Cinq millions de Marocains ont aujourd’hui plus de 60 ans. Ils étaient 3,2 millions en 2014. En dix ans, leur nombre a bondi, avec un taux de croissance annuel de 4,6%, bien supérieur à celui de l’ensemble de la population, estimé à 0,85%. D’ici 2050, un Marocain sur quatre aura 60 ans ou plus, selon les projections du Haut-commissariat au plan (HCP).
Une telle évolution ne peut pas rester sans réponse surtout qu’«aujourd’hui, le système de santé est basé sur l’hôpital, sur les maladies infectieuses. Il doit dorénavant évoluer pour intégrer la santé des seniors et les maladies chroniques», comme l’explique Younes Lhadj Kacem, expert en politiques économiques et sociales auprès du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Un constat dressé lors d’une table ronde sur les transitions démographiques, organisée le 17 février par l’Observatoire national du développement humain (ONDH) et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).
Pour l’expert en politiques économiques et sociales, la réponse «ne peut être ponctuelle et doit s’inscrire dans une approche intégrée et dans un basculement vers des soins de longue durée». Autrement dit, il faut organiser, financer et reconnaître le soin à autrui comme un secteur à part entière.
Une transition démographique qui change la donne
La part des 60 ans et plus est passée de 9,4% en 2014 à 13,8% en 2024. Le ratio de dépendance lié au vieillissement, qui mesure la pression exercée sur la population active, devrait passer de 22,8% en 2024 à près de 39,4% en 2050. Cela signifie qu’un nombre croissant de personnes en âge de travailler devra soutenir une population âgée plus importante.
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Cette évolution s’accompagne d’une progression des maladies chroniques et des situations de dépendance, comme soulevé par Younes Lhadj Kacem. Le besoin en soins de longue durée donc augmente. Or, les ressources spécialisées sont limitées, puisqu’«il y a seulement 200 généralistes diplômés en gériatrie». De plus, le nombre d’établissements d’accueil ne dépasse pas 72 au niveau national, majoritairement en milieu urbain et gérés par des associations.
D’après les chiffres du HCP, la prévalence du handicap atteint 4,8% au niveau national, avec un taux de 18,5% chez les personnes âgées de 60 ans et plus. Cela signifie que les besoins en accompagnement vont continuer à augmenter.
Autre fait notable: le Maroc connaît une transformation de ses structures familiales. Les ménages deviennent plus petits, la cohabitation intergénérationnelle recule et la mobilité professionnelle éloigne les membres d’une même famille. Dans ce contexte, la prise en charge du soin à autrui repose encore principalement sur les solidarités familiales. Et au sein de ces solidarités, sur les femmes, note Younes Lhadj Kacem.
Selon l’expert en politiques économiques et sociales auprès du CESE, les femmes consacrent en moyenne 5 heures par jour aux tâches domestiques, contre 45 minutes pour les hommes. Cette répartition inégale du temps a des conséquences directes sur leur trajectoire professionnelle. Résultat: le taux d’activité féminin ne dépasse pas 19%.
Une double fragilité
Le modèle actuel crée ainsi une double fragilité. D’abord, une fragilité sociale, parce que le soin reste peu reconnu et peu encadré. Ensuite, une fragilité économique, parce qu’il limite la participation des femmes au marché du travail. C’est pourquoi le CESE, dans son avis intitulé «Reconnaître et organiser l’économie du soin à autrui au Maroc enjeux et perspectives», propose de changer de perspective.
Le Conseil part d’un constat. Les dispositifs publics restent insuffisants et fragmentés. Les services de garde pour la petite enfance, les structures pour personnes âgées ou pour personnes en situation de handicap sont limités et inégalement répartis sur le territoire. Sans oublier que les programmes sectoriels manquent de coordination. C’est ainsi que le soin repose largement sur les familles, malgré la fragilisation des solidarités traditionnelles.
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Selon le CESE, la valeur estimée du soin non rémunéré représente 19,4% du produit intérieur brut. Cela équivaut à environ 200.000 emplois formels. «C’est comme si on a découvert une ressource naturelle», affirme Younes Lhadj Kacem.
Pour le CESE, «le care doit être considéré comme un investissement stratégique. Structurer ce secteur permettrait d’améliorer la qualité des services, de créer des emplois formels et de lever un frein majeur à la participation des femmes au marché du travail». Le soin à autrui se situe à l’intersection de l’égalité, de la dignité et de la productivité.
Pourquoi miser sur l’économie du care
Miser sur l’économie du care répond d’abord à une nécessité démographique. Le vieillissement est déjà engagé et va s’accélérer. Sans organisation structurée, la charge reposera de plus en plus sur les familles.
C’est aussi un choix économique. En formalisant une partie du travail aujourd’hui invisible, le pays peut créer des emplois non délocalisables et renforcer sa base productive. C’est enfin un enjeu d’égalité. Réduire la charge de soin non rémunéré qui pèse sur les femmes permettrait d’augmenter leur participation au marché du travail et d’améliorer leur autonomie économique.
Comment organiser donc ce secteur? Le CESE propose plusieurs axes d’action. D’abord, élaborer une stratégie nationale dédiée à l’économie du soin à autrui. Il s’agit de faire du care une priorité transversale et non un sujet traité de manière fragmentée.
Ensuite, mettre en place un mécanisme national de gouvernance réunissant l’État, les collectivités territoriales, le secteur privé et la société civile. Ce mécanisme serait chargé de coordonner, suivre et évaluer les politiques publiques liées au soin. Le Conseil recommande également l’établissement d’un cadre juridique unique consacré au soin à autrui et l’intégration de cette dimension dans l’ensemble des stratégies sectorielles.
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La reconnaissance économique passe par la mise en place d’un système national de suivi fondé sur des données désagrégées et sur des comptes satellites permettant de mesurer la contribution du soin, rémunéré ou non. Il est aussi question de professionnaliser les métiers du soin. Cela suppose une nomenclature nationale des emplois, une cartographie territoriale des besoins et un cadre de formation adapté.
Les aidants familiaux doivent être reconnus et soutenus à travers des congés spécifiques, des formations et des dispositifs de répit intégrés dans la protection sociale. Enfin, le CESE insiste sur l’investissement dans les infrastructures sociales de base, crèches, établissements médico-sociaux, services à domicile, afin de réduire la charge de soin non rémunéré et d’améliorer l’accès aux services.








