Maroc–Sénégal: l’investissement comme colonne vertébrale d’un partenariat stratégique

Les drapeaux du Royaume du Maroc et de la République du Sénégal.

Le 28/01/2026 à 16h45

VidéoÀ Casablanca, le Forum économique Maroc–Sénégal a donné une traduction concrète à une relation bilatérale qui dépasse le registre diplomatique pour s’inscrire durablement dans l’économie réelle. En présence des chefs de gouvernement des deux pays, des organisations patronales, les deux pays ont esquissé une trajectoire d’investissements croisés déjà dense, qu’ils ont appelée à renforcer dans le cadre continental africain.

Réuni le 26 janvier 2026, en marge des travaux de la 15ᵉ Grande Commission mixte de coopération Maroc–Sénégal, le Forum économique organisé à Casablanca s’est voulu moins un exercice de communication qu’un moment de clarification stratégique. Dès l’ouverture, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a posé les termes d’un partenariat qu’il qualifie de «durable et diversifié», construit dans le temps et solidement ancré dans des secteurs structurants pour les deux économies. Cette relation d’investissement, a-t-il souligné, ne relève ni d’une logique opportuniste ni d’un simple mouvement conjoncturel.

Selon Akhannouch, elle traduit une présence marocaine continue au Sénégal dans la banque et l’assurance, les matériaux de construction, les mines, les intrants agricoles, la santé et la pharmacie, l’immobilier et les travaux publics. Autant de secteurs qui dessinent une empreinte économique transversale, capable d’irriguer à la fois la croissance, l’emploi et les transferts de compétences.

Les chiffres avancés à cette occasion viennent étayer cette lecture structurelle. Sur les dix premiers mois de l’année 2025, les échanges commerciaux entre le Maroc et le Sénégal ont frôlé les 300 millions de dollars. Dans le même temps, les investissements marocains cumulés au Sénégal dépassent 540 millions de dollars, rappelle le chef de gouvernement.

Pour le Maroc, ces données confirment que Sénégal n’est pas seulement une destination d’exportation, mais une plateforme régionale pleinement intégrée dans la stratégie africaine des entreprises marocaines.

Au-delà des flux, Aziz Akhannouch a insisté sur la nature de cette présence. Selon lui, elle repose sur des entreprises capables «d’opérer, d’investir et de s’inscrire dans des partenariats durables et mutuellement bénéfiques» avec leurs homologues africaines. L’ambition affichée est de densifier les échanges et renforcer l’intégration économique régionale.

Cette vision s’inscrit explicitement dans le cadre continental de la Zone de libre-échange continentale africaine. Pour le chef du gouvernement, la ZLECAf porte une promesse précise, car elle faciliter le commerce intra-africain, encourager l’investissement productif et permettre aux entreprises de produire davantage en Afrique, pour l’Afrique et avec l’Afrique. Ainsi, le partenariat Maroc–Sénégal est présenté comme un levier opérationnel, reliant deux pays stables, ouverts et tournés vers l’action économique.

La dimension logistique et infrastructurelle a occupé une place centrale dans le discours marocain. Le Royaume, a rappelé Aziz Akhannouch, investit massivement dans le renforcement de ses plateformes aéroportuaires, de ses axes routiers et logistiques, ainsi que de ses capacités portuaires. Sur la façade atlantique, la montée en puissance de l’axe vers Dakhla, portée par la route express et le futur port de Dakhla Atlantique, positionne le Maroc comme une plateforme tournée vers la logistique, l’industrie, l’économie maritime et l’exportation.

Cette orientation s’inscrit dans le cadre plus large de l’Initiative royale en faveur des pays africains atlantiques et du projet de désenclavement des pays du Sahel. L’accès à la mer, la connectivité régionale et les corridors commerciaux y sont pensés comme des leviers de développement économique et de prospérité partagée. Dans cette perspective, Rabat voit dans la relation avec Dakar un maillon essentiel d’un continuum économique atlantique en construction.

La réponse sénégalaise, portée par le Premier ministre Ousmane Sonko, s’est inscrite dans un registre à la fois pragmatique et volontaire. Prenant la parole devant un parterre d’opérateurs économiques, il a souligné que le forum avait permis d’identifier de nombreux secteurs à fort potentiel d’investissement, notamment les énergies renouvelables, l’agriculture, les mines et l’industrie. Autant de domaines où les complémentarités entre les deux économies apparaissent immédiates.

Pour Ousmane Sonko, le potentiel des échanges bilatéraux est loin d’être épuisé. Il a rappelé que le Maroc exporte aujourd’hui près de vingt fois plus qu’il ne le faisait il y a vingt ans, reflet d’une industrialisation accélérée. Les échanges commerciaux entre les deux pays dépassent désormais trois milliards de dirhams, un volume que le Premier ministre sénégalais estime pouvoir doubler à moyen terme, à condition de lever certains freins opérationnels.

La présence des entreprises marocaines au Sénégal, notamment dans la banque, l’assurance et l’immobilier, a été saluée comme un facteur de structuration du tissu économique local. Mais Ousmane Sonko a également exprimé une attente claire : encourager davantage d’entreprises sénégalaises à investir au Maroc, tout en incitant les petites et moyennes entreprises marocaines à s’implanter au Sénégal. L’enjeu est celui d’une réciprocité économique plus équilibrée, fondée sur la co-production et la montée en gamme des chaînes de valeur.

La voix du secteur privé marocain a été portée par Confédération générale des entreprises du Maroc, à travers l’intervention de son président Chakib Alj. Celui-ci a souligné que, malgré des résultats déjà encourageants, le potentiel du partenariat économique demeure considérable. L’enjeu, selon lui, est désormais d’identifier de nouvelles opportunités afin de bâtir un partenariat renouvelé, innovant et porteur de croissance, notamment pour les jeunes générations des deux pays.

Revenant sur la trajectoire économique du Royaume, Chakib Alj a rappelé que le Maroc a connu, en un quart de siècle, une transformation profonde. Le produit intérieur brut a plus que doublé, les exportations ont été multipliées par vingt et le pays est devenu le premier producteur automobile d’Afrique, avec plus de 750.000 véhicules assemblés chaque année, un volume appelé à atteindre un million d’unités. Ces performances, a-t-il insisté, s’inscrivent dans une vision royale fondée sur l’investissement dans les infrastructures et l’industrie, le développement du capital humain et la promotion d’un développement durable et inclusif.

Cette dynamique devrait encore s’amplifier avec l’organisation de la Coupe du monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal. Au-delà de l’événement sportif, Chakib Alj y voit un accélérateur de croissance touchant l’ensemble des secteurs économiques, des infrastructures au tourisme, en passant par la connectivité, le digital et la formation. Autant d’opportunités de co-investissement ouvertes aux partenaires africains, au premier rang desquels le Sénégal.

Le patronat marocain a, par ailleurs, souligné la phase de transformation engagée par le Sénégal, portée par des réformes structurelles et des investissements majeurs. La Vision Sénégal 2050, présentée comme un cadre stratégique de long terme, incarne selon la CGEM l’ambition d’un développement résilient, inclusif et souverain. Dans ce contexte, les opérateurs marocains se disent prêts à investir davantage, en partenariat avec les entreprises locales, dans une logique assumée de «win-win».

La nécessité de relancer et de renforcer le Groupe d’impulsion économique Maroc–Sénégal a été largement partagée. Pour Chakib Alj, cet instrument doit devenir un véritable accélérateur, capable de transformer rapidement les intentions politiques en projets opérationnels, de lever les obstacles et de fluidifier le déploiement des investissements.

Du côté sénégalais, la parole du monde des affaires a été incarnée par Pierre Goudiaby Atépa, figure du patronat local. Son intervention a fait écho à celle du Premier ministre, en insistant sur l’ampleur des secteurs encore à développer et sur le caractère inspirant de l’expérience marocaine. Il a évoqué le secteur touristique comme un champ d’apprentissage mutuel. Le Maroc accueille plus de dix millions de touristes par an, quand le Sénégal en reçoit environ un million.

Pour Pierre Goudiaby, la proximité géographique entre les deux pays ouvre la voie à des offres touristiques combinées, capables de relier en quelques heures les destinations marocaines aux paysages naturels sénégalais. Il a indiqué avoir engagé des échanges avec des bureaux d’études marocains afin de comprendre les ressorts de ce qu’il a qualifié de «miracle marocain» dans le tourisme, avec l’ambition d’en adapter les leviers au contexte sénégalais.

Par Mouhamet Ndiongue et Said Bouchrit
Le 28/01/2026 à 16h45