Algérie: les frontières comme prison, ou le coût des territoires extorqués aux voisins

Karim Serraj.

ChroniqueLoin d’être paisibles, les frontières algériennes artificielles avec la Libye à l’est (≃ 980 km), le Mali au sud-ouest (≃ 1.375 km) et le Maroc à l’ouest (≃ 1.950 km), font l’objet de tensions chroniques et de conflits dormants ou ouvertement déclarés. Ces zones ultra-sensibles empêchent les généraux algériens de dormir, et des dispositifs militaires démesurés, permanents et obsédants, y sont déployés comme nulle part ailleurs dans le monde.

Le 11/01/2026 à 11h04

L’Algérie vit dans une tension géographique permanente, comme un corps cerné par des métastases qui n’ont jamais cessé de grossir. Depuis 1962, date de son indépendance, elle se trouve prise en tenaille par des guerres potentielles qui ne cessent de frapper à sa porte, de manière presque mécanique. En s’appropriant d’immenses territoires hérités de l’Algérie française au prix de frontières mal suturées et de contentieux jamais véritablement refermés, l’État algérien a transformé ses marges en zones d’alerte continue, où la paix ressemble moins à une certitude qu’à une suspension provisoire.

Pour l’Armée nationale populaire (ANP), ces confins longeant notamment le Mali, la Libye et le Maroc sont devenus des fronts invisibles constamment sous tension. Ils exigent une «guerre sans guerre»: des dizaines de milliers de soldats déployés, jour et nuit, dans l’immensité désertique; un arsenal lourd, sans cesse mis à jour, coûteux; et un maillage serré de technologies de surveillance. Tout concourt à maintenir un état de veille obsessionnel dans les garnisons.

Cette militarisation permanente n’est pas seulement une réponse sécuritaire: elle est aussi l’aveu d’une fragilité. Car derrière l’affirmation martelée de la souveraineté se cache une inquiétude plus profonde, presque existentielle: celle de devoir sans cesse défendre des territoires dont la légitimité reste contestée, tant à l’extérieur qu’au fond des mémoires régionales. L’Algérie se tient ainsi dans un entre-deux inconfortable, ni en guerre ouverte ni véritablement en paix, prisonnière d’un héritage territorial qu’elle doit protéger comme on protège une cicatrice mal refermée.

Front libyen: une frontière sous surveillance permanente

L’architecture territoriale de l’ANP, longtemps structurée autour de six Régions militaires couvrant l’ensemble du pays, a été contrainte de se réinventer après l’effondrement du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Deux ans plus tard, Alger a créé la 7ème Région militaire, dont le quartier général est établi à Illizi, à une centaine de kilomètres de la frontière devenue en quelques années un espace de rivalité croissante avec l’armée libyenne. Le déploiement militaire a suivi: en 2014, près de 30.000 soldats y étaient stationnés, selon l’Institut d’études internationales et stratégiques de Genève, dernier chiffre documenté disponible. Cet enjeu sécuritaire algéro-libyen est un héritage territorial lourd: les territoires libyens récupérés par l’Algérie en 1962 représentent environ 32.000 km², soit l’équivalent de la superficie de la Belgique, une étendue considérable à surveiller, contrôler et défendre.

Sur le terrain, cette stratégie se matérialise par un dispositif dense. À Djanet, dans la wilaya d’Illizi, une base militaire majeure et un aérodrome ont été aménagés. Le poste-frontière de Debdeb, face à Ghadamès, devait symboliser une normalisation progressive avec Tripoli: en 2021, Alger et les autorités libyennes s’étaient accordées sur sa réouverture à des fins économiques. Mais cette ambition s’est heurtée à la réalité du terrain post-Kadhafi: la contre-offensive, quelques semaines plus tard, du maréchal Haftar, bête noire d’Alger, qui contrôle la moitié de la Libye, a gelé toute perspective d’apaisement. Celui-ci avait décrété la zone frontalière avec l’Algérie «zone militaire fermée» après avoir envoyé ses troupes se balader durant quelques jours à l’intérieur des territoires algériens contestés. Une incursion symbolique qui a donné lieu à un redéploiement significatif, à l’été 2024, de l’armée libyenne vers le sud-ouest (Ghat et Ghadamès). Le 10 août 2024, l’Algérie a appelé officiellement «les parties libyennes à la retenue», tout en renforçant immédiatement son dispositif militaire. En retour, un bataillon de Haftar placé près de la frontière a décrété l’état d’alerte, et continue de nos jours à empêcher tout rapprochement avec l’Algérie. L’ANP a consolidé son maillage: milliers de soldats supplémentaires, gardes-frontières, forces spéciales, aviation, patrouilles méharistes sillonnant les zones les plus reculées, drones, hélicoptères Mi-24 et Mi-28, avions de chasse Sukhoï. Dans le Sud-Est algérien, la frontière s’est convertie en un front permanent, surveillé jour et nuit, où chaque mouvement est scruté comme le prélude possible d’un basculement.

La frontière algéro-malienne de tous les soupçons

Au sud de l’Algérie, la frontière avec le Mali s’est muée en une fracture de tension quasi continue, sans doute la plus instable et la plus proche d’un affrontement ouvert. Bamako, aujourd’hui allié du maréchal Haftar, est perçu à Alger non plus comme un simple voisin fragile, mais comme un facteur de guerre. Dans cet espace saharien où les frontières sont longues, droites et difficiles à tenir, l’enjeu est d’abord territorial. Les terres maliennes captées par l’Algérie après l’indépendance représentent près de 120.000 km², une étendue comparable à la superficie de la Bulgarie ou de la Grèce. Un espace immense, faiblement peuplé, traversé par des ambitions d’hégémonie militaires algériennes.

«Les kilomètres carrés arrachés au voisinage n’ont pas offert l’apaisement; ils ont produit de longues nuits de veille, des budgets aspirés par les frontières, des doctrines bâties sur le soupçon (...) et une géographie transformée en machine à alerte»

—  Karim Serraj

En avril 2023, puis de nouveau en mars 2025, des drones maliens ont été détruits par la défense aérienne algérienne près de ce tripoint sensible entre le Mali, l’Algérie et le Niger. Bamako a accusé Alger d’avoir abattu ces appareils sur le territoire malien et, plus grave encore, d’être impliqué dans les insurrections de l’Azawad. En réponse, l’ANP a profondément réorganisé son maillage militaire. Les zones relevant auparavant de la 6ème Région militaire, commandée depuis Tamanrasset, ont été renforcées par la création de nouveaux secteurs opérationnels à Bordj Badji Mokhtar et In Guezzam, à l’extrême sud, au plus près des frontières maliennes. L’objectif est clair: disposer de garnisons fixes capables de bloquer rapidement les axes de pénétration possibles. Ces deux points abritent désormais des détachements dotés de moyens blindés légers, d’artillerie mobile, et appuyés par des pistes d’aviation tactiques assurant le ravitaillement et la projection rapide.

Les effectifs engagés témoignent de la gravité de la menace. En 2015, lorsque les troubles dans le Nord-Mali commencèrent, une dizaine de milliers d’hommes étaient mobilisés le long de la frontière algéro-malienne. En 2019, selon l’agence chinoise Xinhua «plusieurs milliers de soldats» supplémentaires ont été déployés, un chiffre encore accru après l’affaire des drones, sans estimation officielle disponible. Forces spéciales, parachutistes, gardes-frontières et gendarmerie nationale se relaient dans un environnement éprouvant. À cela s’ajoute un dispositif défensif lourd: postes fortifiés, fossés anti-intrusion, segments de tranchées sur plusieurs centaines de kilomètres, surveillance aérienne et électronique permanente. Ici, la frontière n’est plus un espace périphérique: elle est devenue un front nerveux, sous alerte constante, où chaque survol et chaque mouvement au sol sont interprétés comme un mauvais présage.

La frontière marocaine, pilier de la doctrine sécuritaire algérienne

La frontière algéro-marocaine constitue, pour Alger, l’un des théâtres de vigilance les plus structurés et les plus symboliques. Sa surveillance relève d’une organisation militaire sans pareil: la 2ème Région militaire, basée à Oran, contrôle le segment nord, tandis que la 3ème Région militaire, commandée depuis Béchar, couvre l’axe saharien. À cette architecture s’est ajoutée, en juin 2022, la création d’une 8ème Région militaire à Tindouf englobant notamment l’Adrar. Officiellement, il s’agit de rapprocher le commandement du terrain; en réalité, cette réorganisation place l’état-major algérien au plus près des troupes du Polisario, véritable chien de garde avancé sur l’ensemble du Sahara dit oriental.

Cet espace, que l’Algérie contrôle depuis son indépendance, représente une superficie équivalente au Maroc actuel sans le Sahara dit «occidental». Les historiens sérieux retiennent une fourchette comprise entre 450.000 et 500.000 km², soit près d’un quart de la superficie de l’Algérie actuelle. Une immensité qui explique la profondeur du dispositif militaire déployé et la centralité de cette frontière dans la doctrine sécuritaire algérienne.

En janvier 2021, l’exercice «Al-Hazm 2021», organisé à Tindouf et largement médiatisé, a donné à voir cette posture. Chars, missiles Kornet, hélicoptères et avions de combat Sukhoï-30 MKA ont été engagés lors de manœuvres filmées en tirs réels. Pendant de longues minutes, la télévision algérienne a diffusé une démonstration de force destinée autant à l’opinion interne qu’aux voisins. Supervisant l’exercice, le général Saïd Chengriha exhortait l’ANP à rester «constamment à la hauteur des enjeux» face aux «ennemis d’hier et d’aujourd’hui», dans un contexte marqué par la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara.

Sur le terrain, le renforcement est tangible. Le long de la frontière saharienne, l’ANP a déployé un réseau d’environ vingt bases et casernes. Certaines sont d’anciennes forteresses coloniales réinvesties; d’autres ont été construites ou modernisées récemment. La base de Tindouf a connu d’importants travaux d’extension afin d’accueillir de nouveaux avions de combat Sukhoï et des unités blindées. Les premières livraisons de Sukhoï-30 et 35 ont eu lieu en 2022-2023, faisant de Tindouf une base arrière stratégique pour l’armée algérienne.

Plus au nord, la 3ème Région militaire de Béchar, dotée d’une base aérienne majeure, couvre le secteur face à Figuig et une portion de la zone tampon surveillée par la MINURSO. En face, le dispositif s’est progressivement étoffé, comme l’a révélé la presse algérienne, notamment Echorouk, en mai 2020. Alger aurait alors décidé d’établir une base militaire stratégique à proximité de la base marocaine de Jerada. Le projet a été évoqué publiquement par le président Tebboune, sans être démenti, ce qui a contribué à en accréditer la réalité. Si sa mise en œuvre demeure discrète, il est en revanche établi que la zone frontalière de la wilaya de Tébessa a connu, entre 2021 et 2022, l’arrivée de renforts substantiels ainsi que la construction de nouvelles infrastructures militaires.

Plus largement, tout le long de la frontière nord-ouest algérienne, un chapelet de postes militaires et de petites garnisons fortifiées a été installé. Cette présence au sol s’accompagne d’un important aménagement des infrastructures frontalières. L’Algérie a ainsi développé un mur de sable et un fossé sur près de 700 kilomètres, doublés de pistes, de capteurs et de caméras de surveillance. Cette «tranchée» s’étire notamment dans les secteurs de Béni Ounif et de Béchar. À ce dispositif linéaire s’ajoute une fortification systématique des points d’accès: barbelés, bermes de sable et postes d’observation se sont multipliés, transformant la frontière en une ligne rigide et lourdement surveillée.

Le coût de la spoliation territoriale: un Maghreb empêché, une fausse «souveraineté» algérienne

Cette militarisation permanente n’est pas seulement une réponse sécuritaire: elle est surtout l’aveu d’une fragilité. Car derrière l’affirmation martelée de la souveraineté se cache une inquiétude plus profonde, presque existentielle: celle de devoir sans cesse défendre des territoires dont la légitimité reste contestée, tant à l’extérieur qu’au fond des mémoires régionales. L’Algérie se tient ainsi dans un entre-deux inconfortable, ni en guerre ouverte ni véritablement en paix, prisonnière d’un héritage territorial qu’elle doit protéger comme on protège une cicatrice mal refermée.

Et c’est peut-être là, au bout du compte, la vraie facture de 1962: avoir gagné de la surface, mais perdu de l’horizon. Les kilomètres carrés arrachés au voisinage n’ont pas offert l’apaisement; ils ont produit de longues nuits de veille, des budgets aspirés par les frontières, des doctrines bâties sur le soupçon, un malaise psychologique permanent au sein de l’ANP et une géographie transformée en machine à alerte. Dans cette logique, l’idée d’un grand Maghreb, un espace de circulation, de confiance, de prospérité partagée, demeure une formule de sommet, non une intuition militaire. Car on ne construit pas une région avec des fossés, des murs et des capteurs; on la construit avec des frontières qui respirent. Or, à force de tenir le monde à distance, Alger a surtout appris à se tenir elle-même enfermée.

Par Karim Serraj
Le 11/01/2026 à 11h04