Des prophètes avec des statuts de balayeurs

Karim Boukhari.

Karim Boukhari.

ChroniqueLa crise actuelle de l’enseignement, avec des grèves qui n’en finissent pas, et qui prennent en otage les élèves et leurs parents, n’est pas seulement une crise politique mais de société. Nous avons tout là-dedans.

Le 13/01/2024 à 09h01

On évacuera l’inutile, c’est-à-dire le politique. En rejetant les accords passés entre le gouvernement et les principales centrales syndicales, les enseignants font désormais cavalier seul. Ce désaveu crée une situation étrange. Pour comparer, c’est comme lorsqu’on plaide seul devant le tribunal, sans avocat.

Le tribunal ici semble être le gouvernement («Regardez ce qu’on peut faire, tout seuls !») et plus encore le public, la rue et la société que les enseignants prennent à témoin («Ils ne veulent pas que l’on offre une bonne éducation à vos enfants»).

La crise ne vaut donc pas seulement pour le gouvernement, mais aussi pour les syndicats. Nous parlons quand même du secteur (enseignement) le mieux syndiqué au Maroc. Sans l’enseignement, le syndicalisme marocain ne serait pas ce qu’il est. La CDT de Noubir Amaoui, par exemple, n’aurait jamais eu l’impact qui a été le sien, surtout dans les années 1980. Et les fameuses émeutes du pain (1981) auraient probablement ressemblé à un «artefact», sans plus.

Pour résumer, et sans rentrer dans les détails, les enseignants réclament aujourd’hui un meilleur traitement (salaire + statut). On connaît tous la célèbre phrase du poète Ahmed Chawqi : «L’enseignant a failli être prophète». C’est tellement vrai. Mais on sait aussi, par ailleurs, qu’avec des salaires de balayeurs, on n’aura jamais que des balayeurs.

Tout le problème actuel est là.

Le presque prophète mérite bien plus que le traitement qui lui a toujours été réservé. Comparée à l’indice du coût de la vie, sa situation s’est bien dégradée au fil du temps. Son image aussi. Et c’est peut-être l’un des facteurs du déclin de l’école publique au Maroc.

On l’oublie parfois, mais l’enseignant forme un maillon essentiel, qui peut à lui seul bloquer bien des réformes. C’est pourtant une évidence. Mais s’il n’a pas le traitement et le statut qu’il mérite, ce n’est pas seulement une question de choix politique. Il y a des raisons historiques et culturelles qui expliquent ce «mauvais traitement».

Avant l’ère moderne, l’enseignant vivait souvent sans salaire. Il n’avait donc pas le statut de fonctionnaire, c’est le village et les parents d’élèves qui le payaient, et souvent en nature : œufs, sucre, viande, etc.

Aujourd’hui, nous avons des survivances de cette tradition. Surtout dans les villages et les quartiers populaires, où le presque prophète continue de recevoir des «cadeaux» et des dons en nature de la part de ses élèves. Et personne n’y trouve rien à redire. Il y a encore et toujours ce code social qui définit une relation directe et «donnant-donnant» entre le maître et l’élève.

D’ailleurs, la première question que pose l’instituteur à ses jeunes pousses, qui découvrent à peine l’alphabet, reste très souvent : écrivez votre nom… et la profession de votre père. Ce n’est pas un hasard.

L’enseignant a développé aussi, au fil du temps, la tradition de s’appuyer sur d’autres sources de revenus pour compenser son maigre salaire. Exemple des fameux cours du soir, qui sont l’équivalent du TPA pour les médecins et qui créent tout autant de désordres pour le commun des mortels.

Mais les temps changent, la société évolue et ces avantages grappillés ici et là sont de plus en plus rares. L’enseignant est de plus en plus «nu» face à son traitement de base. Un traitement insuffisant, comparé à la noble mission qui est la sienne.

Cela nous amène au bras de fer en cours. Quelle qu’en soit l’issue, il est évident que la situation de l’enseignant constitue, au même titre que la qualité de l’enseignement, l’une des priorités de la réforme du secteur.

Par Karim Boukhari
Le 13/01/2024 à 09h01

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VOS RÉACTIONS

La réciproque de votre postulat est : Des balayeurs avec des statuts de parlementaires (pas tous)...

L'enseignant "prophétisable" est celui qui consent des sacrifices pour que sa mission réussisse. C'est bien ça la sacerdoce, une fonction qui présente un caractère quasi religieux pour le dévouement qu'elle exige. En tant qu'ancien prof, je persiste et signe que ce noble métier est un diadème sur la tête des enseignants que ne voient que les autres. Avant, les personnages les plus importants du village, le curé ou fqih, le médecin et l'instituteur ou infirmier. Mr Boukhari a oublié de préciser que les instituteurs du rural vivaient à l'œil et qu'ils ne touchaient leur paie ( neuf mandats jaunes) que pendant les grandes vacances! Les solutions ? Dépolitiser les syndicats ( la CDT était puissante grâce à l'USFP). Dissoudre les coordination. Enlever le gant de velours;

... Le Problème actuel est Loin d'être UNIQUEMENT 1 problème de SALAIRE ou de Statut !!! Merci

OUIII Ssi Omar et c'est ce qui fait mal au cœur ! Cette minorité qui arrive fournit un effort personnel considérable ! Les autres ont besoin de Tuteurs Solides pour les guider c'est tout ! Merci

Bonsoir Monsieur Hamdaoui. C'est sûr, notre école ne brille pas dans les classements internationaux. Mais, tous les ans et depuis longtemps, des élèves issus de cette école réussissent dans les concours d'écoles prestigieuses et des milliers intègrent de grandes universités dans le monde. Quelle est la recette, quel est le secret, comment se dérouillent-ils? Cordialement.

Dans le Programme International pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) le dernier classement du Maroc est Lamentable : Sur 81 Pays les élèves de l'École Publique Marocaine arrivent à la 71ème place pour les Maths, à la 79ème place pour la compréhension de l'écrit et à la 76ème place pour la culture scientifique ! ... Sans vouloir tourner le couteau dans la plaie je ne vais pas donner les résultats d'une enquête OCDE auprès des élèves... Les enseignants peuvent-ils continuer à se considérer non concernés par cette situation Lamentable de notre école publique ???!!! ... Merci

L'enseignant est aussi important à la société, mais n'est pas mieux que le policier, le soldat le gendarme, ..... qui risquent chaque jour leurs vies pour que le citoyen se sente en sécurité chez lui et ailleurs. Il n'est pas mieux aussi du fonctionnaire de l'administration qui travaille 8 heures chaque jour pour que le pays marche et ne s'arrête pas. l'enseignant n'est pas plus important de tous les salariés du secteur privé qui contre toutes les contraintes font tourner le Maroc et s'activent à ce qu'il ne manque de rien. Tous sont indispensables et personne n'est mieux que d'autres. La grille des salaires de la fonction publique est approximativement la même pour tout le monde à critères de comparaison identiques, donc arrêtez de polémiquer et de prendre des subterfuges pour vérités.

"... Mais on sait aussi, par ailleurs, qu’avec des salaires de balayeurs, on n’aura jamais que des balayeurs.Tout le problème actuel est là..." Faux ! Archi Faux !!! Tout le monde est à côté du Fond du Problème ! ... Le niveau de l'enseignement public a Chuté depuis des Années ! Les jeunes "cadres" provenant de cet enseignement auront 1 niveau lamentable et Calamiteux... C'est Logique !! Donc pour résoudre le problème il faudra relever le Niveau de cet Enseignement Public ! ... Ça va être 1 combat difficile qui risque de prendre quelques années !!! Je suis Enseignant et je sais que ce problème n'est pas 1 problème de L'ENSEIGNANT ! L'ENSEIGNANT est et restera toujours 1 Prophète ! MERCI

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