Automobile électrique: le Maroc consolide sa place dans les chaînes européennes malgré le virage protectionniste

Le Maroc accélère son ancrage industriel dans l’automobile électrique européenne.

L’industrie des véhicules électriques au Maroc accélère sa montée en puissance au moment où l’Europe durcit ses politiques industrielles. La progression des ventes, le renforcement de la production locale et les investissements dans les batteries consolident l’ancrage du Royaume au sein des chaînes de valeur européennes, un mouvement s’inscrit face à un basculement réglementaire qui redéfinit les conditions d’accès au marché. La dépendance aux débouchés européens, ajoutée aux exigences de contenu local, place le Maroc au cœur d’une recomposition industrielle où compétitivité et montée en gamme deviennent décisives.

Le 22/03/2026 à 15h57

La trajectoire récente de l’industrie automobile marocaine révèle une transformation progressive vers l’électrification, portée à la fois par l’évolution de la demande interne et par une stratégie industrielle orientée vers l’export, une dynamique qui intervient dans un contexte où le marché automobile mondial bascule progressivement vers l’électrique, alors que la trajectoire marocaine s’inscrit dans une phase d’accélération tangible, portée par des indicateurs de croissance particulièrement soutenus. Les ventes de véhicules électriques passagers devraient ainsi progresser de 80,4% en 2025 pour atteindre 5.311 unités, avant d’augmenter encore de 36,3% en 2026 pour s’établir à 7.237 unités.

Une telle progression s’accompagne d’une montée graduelle du taux de pénétration, qui passerait de 1,9% en 2024 à 2,6% en 2025 puis à 3,4% en 2026, selon les prévisions de BMI-Fitch Solutions. Derrière ces chiffres, se projette une transformation progressive du marché automobile national, où l’électrique, encore marginal il y a peu, commence à s’imposer comme un segment structurant.

Ce mouvement s’inscrit dans le prolongement d’une année 2024 déjà marquée par une forte accélération, avec des ventes de véhicules 100% électriques en hausse de 143% à 1.125 unités et celles des hybrides rechargeables en progression de 224% à 1.819 unités. La part de marché globale des véhicules électriques a ainsi bondi de 0,7% en 2023 à 1,9% en 2024.

Une telle évolution traduit moins un simple effet de rattrapage qu’un véritable changement de structure de la demande, porté à la fois par l’élargissement de l’offre et par l’émergence de nouveaux segments de clientèle.

À mesure que la demande progresse, la consolidation de la base industrielle apparaît comme un levier central de la montée en puissance du secteur. La production annuelle de véhicules électriques au Maroc se situe déjà entre 40.000 et 50.000 unités, incluant des modèles comme la Fiat Topolino, l’Opel Rocks ou la Citroën Ami.

Un tel niveau de production, encore en phase de montée en cadence, reflète une stratégie industrielle fondée sur l’intégration progressive dans les chaînes de valeur internationales. La dynamique s’est renforcée avec l’entrée en production annoncée du premier véhicule électrique conçu et assemblé localement, le Dial-E de Neo Motors, dont le lancement industriel est prévu début 2026 .

Parallèlement, les investissements étrangers continuent d’alimenter cette trajectoire. Tesla a ainsi engagé un projet incluant une unité d’assemblage à Kénitra, avec une capacité annuelle prévue de 400.000 unités. Une telle capacité, si elle se concrétise, repositionnerait significativement le Maroc dans la hiérarchie industrielle régionale.

Évolution du marché des véhicules électriques au Maroc

Indicateur202320242025 (prévision)2026 (prévision)
Ventes VE (unités)5.3117.237
Taux de pénétration0,7%1,9%2,6%3,4%
BEV (unités)1.1254.248
PHEV (unités)1.8192.889

Source : BMI – Fitch Solutions

La stratégie ne se limite pas à l’assemblage. Elle s’étend à la chaîne d’approvisionnement, notamment dans les batteries, où plusieurs projets structurants ont été lancés. Tinci Materials a investi 2,6 milliards de dirhams dans une usine d’électrolytes d’une capacité annuelle de 150.000 tonnes, tandis que Gotion High Tech a engagé 1,3 milliard de dollars supplémentaires après un investissement initial de 6,4 milliards de dollars. Une usine de cathodes portée par BTR, pour 300 millions de dollars, vient compléter cet écosystème, selon l’analyse de Fitch Solutions.

Une telle structuration progressive de la chaîne de valeur témoigne d’une volonté d’ancrer durablement l’industrie électrique au Maroc, au-delà du simple rôle d’atelier d’assemblage.

Attractivité renforcée et diversification des acteurs

L’élargissement de l’offre constitue un autre moteur clé de la dynamique actuelle, avec l’arrivée de nouveaux acteurs et la diversification des modèles. Les constructeurs chinois, à l’image de BYD, occupent une place croissante, avec environ 32% de parts de marché sur les hybrides rechargeables en 2024.

Une telle percée s’accompagne d’une montée en concurrence qui contribue à faire baisser les coûts et à élargir l’accès aux véhicules électriques. La stratégie publique vient renforcer ce mouvement, avec un dispositif incitatif comprenant une exonération de TVA, une réduction de 80% des droits de douane et des primes à l’achat pouvant atteindre 50.000 dirhams pour les particuliers et 100.000 dirhams pour les entreprises.

Selon Fitch Solutions, un tel arsenal d’incitations traduit une volonté de stimuler la demande tout en accompagnant la transition énergétique du secteur automobile. La progression attendue du parc électrique, qui pourrait atteindre 236.823 unités à l’horizon 2034, soit 4,8% du parc total, confirme cette trajectoire.

Une telle évolution reste néanmoins conditionnée par le développement des infrastructures, notamment le réseau de recharge, qui comptait environ 1.000 points à fin 2024.

Si la dynamique interne apparaît robuste, l’exposition au marché européen constitue un facteur déterminant de vulnérabilité. L’industrie automobile marocaine reste en effet largement tournée vers l’export, avec plus de 80% de la production destinée à l’Union européenne.

Une telle dépendance se reflète dans les performances à l’export, qui ont atteint 154 milliards de dirhams en 2025. Le secteur représente par ailleurs 22% du PIB industriel, confirmant son rôle central dans l’économie nationale.

Production et investissements dans l’écosystème électrique

SegmentDonnées clés
Production annuelle VE40.000 – 50.000 unités
Capacité projet Tesla (Kénitra)400.000 unités/an
Investissement Tinci Materials2,6 Mds DH
Capacité Tinci150.000 tonnes/an
Investissement Gotion High Tech1,3 Md USD (extension)
Investissement initial Gotion6,4 Mds USD
Projet BTR (cathodes)300 M USD

Source : BMI – Fitch Solutions

Or, les premiers signaux de fragilité apparaissent déjà, avec une baisse de 7,1% des exportations de voitures neuves vers l’UE au premier semestre 2025 , ainsi qu’un recul de 13,6% de la production locale sur l’ensemble de l’année, précise Fitch Solutions.

Une telle inflexion intervient au moment même où l’Union européenne durcit son cadre réglementaire, introduisant un seuil de 70% de contenu local «Made in EU» pour l’accès aux subventions vertes. Ce dispositif, en excluant de facto les partenaires extérieurs à l’Espace économique européen, place le Maroc dans une position délicate.

Industrial accelerator act, un choc de compétitivité

L’Industrial accelerator act, présenté le 4 mars 2026, marque un tournant dans la politique industrielle européenne, en instaurant une préférence communautaire explicite. Une telle orientation vise à renforcer la compétitivité interne face à la concurrence internationale, notamment chinoise, mais elle redéfinit profondément les règles du jeu pour les partenaires industriels.

Le Maroc, dont le taux d’intégration locale dépasse 65%, se retrouve ainsi confronté à une forme de déclassement potentiel, malgré un modèle industriel déjà avancé. La logique de proximité géographique et d’intégration industrielle euro-méditerranéenne se heurte désormais à une logique de souveraineté industrielle européenne.

Une telle rupture pose une question structurante: la chaîne de valeur automobile construite entre les deux rives de la Méditerranée peut-elle résister à un protectionnisme ciblé?

Face à ce choc réglementaire, la transition vers l’électrique ne relève plus d’un choix industriel mais d’un impératif stratégique. Or, 82% de la production marocaine reste encore thermique, ce qui accentue le risque de décrochage à mesure que le marché européen se réoriente.

Une telle situation crée un effet d’urgence, poussant les industriels à accélérer leur repositionnement. Les investissements dans les batteries, les composants et la R&D prennent ainsi une dimension stratégique, conditionnant la capacité du Maroc à rester intégré dans les chaînes de valeur européennes.

Le développement d’un écosystème complet, allant de la production aux infrastructures de recharge, devient dès lors un levier essentiel pour maintenir la compétitivité.

Malgré ces contraintes, plusieurs leviers demeurent pour renforcer l’ancrage du Maroc dans l’écosystème industriel européen. Le statut de partenaire commercial privilégié constitue un argument central dans les négociations, au même titre que la compétitivité-coût et la proximité géographique.

La stratégie marocaine s’inscrit ainsi dans une logique de repositionnement, visant à passer d’un rôle d’exportateur vers l’UE à celui de partenaire intégré dans la transition énergétique européenne. Une telle évolution suppose toutefois une montée en gamme rapide, notamment dans les segments à forte valeur ajoutée.

Le développement de la production locale de batteries, l’intégration accrue de la chaîne de valeur et l’innovation industrielle apparaissent comme des axes déterminants pour préserver l’attractivité du territoire.

Une trajectoire sous contrainte mais structurante

L’ensemble de ces dynamiques révèle une tension structurante entre opportunités industrielles et contraintes géoéconomiques. La montée en puissance de la mobilité électrique au Maroc s’inscrit dans une trajectoire solide, soutenue par des investissements massifs, une croissance soutenue de la demande et une intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales.

Une telle trajectoire se heurte néanmoins à un environnement international en recomposition, où les logiques de souveraineté industrielle redéfinissent les équilibres. La capacité du Maroc à adapter son modèle, à accélérer sa transition électrique et à sécuriser son accès au marché européen déterminera en grande partie l’avenir de son industrie automobile.

Un tel moment charnière dépasse la seule filière automobile. Il renvoie à une question plus large de positionnement du Royaume dans les nouvelles chaînes de valeur de la transition énergétique, où se jouent désormais les équilibres industriels de long terme.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 22/03/2026 à 15h57