Quand le «siècle» se termine-t-il réellement? Est-ce en 2000 que le 20ème siècle s’est achevé? Et le 19ème siècle s’est-il véritablement terminé en 1900?
On a coutume de dire que le 20ème siècle ne s’est pas terminé en 2000, avec le passage à l’euro. Ce 20ème siècle, qui fut celui des guerres (deux conflits mondiaux, suivis de guerres en Corée, en Indochine puis au Vietnam, en Yougoslavie enfin), se serait en réalité terminé en 1989. La chute du mur de Berlin marquait en effet la fin effective et presque juridique de la Seconde Guerre mondiale, avec la reconnaissance officielle des frontières de 1945, mais également la fin de la guerre froide (1945-1989), la mort d’une idéologie, le communisme, et l’éclatement de l’URSS.
Certains ont même avancé que de l’année 1989 datait la «fin de l’histoire». Les perspectives devaient être désormais — et pour toujours — positives; les conflits de l’après-guerre disparaissaient, un nouvel ordre mondial, bâti sur les ruines de 1945, se créait; les murs, celui de Berlin comme le rideau de fer, ainsi que les frontières, tombaient: on voyageait librement dans le nouvel espace Schengen; les gouvernements se convertissaient les uns après les autres au libéralisme, y compris ceux de l’ex-empire soviétique, et la démocratie semblait devenir le destin du monde. Les quelques dissidents (Saddam Hussein) n’avaient guère voix au chapitre. La période qui va de 1989-1991 (fin de l’URSS et victoire sur Saddam Hussein) à 2001 est ainsi la période bénie pour l’Occident: le monde se tourne vers l’économie de marché, y compris la Chine, qui entre à l’OMC; les économies prospèrent. Mais, en 2001, l’attentat contre les tours jumelles de New York met fin à cette parenthèse bénie, puisque cette année ouvre la voie aux guerres d’Afghanistan puis d’Irak. Le 20ème siècle est donc bel et bien terminé.
Au-delà des éléments strictement calendaires, les siècles ne se terminent pas au moment exact du passage au siècle suivant, mais plutôt avec la fin de cycles politiques ou diplomatiques. Si l’on regarde l’histoire, ces cycles qui dépassent ou enjambent les siècles sont une constante.
Le 17ème siècle ne s’est pas terminé dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1700. C’est plutôt en 1715 que finit le siècle de Louis XIV. 1715, c’est non seulement la fin du règne du Grand Roi, mais aussi celle d’un règne long, triste sur sa fin, marqué autant par le Roi que par Madame de Maintenon, qui impose une vie austère et recueillie à la cour; c’est aussi la fin de la guerre de Succession d’Espagne, la dernière grande (et épuisante) guerre des armées du Grand Roi. C’est également la fin du cycle historique commencé avec le traité de Westphalie, qui consacrait la domination française en Europe. C’est enfin l’entrée dans ce 18ème siècle pétillant, sautillant et nonchalant où les délices de la vie comme de l’amour l’emportent sur toute autre considération. «Qui n’a pas connu le 18ème siècle n’a pas connu la douceur de vivre», disait Talleyrand. La Régence, après la mort de Louis XIV, ouvre cette période et donne d’emblée le ton au siècle qui commence. Siècle éphémère, car, s’il débute en 1715, il se termine avec la faillite du pays, provoquée par les nombreuses et coûteuses guerres du siècle: celle de Sept Ans, avec le désastreux traité de Paris, suivie de la revanche américaine et de l’indépendance des États-Unis. Crise financière, faillite de l’État, d’où sortira la Révolution.
«La guerre de 1914-1918 allait, par sa durée, son ampleur et sa brutalité, annoncer les combats terribles du 20ème siècle, mais surtout mettre un point final à ce qu’on appelait la «Belle Époque».»
— Xavier Driencourt
1715, c’est, hors de France, la naissance du Royaume-Uni par le traité d’Union (1707) entre les royaumes d’Angleterre et d’Écosse. 1715, c’est l’entrée de la Russie dans le monde européen avec la victoire de Poltava sur la Suède (1709), le voyage du tsar Pierre le Grand en France (1716) et l’installation de la capitale russe à Saint-Pétersbourg, gage d’ouverture sur l’Europe. C’est aussi la première «entente cordiale» entre la France et le Royaume-Uni, grâce aux bons offices de l’abbé Dubois, entente marquée par un voyage du roi George Ier en France en 1716; c’est aussi, en février 1715, l’audience accordée par Louis XIV à l’ambassadeur du chah de Perse. Les lumières s’éteignent alors, en septembre 1715, sur ce long siècle. Fin d’un cycle.
Quand se termine le 18ème siècle? La césure est-elle 1789 ou 1815? 1789, avec les États généraux, c’est le début de la fin de la monarchie absolue, mais aussi la fin de cette «douceur de vivre». La parenthèse qui va de 1789 à 1815, des États généraux à la Restauration, voit la France rompre avec la tradition et, à travers sept ou huit régimes politiques successifs, lui permet d’affirmer sa prééminence sur le continent, puis de rentrer dans le rang au congrès de Vienne.
C’est Talleyrand qui, par son génie politique, fait la jonction entre les deux siècles, de la messe célébrée au Champ-de-Mars le 14 juillet 1790 à ses victoires diplomatiques au congrès de Vienne. Car c’est véritablement cette réunion au sommet (le premier sommet de chefs d’État) qui marque le début du 19ème siècle. Restauration dynastique en France avec le retour des Bourbons, restauration surtout du principe et de la légitimité monarchiques. Au congrès de Vienne, c’est, pour certains, la restauration de l’Ancien Régime et le triomphe de la contre-révolution, le retour aux valeurs et à l’esprit du siècle précédent, mais également la fin de la parenthèse turbulente et dangereuse de l’Europe napoléonienne. Surtout, le congrès de Vienne établit les règles du jeu qui gouverneront l’Europe et le monde tout au long du 19ème siècle et jusqu’au congrès suivant, celui de Versailles (janvier-juin 1919). Un siècle d’hégémonie européenne, de stabilité monarchique, de colonisations et d’impérialisme; une Europe, à Vienne, largement redessinée et qui annonce les futurs changements du siècle: indépendance belge en 1830, unité italienne en 1860, création de l’Allemagne wilhelmienne en 1870, colonisation européenne. Après la prépondérance française, le congrès ouvre la voie à la suprématie britannique et aux prémices de la constitution d’un empire qui ne se terminera qu’après 1945.
Le 19ème siècle, celui des révolutions, s’achève, lui, en juin 1914 et non en 1900. C’est la fin d’un cycle. C’est l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo qui bouleverse l’Europe, saisit, en un bel été, les gouvernants européens, qui agissent comme des «somnambules» et marchent vers la guerre en la croyant «courte et joyeuse», comme les précédentes. Le premier conflit mondial (le second, en fait, car la guerre de Sept Ans fut la première guerre mondiale, des Amériques aux Indes) achevait le siècle de la modernisation économique et du passage progressif des États à la démocratie.
La guerre de 1914-1918 allait, par sa durée, son ampleur et sa brutalité, annoncer les combats terribles du 20ème siècle, mais surtout mettre un point final à ce qu’on appelait la «Belle Époque». À Versailles, en 1919, les vainqueurs redessinaient les frontières; les monarchies (russe, austro-hongroise, allemande) s’effondraient; de nouveaux États naissaient (sources, d’ailleurs, de futurs conflits en raison des minorités ethniques que personne n’avait voulu déplacer); au-delà, l’Europe était dévastée, les États-Unis allaient devenir un interlocuteur, puis un bienfaiteur majeur; 20 millions de morts étaient le résultat tangible de la guerre, les femmes allaient s’émanciper après avoir tenu les usines. 1914 est donc bien la fin d’un monde, le «monde d’hier». Et le 20ème siècle sera encore celui des conflits.
Quelle date marque le début du 21ème siècle? 2000? 2016, avec la première élection de Donald Trump, qui comptait imposer de nouvelles règles du jeu? 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie? 2026, avec la guerre entre l’Iran et les États-Unis? Nul ne sait ce que retiendra l’histoire, mais on peut anticiper que ce siècle sera sans doute celui des égoïsmes nationaux, de la suprématie chinoise et de bouleversements dans les relations entre l’Europe et ses alliés américains.




