La récente Coupe d’Afrique des nations (CAN), dont le Maroc a assuré une organisation exemplaire, a agi comme un puissant révélateur des tempéraments nationaux. Car le rapport au sport, et singulièrement au football, ne saurait être réduit à une simple performance athlétique; il transcende le terrain pour traduire la relation intime, et parfois tumultueuse, entre un peuple et son destin national.
Certes, l’Europe n’est pas exempte d’une certaine irrationalité, nourrie par les épopées du Real Madrid ou du PSG. Toutefois, lors de mes fonctions en Algérie, j’avais déjà pu observer la singularité d’un lien d’une tout autre nature.
En Algérie, la fierté nationale — pour ne pas dire le nationalisme — trouve dans le football un vecteur d’expression privilégié. Dans un espace public où les aspirations démocratiques peinent à se frayer un chemin, le ballon rond devient un substitut politique, un étendard identitaire. Ce patriotisme exacerbé s’incarne dans des chants, une symbolique guerrière et, hélas, une violence récurrente.
Au-delà de la passion, le football fait office de «soupape». Il appartient à cette catégorie de régulateurs sociaux — au même titre que la religion, l’économie informelle ou l’obsession du visa — qui permettent de canaliser, ou du moins d’évacuer, un mal-être profond. En se réfugiant dans le stade, chacun tente d’échapper à une réalité atone. Ce rôle de «défouloir» politique confère au football algérien une dimension sociologique rare, que l’on peine à retrouver ailleurs avec une telle intensité.
Cette politisation du sport cristallise les fractures internes du pays. La rivalité entre la mythique Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) et l’Union Sportive de la Médina d’Alger (USMA) dépasse largement le cadre du championnat. Elle rejoue, en filigrane, l’opposition historique entre l’identité kabyle et la centralité algéroise.
«Lors de la CAN marocaine, les supporteurs algériens ne pouvaient à la fois admirer l’accueil marocain, se réjouir de la parfaite organisation de la CAN et en même temps accepter leur défaite face au Nigéria. C’était trop demander. »
— Xavier Driencourt
J’ai le souvenir précis de la finale de la Coupe d’Algérie 2012 au stade du 5-Juillet. Sous les yeux du président Bouteflika, de l’état-major et du corps diplomatique, le spectacle s’est mué en un affrontement d’une violence inouïe. Les gradins, arrachés, servaient de projectiles. La situation fut telle que mon service de sécurité dut procéder à mon exfiltration. Ce climat d’hostilité, je l’ai retrouvé plus tard à Blida, confirmant la récurrence du phénomène.
Le cas de la JSK demeure d’une sensibilité extrême. On se souviendra de l’arrestation du journaliste Christophe Gleizes à Tizi-Ouzou. Officiellement sanctionné pour un défaut de visa, il payait en réalité son enquête sur le football kabyle et la mort obscure du joueur Albert Ebossé. Toucher à la JSK, c’est s’aventurer dans les tréfonds du système.
Le football est aussi une arme diplomatique. Fin 2009, lors de la qualification mémorable face à l’Égypte, l’enthousiasme populaire à Alger ne célébrait pas qu’une prouesse technique. C’était une victoire politique contre le régime de Moubarak, sur fond de divergences concernant le dossier libyen. Ce soir-là, pour rejoindre l’aéroport afin d’y accueillir un ministre français, j’ai dû traverser une marée humaine qu’aucun protocole ne pouvait contenir.
Hélas, cette même ferveur vire à l’amertume dès que le miroir déformant du nationalisme est brisé. Lors de la CAN marocaine, les supporteurs algériens ne pouvaient à la fois admirer l’accueil marocain, se réjouir de la parfaite organisation de la CAN et en même temps accepter leur défaite face au Nigéria. C’était trop demander. Alors ils préfèrent hurler et critiquer le coup monté par Rabat et le nationalisme marocain. Bref, c’est une fois encore de l’irrationnel. Et que dire de l’attitude des supporteurs algériens en France? À chaque match, y compris ceux qui ne concernent pas la France, c’est le même spectacle de violence, de déferlement de foules dans les rues et de voitures brulées… Décidément, football et Algérie ne vont pas ensemble.
En conclusion, on peut s’interroger sur le silence des icônes. Des figures au charisme universel comme Zinédine Zidane ou Riyad Mahrez disposent d’une autorité morale qui pourrait, si elles s’en saisissaient, contribuer à apaiser les esprits. À l’heure où le football algérien semble s’enfermer dans une spirale d’agressivité, il appartient à ses héros d’en restaurer la noblesse et de ramener la passion sur le terrain de la fraternité.





