«L’information est redevenue sauvage»: Ignacio Ramonet et le journalisme face au défi de l’IA

Ignacio Ramonet, journaliste espagnol

Invité dans le cadre d’une conférence organisée à Casablanca, Ignacio Ramonet, ancien directeur du «Monde diplomatique» et figure intellectuelle de premier plan, a livré une analyse historique et politique du rapport entre les révolutions technologiques et le journalisme. Sa thèse centrale: l’Intelligence artificielle n’est pas une simple disruption technique. C’est un séisme civilisationnel et le journalisme de qualité en est la première victime, mais peut-être aussi le dernier rempart.

Le 17/04/2026 à 09h30

C’est à l’Auditorium de la Mosquée Hassan II, rue Tiznit, qu’Ignacio Ramonet a pris la parole le 15 avril. L’homme n’est pas un inconnu au Maroc. Il y a vécu une grande partie de sa vie, de Larache à Meknès, de Tanger à Rabat, où il a entamé ses premières piges journalistiques à la RTN, aujourd’hui la SNRT et participé au mouvement des ciné-clubs. «Quand j’ai quitté le Maroc, j’avais à peu près vingt-sept ans. J’étais un peu un intellectuel marocain», confie-t-il, non sans émotion, en évoquant ses amitiés avec l’écrivain Abdelkébir Khatibi ou le cinéaste Ahmed Bouanani. Ce rapport intime au pays de son enfance donne un ancrage particulier à une conférence dont le sujet, lui, est mondial: que devient le journalisme à l’heure de l’Intelligence artificielle (IA)?

Pour comprendre le présent, Ramonet remonte loin. Très loin. Il pose d’emblée une thèse structurante: le journalisme n’est pas seulement impacté par les révolutions technologiques, il en est le produit. «Il n’y a peut-être aucune autre profession qui subisse d’une façon aussi brutale et traumatisante les changements technologiques que la profession journalistique», a-t-il affirmé.

Il déroule ensuite une fresque historique en cinq actes. Premier choc: le langage articulé, qui permet à l’espèce humaine de transmettre la mémoire et d’inventer des récits. Deuxième choc: l’écriture, apparue il y a quelque cinq mille ans chez les Sumériens, qui donna naissance à l’État, au droit, à la loi. Troisième choc: l’imprimerie de Gutenberg en 1440, matrice du journalisme moderne et première grande machine à produire des fake news, le premier best-seller de l’histoire, rappelle Ramonet, n’était autre que «Le Marteau des sorcières», traité anti-sorcellerie qui déclencha des siècles de persécutions. «Dès qu’on invente l’imprimerie, on provoque un choc religieux, mais également les premiers conspirationnistes, les premières rumeurs et les premières fake news», explique-t-il.

Il évoque l’électricité et la radio, qui créèrent pour la première fois un public unifié, des millions d’individus atteignables simultanément par le même message. C’est ce que Ramonet appelle «les masses». Et avec elles apparaît la propagande à grande échelle. Hitler n’aurait pas pu tenir ses meetings de Nuremberg sans un micro et un haut-parleur.

Sans oublier Internet, qui promettait l’accès universel au savoir. C’est sur ce point que Ramonet se montre le plus incisif. En citant Obama, qui avait tenu un discours similaire, il rappelle que l’enthousiasme des débuts d’Internet était total et sincère. «Tout était positif. Tout le monde voulait avoir Internet.» Puis vint la désillusion. La prolifération de l’information a fini par tuer l’information elle-même. Dans un monde où n’importe qui peut publier n’importe quoi, la vérité et le mensonge se sont fondus dans un même flux parfois indifférencié.

«On est arrivé à une situation où l’information est redevenue sauvage.» L’expression fait mouche. Elle renvoie à l’époque pré-déontologique du 19e siècle, quand chaque journal pouvait affirmer ce qu’il souhaitait sans aucun cadre éthique. Sauf qu’aujourd’hui, cette information sauvage circule à une vitesse et à une échelle sans précédent. Le résultat? Un paradoxe vertigineux: jamais l’humanité n’a eu accès à autant d’informations, et jamais il n’a été aussi difficile de distinguer le vrai du faux.

Vient l’IA…

C’est dans ce paysage déjà fracturé que surgit l’Intelligence artificielle. Ignacio Ramonet ne minimise pas le phénomène, il le qualifie d’inédit dans l’histoire humaine. «L’Intelligence artificielle va être ce qu’a été Internet, puissance un million», dit-il.

Les exemples concrets qu’il convoque parlent d’eux-mêmes: la plupart des comptes rendus de matchs de football américain sont désormais rédigés par des algorithmes et le New York Times a récemment licencié un pigiste après avoir découvert qu’il avait sous-traité ses critiques littéraires à l’aide d’un chatbot, lequel avait simplement compilé des recensions existantes. Le journalisme de synthèse, autrefois considéré comme une compétence humaine irremplaçable, est aujourd’hui exécutable en quelques secondes par une machine.

Ramonet évoque également la traduction, longtemps présentée comme une forteresse inexpugnable du génie humain, appuyée par les nuances idiomatiques, le «génie de la langue». Cette forteresse est tombée. L’IA traduit aujourd’hui avec une précision qui rivalise avec celle des natifs. Même la création artistique n’est plus épargnée: les chansons, elles aussi, peuvent être entièrement générées par des algorithmes.

Une bataille géopolitique avant tout

Mais Ignacio Ramonet refuse de cantonner le débat à la sphère journalistique. Il le déplace sur le terrain géopolitique, là où il devient vraiment urgent. La rivalité sino-américaine autour de l’Intelligence artificielle, dit-il, n’est pas un simple affrontement commercial. C’est le cœur de la recomposition mondiale du pouvoir.

Il détaille la chaîne de production des semi-conducteurs, les microprocesseurs conçus par Nvidia, fabriqués à Taïwan ou en République de Corée, gravés par des machines néerlandaises exclusives, pour montrer que les États-Unis cherchent à étrangler technologiquement la Chine. En face, Pékin dispose des terres rares et d’une capacité électrique colossale, deux ressources indispensables pour entraîner les modèles d’IA. «L’Europe n’est pas présente dans cette bataille. Ni la Russie, ni le Japon, ni l’Inde. C’est une bataille exclusivement entre la Chine et les États-Unis», avance-t-il.

Et au cœur de cette rivalité se trouve une question militaire que Ramonet formule sans détour: l’IA, c’est d’abord l’autonomisation des systèmes d’armement. Les drones, les missiles, les systèmes de défense sont déjà dotés d’Intelligence artificielle. La course aux puces n’est pas une guerre de la Silicon Valley, c’est selon lui une guerre tout court.

Face à ce tableau, le journaliste refuse le défaitisme comme l’illusion. Il ne croit pas que l’on puisse «se battre contre l’Intelligence artificielle». Cette bataille-là, dit-il avec lucidité, est perdue d’avance. En revanche, il croit fermement à une autre bataille, celle qu’il juge seule légitime et urgente: celle pour un journalisme d’exigence.

Dans un monde où chaque individu est devenu, selon l’expression qu’il emploie, un «extractiviste de données» à son insu, livrant volontairement sur les réseaux ses comportements, opinions et habitudes pour alimenter les grandes machines à apprendre, la figure du journaliste comme tiers de confiance, capable de vérifier, contextualiser et hiérarchiser l’information, n’a jamais été aussi nécessaire.

Par Camilia Serraj
Le 17/04/2026 à 09h30