Chems-Eddine Hafiz: un agent d’influence de Tebboune à la tête de la Grande Mosquée de Paris

Chems-Eddine Hafiz.. AFP or licensors

PortraitNommé recteur en 2020, Chems-Eddine Hafiz n’a ni la stature d’un imam ni la vocation d’un guide spirituel: avocat d’affaires, il a imposé à la Grande Mosquée de Paris une logique affairiste, de réseaux et d’alignement politique. Au fil de ses prises de parole, le sanctuaire centenaire, né d’une âme marocaine et d’un idéal de fraternité, est devenu un relais d’influence au service d’Alger. Dans l’ombre, Abdelmadjid Tebboune tire les ficelles: une empreinte durable, où le sacré recule et où l’opportunisme prend la place de la prière.

Le 07/02/2026 à 12h30

Chems-Eddine Hafiz présente un profil pour le moins anachronique. Cet homme né à Alger en 1954 n’a rien d’un imam: c’est un avocat d’affaires qui a bâti sa carrière dans le droit international privé. Contrairement à une cathédrale confiée à un évêque ou à une synagogue guidée par un grand rabbin, la Grande Mosquée de Paris s’est retrouvée placée sous la houlette d’un gestionnaire au flair marchand assumé. Ici, le spirituel cède le pas au transactionnel, le sacré s’efface devant le rentable. La mosquée n’est plus seulement un lieu de prière: elle devient un actif. Et son recteur ne s’en prive pas.

Conseiller juridique de la mosquée à la fin des années 1990, sous l’ère Dalil Boubakeur, qu’il servit avec une discrétion calculée, il a patiemment attendu son heure. Longtemps cantonné aux marges visibles du pouvoir, il a œuvré dans l’ombre, observé, appris, et préparé sa prise de contrôle. Nommé recteur en 2020, il aura finalement réussi à dévitaliser la Grande Mosquée de Paris — ce lieu chargé d’histoire, jadis don du sultan du Maroc à la France — en la vidant de son souffle religieux et de toute aura spirituelle. Désormais, chaque prise de parole publique du recteur, dans les médias, s’apparente moins à un message de foi qu’à un plaidoyer politique: défense systématique de l’Algérie dans ses barbouzeries, justification des fracas diplomatiques de Tebboune. L’esprit du lieu s’est éteint, la flamme s’est dissipée. La mosquée, elle, s’est muée en instrument.

Rompu aux arcanes des tribunaux algériens, puis, à partir de 1991, aux usages feutrés du barreau parisien où l’art du client, du contrat et de la négociation prévaut, il a importé à la mosquée une mentalité d’homme d’affaires. Là où les fidèles attendaient un guide spirituel, ils ont vu s’installer un gestionnaire, à mille lieues de la figure traditionnelle du sage en chaire. De cette dissonance est né un malaise persistant: la Grande Mosquée de Paris semble avoir troqué la toge spirituelle pour le costume-cravate affairiste. Et, dans les couloirs, on murmure désormais que le minaret abrite moins un sanctuaire qu’un siège social.

Désenchantement des musulmans de France

À Paris, de nombreux fidèles musulmans sont désabusés. Eux qui voyaient en la Grande Mosquée un phare n’y trouvent plus guère ni cap ni boussole. Comment se recueillir sereinement sous les arabesques du dôme, en sachant que les coulisses sont agitées par des manœuvres politiciennes et des affaires d’argent? L’édifice a perdu toute légitimité aux yeux d’une partie de la communauté. Fondée pour célébrer la foi et l’amour du prochain, la mosquée apparaît aujourd’hui comme une coquille solennelle mais creuse, où la prière résonne à vide sous l’éteignoir de la politique.

C’est un retournement cruel quand on songe aux ambitions élevées qui présidèrent à la naissance de la mosquée parisienne. Il y a un siècle, le sultan du Maroc Moulay Youssef dota la France d’un monument à la gloire de l’islam. Dès la pose de la première pierre en 1922, Lyautey soulignait la portée fraternelle de ce projet: «Quand s’érigera le minaret que vous allez construire [le sultan Moulay Youssef], il ne montera vers le ciel qu’une prière de plus dont les tours de Notre-Dame ne seront point jalouses», déclara-t-il alors. Le premier recteur, Si Kaddour Ben Ghabrit– ancien ministre du sultan marocain– s’illustra pendant la Seconde Guerre mondiale en cachant des juifs et en leur délivrant de faux certificats musulmans pour échapper aux nazis, sauvant ainsi des vies par dizaines au nom de l’humanité. Telle était l’âme originelle marocaine de la Grande Mosquée de Paris: un lieu de culte et de refuge, porteur d’un message d’amour du prochain au-delà des frontières de foi.

Inauguration de la Grande Mosquée de Paris, par le Sultan Moulay Youssef et le président Gaston Doumergue (IIIe République française), le 15 juillet 1926. 

Cette âme, beaucoup craignent qu’elle ne se soit évanouie, définitivement, sous le rectorat de Chems-Eddine Hafiz, et l’usage temporel et intéressé qui en est fait à présent. Le politique a chassé le sacré. Il flotte un parfum de nostalgie amère autour du patio marocain de la mosquée: on y imagine les générations passées, venues prier en paix, sans savoir qu’un jour ce sanctuaire pourrait devenir un terrain de jeu d’influences étrangères. La Grande Mosquée de Paris a connu des heures glorieuses en 100 ans d’existence, mais elle traverse l’une de ses périodes les plus ternes.

Un intrus sous le minaret

Hafiz lui-même revendique son rôle purement gestionnaire: «Je ne suis pas imam et je n’ai aucunement prétendu l’être. Je m’occupe de la gestion de la mosquée», clame-t-il dans la presse française. Soit! Mais quels sont ses faits d’armes depuis qu’il est recteur? Que signifie «administrer» la mosquée dans son vocabulaire? S’il n’incarne pas la foi ni le guide spirituel, c’est néanmoins le seul personnage qui déborde, et à tout bout de champ se met en exergue, dès que l’on évoque la Grande Mosquée. Et sa proximité revendiquée avec le régime d’Alger laisse pantois. Une ambiguïté assumée qui a précipité le lieu de culte dans une capture politique qui gêne les musulmans de France.

Toutes ses actions s’alignent sur l’agenda de la présidence algérienne, au point que la Grande Mosquée de Paris est régulièrement accusée d’être une seconde ambassade d’Algérie en France. Cette étiquette colle à la peau de Hafiz, d’autant plus qu’il ne prend part à aucune véritable activité spirituelle locale. On ne le voit guère aux grands rassemblements interreligieux ni aux initiatives de la communauté musulmane française– son rôle se cantonne à relayer les messages venus d’Alger.

L’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, le décrit ouvertement comme «un agent d’influence à la solde du régime d’Alger», estimant que «l’heure n’est plus aux doutes, mais à la certitude» à ce sujet (Lire l’article de Zineb Ibnouzahir). Lorsque des influenceurs algériens ont récemment appelé au chaos en France sur les réseaux sociaux, Chems-Eddine Hafiz a refusé de les condamner. Au contraire, il s’est fendu d’un communiqué virulent contre ceux qui dénonçaient ces appels à la haine, traitant la chaine CNews de «chaine d’extrême droite» et qualifiant le lanceur d’alerte Chawki Benzehra de «blogueur méconnu» malgré les menaces de mort visant ce dernier. Plutôt que de défendre la sécurité des Français et l’honneur de l’islam, le recteur a choisi de voler au secours du régime algérien mis en cause dans cette affaire– brûlant sa couverture au passage.

Le recteur ne cache pas ses liens privilégiés avec le président Abdelmadjid Tebboune, qu’il qualifie volontiers d’«ami». Il a même présidé en France le comité de soutien de Tebboune lors de la dernière élection présidentielle algérienne, gommant ainsi les frontières entre son rôle religieux et l’arène politique. Dans les médias, Hafiz se comporte en véritable porte-parole du président algérien.

Dernier exemple en date, et non des moindres: qui vient expliquer doctement, en janvier 2026, les raisons de la brouille entre Paris et Alger, sur France 2, dans l’émission «Complément d’enquête»? Chems-Eddine Hafiz lui-même, intervenant comme porte-voix de son maître. Présenté comme un homme du sérail, il affirme à l’antenne que le soutien de Paris à Rabat «a mis fin à la relation» entre Macron et Tebboune. Le recteur va même jusqu’à rendre publique une conversation supposée entre les deux chefs d’État: il révèle que lors d’une rencontre au sommet du G20 en juin 2024, Tebboune aurait mis en garde Macron en ces termes: «Si tu le fais, ce sera fini entre nous», allusion directe à la reconnaissance du Sahara marocain. De tels propos dans la bouche d’un dignitaire religieux sont inouïs: Chems-Eddine Hafiz n’hésite pas à jouer les messagers officieux de la présidence algérienne.

La presse française s’en est émue: Le Point s’interrogeait récemment en titre «Que faire de la Grande Mosquée de Paris, annexe du régime algérien?». Il est vrai qu’en transformant un lieu de culte en relais politique, Chems-Eddine Hafiz brouille toutes les lignes. La Grande Mosquée n’est plus un sanctuaire pour les croyants, mais un canal où transite la propagande d’État. Paris en a pleinement conscience: nombre de voix, à droite comme ailleurs, réclament qu’on retire la gestion de la mosquée aux mains algériennes. Certains élus ont même publiquement suggéré de la confier au Maroc, rappelant les racines historiques marocaines de l’édifice et le besoin d’y prôner un islam des Lumières fondé sur la tolérance et le vivre-ensemble plutôt que l’instrumentalisation politique actuelle.

Halalgate: le lucratif trafic du label «halal» et autres casseroles

Entre Tebboune et Hafiz, il y a aussi le juteux business du label «halal», mis en place fin 2022, un rentable monopole de certification qui s’apparente à un véritable racket. Chaque produit agroalimentaire exporté d’Europe vers l’Algérie doit désormais arborer le tampon halal délivré par une société privée logée au sein même… de la Grande Mosquée de Paris. Sidérant. Scandaleux. Une société commerciale créée spécialement par Hafiz pour l’occasion, baptisée «Grande Mosquée de Paris – Certification Halal», dont il est l’unique président associé. Le système est simple et cynique: facturer quelques centimes par kilo de denrées (lait en poudre, huiles, biscuits, etc.) pour estampiller halal des produits dont la plupart n’avaient jamais nécessité une telle certification religieuse. Cette pseudo-caution islamique a été étendue abusivement bien au-delà de la viande ou de l’alcool. Sans ce sésame payant, aucun industriel européen n’espère passer les douanes algériennes. La manœuvre, ourdie «sous le haut patronage» du président Tebboune, est fructueuse: rien qu’en 2024, apposer ce logo halal aurait rapporté environ 5 millions d’euros à Hafiz et Tebboune, avait révélé le journal français L’Opinion (janvier 2025).

D’autres controverses entachent le parcours du recteur Hafiz. Depuis qu’il s’est installé en France, pays qu’il qualifie de «patrie des droits de l’Homme», il s’est fait spécialiste des procès contre la liberté d’expression. Il a poursuivi en justice Charlie Hebdo en 2006 pour blasphème avant de perdre son procès, et avait fait de même quatre ans plus tôt avec Michel Houellebecq, pour incitation à la haine à la sortie de son roman «Plateforme». L’avocat avait été débouté par la justice française. On apprécie ainsi mieux aujourd’hui son silence assourdissant, et lâche, sur l’emprisonnement en Algérie de Boualem Sansal et de Christophe Gleizes. De même on le verra aux premières loges chaque fois qu’une plainte est déposée contre des forces de l’ordre, en 1996 (affaire Mohammed Khouas) ou en 2002 (affaire Sohane Benziane), où les bavures policières sont systématiquement taxées de «racisme». Il y a dans ce deux poids deux mesures de quoi troubler les fidèles: Chems-Eddine Hafiz donne le sentiment de servir un agenda politique étranger plutôt que de défendre sa communauté ou des valeurs universelles.

Le double visage, et la main qui serre la gorge

Chems-Eddine Hafiz a fini par incarner une contradiction vivante: d’un côté, le gestionnaire qui jure ne «pas être imam», l’homme de dossiers et de signatures; de l’autre, le visage public qui parle au nom d’Alger, tranche, accuse, et transforme un minaret en pupitre. Ce double jeu n’est pas une dérive isolée: il ressemble à une méthode. Car derrière l’avocat, il y a une présidence qui souffle, encourage, exige–Abdelmadjid Tebboune, silhouette grise, mais centrale, qui tire les ficelles dans l’ombre et exporte ses réflexes de contrôle jusque sur les pavés de Paris. À force d’alignements, la Grande Mosquée garde les formes du sacré, mais porte les traces d’un opportunisme indécent: le lieu demeure, le (saint) esprit s’est retiré.

Et c’est peut-être cela, le scandale durable: non pas une querelle de personnes, mais une empreinte politique déposée sur un monument censé dépasser les États. Tebboune laissera en France une cicatrice d’influence et de brouillage. L’Histoire, elle, retiendra l’homme d’un mandat calamiteux: le pire président de l’Algérie, un amateur menteur, qui aura précipité son pays dans les eaux troubles de la diplomatie, et souillé jusqu’aux seuils du religieux.

Par Karim Serraj
Le 07/02/2026 à 12h30