisse porter par ses pensées, ses sentiments, sans préméditation», mais c’est le personnage du roman. Ceci est important, parce que justement, le roman est écrit du point de vue de son héros central, Hicham Chérif. J’ai voulu écarter doublement la posture de l’autobiographie, d’une part en n’écrivant pas en mon propre nom, et d’autre part, en racontant le récit de Hicham Chérif à la troisième personne. En fait, c’est pour souligner l’impossibilité, à mon sens, de l’autobiographie. Car pour faire le récit de sa vie, dans son entièreté, il faut en sortir, il faut être mort pour être capable de la regarder de «l’autre rive». Le récit de la vie, qui a l’ambition d’en retracer tout le parcours, est différent des mémoires où il s’agit d’en relater des moments, des fragments, des épisodes. Mais la littérature est, en un sens, justement une recherche ou une entreprise de l’impossible.
B. Azami. Nous sommes dans le roman. Mais nous retrouvrons, dès les premières pages, le philosophe et historien, au point que nous avons le sentiment, à la lecture des premières pages, d'être dans un roman philosophique. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur des "Méditations". La retraversée qu’entreprend le personnage de sa vie est marquée par des questions, souvent très mystiques, d’ailleurs, sur le sens des choses. Et il y a, surtout, cette distance que garde le personnage vis-à-vis de lui-même, comme pour éviter de se laisser submerger par la douleur, le chaos des émotions et des blessures.
A. Cheddadi: Oui, si on veut, c’est une sorte de roman philosophique, encore qu’il ne faille pas trop exagérer dans ce sens.Le roman s’ouvre sur une méditation de Hicham Chérif au crépuscule de sa vie. En ce moment crépusculaire, la vie c’est le souvenir. Le temps est compté, et quoi que l’on fasse, la question se pose de manière explicite ou implicite, clairement ou confusément : « Qu’ai-je fait de ma vie ? ». Cela n’a rien à voir avec un comptage moraliste des bonnes et des mauvaises actions que l’on a accomplies, ni avec une évaluation des succès et des échecs. C’est quelque chose de plus subtil et d’inexprimable qui touche au mystère indéchiffrable de la vie. Face à ce mystère, tous les repères sont perdus. Hicham Chérif en prend conscience peu à peu, à travers le rappel des formulations du sens de la vie qui se sont imposées à lui successivement. Il évoque les différentes phases par lesquelles est passée sa «petite philosophie de la vie». Chacun a «sa petite philosophie de la vie», plus ou moins changeante, plus ou moins éphémère. Mais le plus important est ailleurs. Le moment ultime de ce parcours, c’est quand il rêve que sa montre tombe d’une grande hauteur et se fracasse sur le sol. Une fois que cet instrument du temps vole en éclats, la vraie question se pose : "Au-delà de ce qui est mesurable de notre vie, quel que soit le moyen qu’on utilise pour cela, existe-t-il une horloge de la vie comme telle ?".
B. Azami: Dans cette retenue du personnage, ce qui est étonnant, c’est qu’on le ressent d’autant plus fortement. Le rapport à la mère, au père, à l’entrée à l’école, à la grand-mère, sont autant de moments de mémoire où les sentiments de Hicham se font véritablement incisifs, dans la description, où tu excelles, d’ailleurs, des scènes, des regards. Mais on ne sombre jamais dans l’excès, jamais dans le pathos, et la portée des mots s'en fait d’autant que plus prenante, cinglante. Est-ce un parti-pris et que nous dit-il, si c'est le cas, de ton rapport à l’écriture, de ta conception de la littérature, de tes goûts littéraires ?
A. Cheddadi: Oui, il y a dans ce livre, je pense, une certaine conception de l’écriture et de la littérature. Comme tu l’as remarqué, c’est une écriture dépouillée, brute, sans aucune recherche d’effet de style. Pourquoi ?Parce que le livre est écrit, comme je l’ai dit tout à l’heure, du point de vue de son héros, Hicham Chérif. Ce point de vue voudrait être celui de la subjectivité pure, individuelle ou collective, sans intervention d’aucune sorte de l’écrivain. Il s’agit d’aller directement au souvenir tel qu’il surgit dans la mémoire individuelle, ou des récits qui sont forgés spontanément par la mémoire collective. On est là à l’antipode du roman moderne qui est une construction artificielle de l’écrivain. Et on renoue avec des formes anciennes de littérature comme le mythe, le conte, l’épopée, et quelque chose qui a complètement disparu comme genre : les récits de rêves.
Ce livre exprime d’abord le désir et l’impulsion de l’écriture. Ce désir et cette impulsion, nous les avons tous. C’est notre réponse à la mort, notre désir d’éternité. Dans les temps pré-modernes, aussi loin que l’on remonte dans le temps, on peut retrouver ce désir, cette impulsion, dans toutes sortes de manifestations rituelles, artistiques ou littéraires, exprimées sous une forme symbolique qui est la forme d’expression collective par excellence. Dans les temps modernes qui se caractérisent par la place prépondérante prise par l’individu et par ce que Marcel Gauchet a appelé «La sortie de la religion», on aurait pu s’attendre à ce que l’expression de ce désir d’éternité et cette impulsion primitive de l’écriture, du récit de soi par soi, devienne une pratique commune à tous les individus, et que tous les individus soient éduqués pour y exceller. On aurait pu passer ainsi d’une littérature essentiellement anonyme et collective qui a existé pendant des millénaires, celle du mythe et du conte par exemple, à une littérature autobiographique de l’individu. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Bien qu’on assiste depuis quelques décennies à une floraison jamais égalée du genre autobiographique, la littérature est avant tout une affaire d’écrivains. Faut-il considérer cela comme une usurpation ? N’a-t-on pas trop cédé à la marchandisation de la littérature, à son côté commercial ? Bien sûr, la littérature moderne, en particulier le roman, qui est axé sur la relation plus ou moins complexe de vies individuelles ou des trames qui se tissent entre elles, présente aux femmes et aux hommes que nous sommes leurs vies comme en miroir où le mécanisme de reconnaissance ou de projection est primordial. La littérature, surtout dans les pays occidentaux, est devenue un élément indispensable de la vie des individus, un peu comme l’air qu’ils respirent. Si elle a tant de succès, c’est qu’elle joue un peu, me semble-t-il, comme une sorte de compensation à la frustration que chacun de nous ressent de ne pas pouvoir se faire et faire entendre aux autres son propre récit.




