L’Alliance des ingénieurs istiqlaliens a organisé lundi dernier un ftour-débat consacré à la souveraineté alimentaire au Maroc. Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, y a présenté une série de données sur l’évolution des ressources hydriques et sur leur impact sur l’agriculture.
Le responsable gouvernemental souligne tout d’abord que les apports en eau du pays ont fortement diminué au fil des décennies. On apprend ainsi que dans le passé, le Maroc recevait environ 22 milliards de m³ d’eau par an. Ce volume est tombé à 18 milliards de m³ entre les années 1980 et 2000, puis à près de 14 milliards aujourd’hui. La tendance correspond à une baisse d’environ un tiers des ressources hydriques depuis les années 1940.
L’analyse devient encore plus parlante lorsque l’on observe les apports arrivant dans les barrages. «Nous avons des hauts et des bas, mais nous avons un cycle qui était de 12 milliards de m³ en moyenne annuelle entre les années 2008-2009», précise le ministre.
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Ces fluctuations n’empêchent pas certaines années humides d’apparaître dans les séries hydrologiques. «En 2010, on a eu un record, puisqu’on est arrivé à 45 milliards de m³ comme apport», rappelle Nizar Baraka. Ce niveau contraste fortement avec les années récentes. «Et aujourd’hui, sur les sept dernières années (2018-2025), la moyenne n’a pas dépassé 3,870 milliards de m³, soit une baisse de 75%. Il s’agit des apports les plus faibles observés depuis 1945», insiste-t-il.
«Je tiens à dire que c’est la première fois qu’on a un cycle de sécheresse aussi long dans l’histoire de notre pays», précise-t-il. Résultat: les déficits pluviométriques ont atteint des niveaux élevés.
Évolutions du déficit hydrique par rapport à la moyenne annuelle. (Source: ministère de l’Équipement et de l’Eau)
| Année | Déficits par rapport à la moyenne annuelle |
|---|---|
| 2018-2019 | -54% |
| 2019-2020 | -71% |
| 2020-2021 | -59% |
| 2021-2022 | -85% |
| 2022-2023 | -66% |
| 2023-2024 | -71 |
Cette situation s’est immédiatement reflétée dans les réserves hydriques. «On ne dépassait pas, pas plus tard que l’année dernière, les 27% de taux de remplissage des barrages, l’équivalent de 5 milliards de m³», indique Nizar Baraka. «Cette situation a eu un impact direct sur l’agriculture, car un certain nombre de zones irriguées, notamment Doukkala, n’ont pas été fournies en capacité hydrique», explique-t-il.
Les impacts du déficit hydrique sur l’agriculture. (Source: ministère de l’Équipement et de l’Eau)
| Bassin | Périmètre | Surface (Ha) |
|---|---|---|
| Sebou | Gharb | 114.000 |
| Moulouya | Triffa, Bouareg, Zebra, Garet | 69.307 |
| Oum Er-Rbia | Doukkala | 54.000 |
| Tensift | Al Haouz central, Nfis | 38.200 |
| Souss-Massa | Souss | 40.000 |
Dans ces conditions, les volumes destinés à l’agriculture ont été fortement réduits. «Quelque 3,5 milliards de m³ d’eau étaient précédemment adressés à l’agriculture», rappelle le ministre. Mais les niveaux récents sont nettement inférieurs. «Aujourd’hui, sur ces dernières années, on ne dépassait pas 1,1 milliard de m³», poursuit Nizar Baraka. La réduction atteint près des deux tiers.
Face à cette contrainte hydrique, les autorités ont dû établir des priorités dans la répartition de l’eau. «On a quand même baissé des deux tiers les capacités hydriques orientées vers l’agriculture. La priorité a été donnée à l’eau potable», explique-t-il. L’objectif consistait à sécuriser l’approvisionnement de la population. Cette orientation a eu des conséquences sur certaines productions agricoles.
Plusieurs exploitations ont dû revoir leurs cultures. Pas moins de 40.000 hectares de vergers agrumicoles ont été arrachés en cinq ans, notamment dans la région de Taroudant. «Et dans la région du Souss, la superficie cultivée a été réduite de 40% en raison des capacités hydriques limitées», ajoute-t-il.
Comment se réapprovisionner en eau?
Dans ce contexte de stress hydrique, les agriculteurs ont cherché d’autres sources d’approvisionnement en eau. Les nappes souterraines ont été davantage sollicitées.
«Les agriculteurs ont surexploité les nappes, en ayant recours à plusieurs puits non autorisés», explique Nizar Baraka. «Plus de 85% des puits qui existent au Maroc ne sont pas autorisés», indique-t-il. Le pompage s’est intensifié.
Cette surexploitation apparaît clairement dans les volumes prélevés. Les chiffres montrent un déséquilibre entre ressources renouvelables et prélèvements. «On a un potentiel exploitable de 2,2 milliards de m³, c’est-à-dire ce qui est régénéré de manière annuelle, et on a eu une exploitation de 5,4 milliards de m³ en moyenne», précise-t-il. Les nappes ont été ainsi fortement sollicitées. La pression exercée sur les aquifères s’est traduite par une baisse de leur niveau. L’exemple du Souss est significatif, puisque sa nappe a baissé de 7 à 34 mètres entre 2022 et 2023.
La saison hydrologique actuelle présente toutefois un contraste marqué avec les années précédentes. Les pluies sont arrivées tardivement dans la saison.
Évolution des ressources hydriques. (Source: ministère de l’Équipement et de l’Eau)
| 2018-2025: la sécheresse | Décembre 2025 – février 2026: le surplus |
|---|---|
| - Sept années consécutives de déficit - Succession d’années sèches, avec des taux de déficit annuels estimés à: 54%, 71%, 59%, 85%, 66%, 71% et 58% par rapport à la moyenne annuelle des apports d’eau. - Taux de remplissage des barrages: 25% en février 2024 (contre 32,7% un an plus tôt) - Précipitations 2024-25: 141,7 mm (déficit de 44% par rapport à la normale de 182,6 mm) | - 13,87 milliards de m³ d’apports - dont 60% soit 8,3 milliards ont pu être stockés, soit un excédent de 130% par rapport à la moyenne annuelle nationale - Le taux de remplissage global des barrages est passé de 27,6% à 70,3%. Il dépasse les 80% au niveau de 37 barrages dont 13 ont même déversé - Le volume ainsi mobilisé permet de prolonger d’au moins un à deux ans selon les régions les horizons d’approvisionnement en eau potable - Cela libère également des dotations supplémentaires pour l’irrigation |
Les épisodes pluvieux ont été particulièrement intenses cette année, fait remarquer le ministre, «d’où un volume important d’apports chiffré à 13,87 milliards de m³». Les infrastructures hydrauliques ont absorbé une part importante des apports. «On a pu capter l’équivalent de 60% au niveau des barrages, puisqu’on a été obligé de procéder à des lâchers d’eau», rappelle Nizar Baraka.
Les volumes excédentaires ont atteint des niveaux élevés. «On a lâché l’équivalent de 5 milliards de m³, ce qui correspond à un excédent de 130% par rapport à la moyenne annuelle», ajoute-t-il. Les niveaux des nappes souterraines ont aussi réagi aux précipitations. «Dans certains zones, on a constaté 6 mètres de remontée, voire plus de 30 m dans certaines régions», indique-t-il.
Le barrage Oued El Makhazine. (S.Kadry/Le360)
Cette évolution apporte un répit après plusieurs années de tension hydrique et «redonne un nouveau souffle à l’agriculture, notamment pour le volet irrigation», souligne le ministre. Mais la vigilance doit rester de mise puisque «le Maroc n’est plus dans un régime de sécheresse classique. Il est entré dans un régime de phénomènes extrêmes».
Le responsable gouvernemental évoque ainsi une volatilité extrême illustrée par un déficit de -85% (2021-2022) à un surplus de +130% (2025-2030) en l’espace de quatre ans. Il ajoute que les barrages doivent désormais gérer à la fois la rareté et les crues, signalant que «planifier la production agricole dans ce contexte exige une politique de l’eau radicalement nouvelle».
Les agences des différents bassins du Maroc ont déjà engagé des ajustements dans leur programmation. «De nouveaux programmes sont en cours de mise en place pour répondre aux besoins hydriques des agriculteurs».
La question de l’eau reste déterminante pour l’agriculture, insiste-t-il. «Entre 75% et 85% de l’eau mobilisée au Maroc est utilisée par le secteur agricole», rappelle Nizar Baraka. Les conséquences d’un déficit hydrique sont immédiates: «Sans eau d’irrigation, la production nationale de blé, de léguminueuses et d’agrumes sera affectée.»
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«Si nous voulons atteindre la souveraineté alimentaire dans une logique de résilience, il est indispensable de maîtriser l’eau», affirme-t-il. La question hydrique structure désormais l’ensemble de la politique agricole. Elle conditionne également la sécurité alimentaire nationale.
Il rappelle toutefois que les tensions hydriques persistent. «La situation s’est améliorée, mais les contraintes demeurent», prévient-il, tout en notant que les projections climatiques restent préoccupantes puisqu’elle «anticipent une baisse de 20% à 30% des apports en eau à l’horizon 2050».
Cette évolution accentuerait encore le stress hydrique. «Nous risquons de passer d’une situation de stress hydrique à une situation de pénurie», indique le ministre. Les ressources disponibles par habitant ont déjà fortement diminué. «Chaque citoyen pourrait disposer à terme de seulement 500 m³ d’eau par an», dit-il.
Le contraste avec les décennies précédentes est marqué. «En 1960, les ressources disponibles atteignaient environ 2.600 m³ par habitant», rappelle le ministre. Aujourd’hui, ce niveau est tombé à environ 600 m³.
«La politique agricole ne peut donc plus s’organiser autour d’une disponibilité en eau qui n’existera plus. L’allocation par bassin, le choix des cultures et les périmètres irrigués doivent être réexaminés en cohérence avec les nouvelles dotations hydriques», conclut Nizar Baraka.









