Longtemps reléguée au second plan derrière la question de l’eau, la pénurie de main-d’œuvre agricole s’impose aujourd’hui comme l’un des défis majeurs du secteur agricole marocain. Les producteurs tirent la sonnette d’alarme face à une situation devenue structurelle, généralisée et de plus en plus difficile à contenir, d’autant plus que le retour des pluies a entraîné une hausse de la production dans plusieurs filières agricoles, accentuant les besoins en main-d’œuvre au moment même où celle-ci fait défaut.
Malgré un taux de chômage national élevé, les exploitants agricoles peinent à recruter des ouvriers, notamment pour les emplois saisonniers indispensables aux opérations manuelles sensibles. Récolte, éclaircissage, entretien des cultures: ces tâches, non mécanisables ou difficilement automatisables, requièrent une main-d’œuvre abondante et disponible sur de courtes périodes.
La crise touche en priorité les cultures à forte intensité de travail. Les légumes primeurs, les agrumes, les fruits, l’olivier figurent parmi les filières les plus affectées. Le manque d’ouvriers se traduit par des pertes de volumes, un recul des superficies cultivées et une hausse significative des coûts de production.
Dans plusieurs régions agricoles, les producteurs sont confrontés à des arbitrages difficiles: réduire les surfaces, retarder certaines opérations culturales ou accepter des rendements inférieurs. À terme, cette situation menace la compétitivité globale de l’agriculture marocaine, aussi bien sur le marché local qu’à l’export.
Selon certains professionnels, cette pénurie est aujourd’hui jugée plus préoccupante que le stress hydrique, tant ses effets sont immédiats sur la récolte et les revenus agricoles.
Menace sérieuse sur les récoltes
Pour analyser ce phénomène, Le360 a interrogé Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader). Selon lui, le problème, bien que perceptible depuis plusieurs années, a changé de nature et d’ampleur.
«C’est un problème qu’on voyait venir mais qui n’était pas majeur. Aujourd’hui, il devient vraiment très sérieux car il commence à poser de grands problèmes pour la récolte», souligne-t-il. La situation est surtout critique pour l’olivier et les agrumes, où une partie de la production risque tout simplement de ne pas être ramassée.
Le constat est sans appel: faute de bras, des volumes entiers de production risquent d’être abandonnés dans les champs. «Cette année, au niveau de la récolte de l’olivier et des agrumes, une bonne partie ne serait pas ramassée en raison du manque de main-d’œuvre», avertit le président de la Comader.
Face à la rareté des ouvriers, certaines exploitations ont recours à des arrangements exceptionnels, comme le partage de la récolte à moitié avec les travailleurs. D’autres optent pour le travail à la tâche, avec des niveaux de rémunération très élevés.
Les salaires journaliers peuvent atteindre 250 à 300 dirhams, sans pour autant attirer suffisamment d’ouvriers. «Ce n’est pas une question de salaires mais de manque d’ouvriers», insiste Rachid Benali, qui qualifie la situation de «critique».
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L’absence d’études approfondies sur le sujet complique l’analyse, mais plusieurs facteurs explicatifs émergent, selon notre interlocuteur. Le premier, indique-t-il, tient au cycle prolongé de sécheresse qui a marqué le monde rural ces dernières années, réduisant les opportunités de travail agricole et poussant de nombreux ouvriers à migrer vers les villes.
Une fois installés en milieu urbain, ces travailleurs ne reviennent généralement pas à la campagne. Les conditions de vie changent, tout comme les perspectives professionnelles, créant une rupture durable entre le monde rural et cette main-d’œuvre, explique-t-il.
Le second facteur, ajoute-t-il, réside dans le foisonnement des grands chantiers d’infrastructures, notamment dans les zones urbaines et périurbaines. Ces projets offrent des salaires plus attractifs et surtout une stabilité que l’agriculture saisonnière ne peut pas garantir.
Cette concurrence directe vide progressivement les campagnes de leur force de travail. «Les campagnes commencent à se vider au niveau de l’emploi. On n’arrive pas à trouver des employés», constate Rachid Benali, évoquant des situations d’une grande acuité dans certaines régions.
L’exemple qu’il cite est révélateur: une exploitation oléicole mobilisant autrefois entre 120 et 140 ouvriers en période de récolte n’en compte aujourd’hui plus qu’une vingtaine.
Des conséquences lourdes pour les exploitants
Les répercussions de cette pénurie sont multiples et profondes. La première concerne le calendrier des récoltes. Faute de main-d’œuvre suffisante, les produits ne sont pas ramassés au bon moment, ce qui affecte directement leur qualité et leur valorisation commerciale.
Pour les produits périssables, le risque est encore plus élevé. Un retard de récolte peut rendre une partie de la production invendable, entraînant des pertes sèches pour les agriculteurs.
La seconde catégorie d’impacts est d’ordre économique et financier. L’augmentation du coût de la cueillette pèse lourdement sur la rentabilité des exploitations. Dans le cas de l’olivier, la cueillette représente à elle seule jusqu’à 40% du prix de vente.
«On vend l’olive en moyenne à cinq dirhams le kilo et on est obligé de la cueillir à 1,70 à 2 dirhams le kilo», explique Rachid Benali. Cette équation fragilise l’équilibre économique des exploitations, en particulier les plus petites.
À terme, cette situation pourrait décourager les investissements, accélérer l’abandon de certaines cultures et accentuer la vulnérabilité du tissu agricole national.
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En matière de solutions, les options restent limitées. Une piste envisagée consiste à mieux redistribuer la main-d’œuvre entre les régions, en mobilisant les zones supposées excédentaires pour compenser les déficits ailleurs.
Mais dans les faits, ces régions excédentaires sont de plus en plus rares. «Pour le moment, on ne trouve pas vraiment des régions où il y a un excédent de main-d’œuvre», reconnaît le président de la Comader.
D’autres pistes, évoquées par les producteurs, incluent l’autorisation du logement temporaire des ouvriers agricoles, à l’image de ce qui se pratique en Espagne, ainsi qu’un recours accru à la main-d’œuvre étrangère, notamment subsaharienne, déjà présente dans certaines régions comme le Souss Massa. Ces options soulèvent toutefois des défis juridiques et sociaux importants.
Au final, le Maroc semble s’acheminer vers une situation comparable à celle de l’agriculture européenne: pénurie de main-d’œuvre, salaires élevés et perte progressive de l’avantage comparatif lié au coût du travail.
«Nous sommes en train de perdre un atout majeur, à savoir une main-d’œuvre abondante et bon marché», conclut Rachid Benali, résumant l’ampleur d’un défi qui redessine en profondeur l’avenir de l’agriculture marocaine.







