Marrakech ouvre ce mardi 7 avril une nouvelle édition de GITEX Africa dans une configuration qui dépasse le cadre événementiel pour s’inscrire dans une lecture plus large des mutations économiques globales. Amal El Fallah Seghrouchni rappelle d’emblée que «Marrakech, foyer historique du savoir et du rayonnement scientifique, incarne aujourd’hui un pont vivant entre héritage intellectuel ancien et promesses d’un avenir enrichi par l’innovation».
La portée du rendez-vous se mesure à son envergure, selon la ministre qui annonce «plus de 50.000 participants, incluant des décideurs publics, des innovateurs, des investisseurs et des penseurs venus du monde entier». Une densité qui, selon elle, consacre GITEX Africa comme «une plateforme stratégique incontournable où se dessinent les grandes orientations du futur numérique de notre continent».
Une dynamique que Chakib Alj confirme en soulignant «un événement qui continue de croître et de refléter avec une précision croissante la transformation profonde de l’économie numérique africaine». La présence européenne marquée et l’engagement structuré des écosystèmes africains traduisent, selon lui, «un basculement structurel: un continent qui passe progressivement du statut d’utilisateur de technologie à celui de contributeur à son développement».
La centralité de l’intelligence artificielle constitue le fil conducteur des interventions. Chakib Alj insiste sur un changement de nature: «L’intelligence artificielle n’est plus une promesse lointaine, elle est désormais une infrastructure économique fondamentale».
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L’ampleur du phénomène est explicitée à travers un ordre de grandeur global car «l’IA pourrait ajouter 7 trillions de dollars au PIB mondial au cours de la prochaine décennie». Ce basculement redéfinit la question stratégique d’autant que «la question n’est plus de savoir s’il faut s’engager, mais à quelle vitesse et avec quel positionnement».
Amal Seghrouchni prolonge cette analyse en inscrivant l’IA dans une recomposition plus large des rapports de puissance. «Les cartes du monde sont en train de changer», affirme-t-elle, évoquant une transformation qui touche «les rapports de puissance technologiques, militaires, scientifiques et économiques». L’intelligence artificielle devient ainsi «un levier de compétitivité, un enjeu de souveraineté, un objet de régulation et une nouvelle manière de vivre et de gouverner».
Une compétition mondiale structurée par les investissements
La rivalité technologique s’exprime d’abord par l’ampleur des engagements financiers. La ministre dresse un panorama explicite expliquant que «les États-Unis mobilisent des moyens considérables», avec «plus de 67 milliards de dollars d’investissements privés consacrés à l’intelligence artificielle» et un programme industriel de «280 milliards de dollars».
La Chine quant à elle poursuit «une stratégie industrielle tout aussi ambitieuse», avec «plus de 100 milliards de dollars d’investissements publics et privés cumulés dans l’IA». L’Union européenne, pour sa part, articule innovation et régulation via «Horizon Europe» (95,5 milliards d’euros) et «Digital Europe» (7,5 milliards d’euros), tout en préparant «un plan pouvant atteindre 200 milliards d’euros».
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Ce cadrage met en évidence une réalité centrale où «la compétition technologique mondiale est aussi une compétition d’investissements, de capacités industrielles et de souveraineté scientifique».
Chakib Alj renforce cette lecture en évoquant les besoins en infrastructures estimant que «répondre à la demande mondiale de puissance de calcul nécessitera 5 trillions de dollars d’investissements dans les data centers d’ici 2030». Pour le président de la CGEM, la question dépasse ainsi la technique pour devenir «une question de développement économique et social».
Le Maroc revendique une «troisième voie» numérique
Face à ces modèles dominants, Amal Seghrouchni formule un positionnement distinct. «Notre ambition ne consiste pas à nous positionner comme un poids plume face à des poids lourds. L’enjeu est d’inventer un nouveau jeu».
Ce positionnement est explicitement conceptualisé: «C’est la troisième voie. C’est le pari technologique marocain au service du citoyen». Une approche qui ne vise pas la domination mais «la capacité à fédérer, à mettre l’innovation au service du développement et du bien commun».
Cette «troisième voie» repose sur quatre piliers clairement définis par la ministre, notamment «une souveraineté technologique opérationnelle, une modernité authentique adaptée aux réalités économiques et sociales, une puissance technologique d’équilibre et une boussole stratégique pour le dialogue international».
Une telle orientation s’inscrit dans une logique géopolitique assumée. Le Maroc «se pense comme un passeur et un bâtisseur de ponts entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest», précise-t-elle, consolidant son rôle d’interface dans un environnement fragmenté.
Gitex 2026
La matérialité de cette ambition repose sur des avantages structurels identifiés par les acteurs économiques. Chakib Alj met en avant «près de 45% de la capacité électrique installée provenant des énergies renouvelables», avec un objectif de «52%».
Cet élément devient déterminant dans un contexte où «un seul grand data center peut consommer autant d’électricité qu’une ville de taille moyenne». L’accès à une énergie «abondante, stable et décarbonée» constitue dès lors «un facteur décisif d’attractivité».
Ce socle énergétique s’articule avec d’autres atouts: «Une infrastructure télécom solide, une connectivité internationale de qualité et une position géographique unique au carrefour de l’Europe et de l’Afrique». L’ensemble contribue à positionner le Maroc comme «un hub régional pour les infrastructures numériques et les data centers».
Une stratégie nationale structurée et une montée en puissance des moyens
L’approche gouvernementale, détaillée par le chef du gouvernement, traduit un changement d’échelle. «Entre 2021 et 2024, le budget d’investissement du secteur est passé de 11 millions de dirhams à plus de 1,7 milliard de dirhams», marquant «une transformation qualitative».
Cette montée en puissance s’inscrit dans la stratégie «Maroc Digital 2030», fondée sur deux axes. Le premier repose sur «un État numérique au service du citoyen», avec des initiatives telles que «idara.ma», «Massar» ou «Mahakim».
Le second pilier considère «l’économie numérique comme un levier de création de valeur et d’emplois». Les résultats avancés font état de «148.500 emplois créés» et de «plus de 26 milliards de dirhams d’exportations de services». L’objectif affiché vise «270.000 emplois» et «près de 40 milliards de dirhams d’exportations».
Le soutien à l’écosystème entrepreneurial s’organise autour d’un dispositif financier structuré, incluant «un investissement pouvant atteindre 2,5 milliards de dirhams dans les startups marocaines».
Capital humain et diffusion sectorielle de l’IA
La question des compétences apparaît comme un pivot. Le chef du gouvernement indique que le nombre de diplômés dans le numérique «a doublé, passant de 11.000 à 22.000». Le programme «Job Interc» a déjà bénéficié à «plus de 2.800 personnes».
Chakib Alj insiste sur l’enjeu: «Le véritable risque n’est pas la machine, mais le déficit de compétences». Une lecture qui relie directement transformation technologique et politiques de formation.
La diffusion sectorielle de l’IA confirme son ancrage économique. L’industrie automobile illustre «la convergence entre systèmes industriels et technologies digitales», tandis que le secteur financier connaît «une transformation portée par l’automatisation, la gestion des risques et l’inclusion financière».
L’agriculture est également identifiée comme stratégique, dans un continent disposant de «60% des terres arables non cultivées», où l’AgriTech devient «une nécessité».
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La montée en puissance du numérique s’accompagne de nouveaux enjeux. Chakib Alj souligne que «les cyberattaques ne sont plus hypothétiques, elles se produisent déjà».
Amal Seghrouchni évoque, de son côté, un risque de fragmentation mondiale lié à l’IA, susceptible de «conduire au repli» dans un contexte de compétition accrue autour des chaînes de valeur technologiques.
Ces éléments conduisent à une exigence de gouvernance. «Si l’Afrique ne participe pas à l’élaboration des règles de l’IA, d’autres les définiront à sa place», prévient Chakib Alj. La souveraineté numérique prend ainsi une dimension normative autant qu’industrielle.
L’ambition marocaine dépasse le cadre national pour s’inscrire dans une logique de médiation internationale. Amal Seghrouchni affirme que le Royaume dispose «d’atouts uniques pour devenir une plateforme internationale de dialogue sur les grands enjeux de l’IA».
Ce positionnement repose sur «la diversité des partenariats» et «une tradition de dialogue multilatéral». Le Maroc «offre plus qu’un hub, il offre un liant», précise-t-elle, en référence à sa capacité à connecter différents modèles technologiques.








