L’éclairage de Adnan Debbarh. Guerre en Ukraine et stratégies d’adaptation

Adnan Debbarh. . DR

ChroniqueLa guerre en Ukraine est partie pour durer. La livraison de chars de combat à l’armée ukrainienne confirme la détermination des occidentaux à faire plier la récalcitrante Russie. Les pays les plus réactifs, soucieux des conséquences, ont déployé depuis plusieurs mois leurs stratégies d’adaptation à la fin de la mondialisation. Quid du Maroc?

Le 29/01/2023 à 11h17

À ceux qui avaient des doutes sur la volonté inébranlable des Américains de faire plier les Russes en Ukraine, la réponse est tombée cette semaine. Le Président Biden a pris l’engagement, sans hésitations, de livrer 31 chars de combat Abrams à l’Ukraine dans les prochains mois. Objectif: vaincre, par l’exemple, les réticences d’un Chancelier allemand disposant de 2000 chars Léopard 2 éparpillés en Europe, mais ne souhaitant pas enfoncer, davantage, son pays dans l’escalade face à la Russie. C’est chose faite. Une première fournée de 200 chars sera livrée dans les prochaines semaines, permettant à l’armée ukrainienne d’améliorer ses capacités opérationnelles et d’affronter dans de meilleures conditions l’offensive russe du prochain printemps.

La stratégie empruntée par le «complexe militaro-industriel» américain –dont tout Président quelle que soit son appartenance politique (démocrate ou républicain) n’est que l’exécutant– dans le conflit russo-ukrainien est de plus en plus lisible. Utiliser ce conflit pour mettre en place une nouvelle configuration des relations internationales qui permet d’éloigner la mondialisation et de continuer à occuper, encore pour longtemps, la première place dans la conduite des affaires du monde. En effet, les Américains considèrent que la mondialisation, ces trente dernières années, a plus profité à leurs concurrents –à la Chine et l’Europe économiquement et à la Russie diplomatiquement– qu’à eux-mêmes. Un recadrage s’imposait. A travers la confirmation de leur leadership militaire et technologique sur l’Occident, l’affaiblissement de la Russie et une prise d’autonomie industrielle à l’égard de la Chine. L’empressement montré par Larry D. Fink –gestionnaire du fonds BlackRock, la plus grande société (américaine) de gestion d’actifs du monde (9000 milliards de USD)– à décréter, quelques mois après l’opération russe en Ukraine, la fin de la mondialisation, est révélateur du refus des USA de se voir contester leur monopole de puissance par d’autres blocs, y compris l’Europe. En fait l’idée murissait depuis longtemps. La pandémie de Covid et le conflit en Ukraine n’ont fait qu’accélérer les choses, tout simplement.

Quels sont les contours et les caractéristiques de ce Nouveau Monde «post-mondialisation» qui se dessine sous nos yeux? S’il reste marqué par l’omniprésence des trois blocs économiques majeurs par la force des richesses produites, USA-Europe-Chine, les stratégies d’adaptation empruntées par chacun donneront l’architecture nouvelle.

Les USA, riches en hydrocarbures, ce qui leur assure une large autonomie, ont commencé à rapatrier (relocalisation) ou créer nombre d’activités industrielles avec l’objectif de constituer, avec le Mexique et le Canada, un ensemble démographique (+500 millions d’habitants) et économique de poids (28.000 milliards de USD de PIB) pouvant leur garantir les souverainetés. L’Union européenne (PIB de 15.000 milliards de USD et une population de 447 millions) se dirige, elle aussi, vers un surcroît de souveraineté industrielle, à travers un vaste mouvement de relocalisation/création et l’adoption d’un modèle économique décarboné lui assurant une autonomie énergétique. Ce rapprochement des composantes des chaînes de valeurs est censé affaiblir l’économie chinoise (PIB de 17.800 milliards USD et une population de 1.425 millions) qui verra ses échanges avec les USA et l’UE reculer. Chine qui en est consciente et compte redéployer ses immenses capacités sur d’autres marchés: son marché intérieur, les marchés des voisins asiatiques et l’Afrique.

Le Maroc à l’instar d’autres pays devra composer avec la nouvelle situation. Informé des intentions des acteurs majeurs de l’économie mondiale et notamment de son principal partenaire, l’Union européenne, il devrait repositionner sa stratégie économique future afin de se trouver en cohérence avec ses principaux marchés. Les recommandations du Nouveau Modèle Economique doivent être enrichies par d’autres, nouvelles, qui prennent en considération les mutations récentes de notre environnement international. Et au-delà de l’enrichissement des recommandations, opération qui risque de devenir répétitive dans un futur en perpétuel changement, dégager de ses entrailles les ressources pour s’armer d’un nouvel état d’esprit capable de l’aider à mieux gérer les changements tout court. Etat d’esprit qui privilégie l’imagination, l’anticipation et la saisie des opportunités et bannit l’attentisme et le suivisme.

Dans la nouvelle configuration des échanges internationaux, de grandes opportunités s’offrent à nous dans les domaines énergétiques, industriels, agricoles et de services. Il nous appartient de les identifier, de décliner la nouvelle offre Maroc et de mettre en place la gouvernance adaptée à leur réalisation.

Dans la prochaine chronique, nous allons développer quelques arguments sur l’offre Maroc et la nouvelle gouvernance dans l’espoir de contribuer à un débat qui ambitionne d’être patriotique et fécond.

Par Adnan Debbarh
Le 29/01/2023 à 11h17