Subtilités de «la langue du dâd», ou comment rêver de grandeur et finir à l’étable

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ChroniqueDe l’histoire d’une brève de la presse algérienne, agrémentée d’une coquille, petite par sa taille, énorme par ses retombées…

Le 12/11/2022 à 13h04

Perles de la presse: le journal algérien Ennahar a commis, sur son compte Twitter, une brève munie d’une coquille, petite par sa taille, grande par ses dégâts. Rapportant une information de l’Agence de presse algérienne, le quotidien a exalté –comme de bien évidemment!– «les poursuites des victoires» de la diplomatie algérienne durant le Sommet de la Ligue arabe et divagué sur la nuit d’insomnie qui attendrait notre ministre des Affaires étrangères –autant dire, pour certains, le cauchemar personnifié!– dans ce qu’ils nomment la «planification d’un sale coup» contre leur pays. Jusque-là, venant de ce côté-ci, rien de bien surprenant!Là où cela devient problématique pour les uns, drolatique pour d’autres, c’est quand ils poursuivent l’autoglorification dans un classement parmi «Hadîrat al-Kibâr» ("ا حظيرة الكبار") qu’ils se représentaient comme la cour des grands. 

Or, dans sa subtilité fabuleuse, la langue arabe offre deux sens totalement différents au mot «hadîra» selon qu’il soit transcrit avec un dād (ض) ou un dāʾ (ظ) dont la seule différence sur le plan graphique se résume à un trait vertical alors que la variation de sens est énorme.Hadîra signifie, dans le premier cas, «assemblée»; dans le deuxième, «étable».

On imagine l’extrême embarras des principaux concernés après le signalement hilare sur Twitter des connaisseurs du b.a.-ba de la langue, qui auraient, on imagine, détourné le regard par clémence, si ces hyperboles d'auto-encensement n’étaient pas synonymes d’attaques systématiques contre le Maroc et ses fondements.Illico presto: communiqué de l’APS himself, déniant avoir jamais employé ce terme dans sa dépêche initiale, tandis qu’Ennahar confirmait, corrigeait et se confondait en excuses.Trop tard! La perle s’est transformée en hashtag viral. On ne badine pas avec «la langue du dâd»!Telle est en effet l’appellation ancienne donnée à la langue arabe pour son emploi singulier de ce phonème (sorte de d emphatique), quasi sans équivalent ailleurs dans sa forme antique.

N’est-ce pas al-Mutanabbi, l'un des plus fameux poètes arabes, qui proclamait avec son orgueil légendaire:«Je m’enorgueillis de moi non de mes ancêtresD’eux, s’enorgueillissent tous ceux qui prononcent le dad».Depuis, il faut avouer que, de par la difficulté de prononciation de cette consonne, la subtilité d’articulation échappe aux béotiens, tandis que la confusion entre les deux lettres (dād et dāʾ) pousse sans cesse au rappel à l’ordre par les érudits, ne serait-ce que pour une saine lecture du saint Coran.

Pour revenir à la racine trilitère hdr (transcrite avec le dâd), elle offre, à elle seule, un faisceau de significations. Le nom d’action, hadara, a le sens de se montrer, apparaître.Al-houdour englobe donc la notion de présence, revêtant aussi bien les aspects terre-à-terre que les états et pratiques mystiques. Ibn Arabi prône en ce sens al-houdour pour purifier et nettoyer les cœurs.D’où la hadra, assemblée de soufis scandant des prières, des louanges et des invocations.Selon le fameux dictionnaire encyclopédique «Lissan al-‘Arabe» d’Ibn Mandhour, al-hadîra est une réunion de 7 ou 8 hommes et prend la signification, sur le plan militaire, d’avant-garde.Cette présence devient équivalente au bon sens. On désigne alors une personne logique par l’adjectif qualificatif hadroun, alors que la mohâdara est la conférence et le mahdar un compte-rendu ou procès-verbal.Sans doute faut-il voir, dans cette permanente présence et immobilité sédentaire, l’étymologie du terme hadar, équivalent à citadinité et opposé au mode bédouin.De là, la hadra est la cité et al-hadâra, la civilisation.On est loin, là, de la hadîra telle que transcrite par Ennahar!

Le da’, classé par les grammairiens comme emphatique et interdental, est rendu par une forme de z emphatique, notamment par les peuples non arabes tels que les Turcs ou les Perses, et ceux qui ont vécu sous leur férule avec la persistance dans l’usage et la transcription de mots tels que nazîr pour nadîr ou nizhâm au lieu de nidâm.La racine hdr, transcrite donc avec un dâ surmonté d’un trait vertical, prend dans ce cas une tout autre signification. Là, on entre dans le champ sémantique de l’interdit.Al-mahdour est ce qui est défendu et blâmable.Al-hadîra peut désigner à la fois une forme d’excavation circulaire servant à contenir et assécher les dattes. Par la même occasion, le terme définit ce qui encercle à la mode d’un enclos pour abriter toutes sortes de bétails.Pour dire à tel point un innocent trait non maîtrisé peut offrir le bâton pour se faire battre.

De la même manière, l’oubli ou le rajout d’un minuscule point sur une lettre peut avoir des conséquences inimaginables. Les Arabes, dans leur art et dans leur maîtrise de la langue, écrivaient d’ailleurs initialement sans points diacritiques distinguant les consonnes dans leurs anciens écrits dont c’était la caractéristique principale.

Je ne peux m’empêcher de penser, en ce sens, à l’anecdote rapportée dans le «Kitâb al-aghânî», recueil d'anthologie de poésies et de chansons du Xe siècle.Son auteur, né à Ispahan, mort à Bagdad, l’érudit Abou-l-Faraj al-Isfahani, relate un incroyable récit, lequel, a défaut d’une valeur historique incontestée, permet d’illustrer le propos avec le sourire en prime.Le dixième calife omeyyade aurait envoyé une missive au gouverneur de Médine pour exiger le recensement des chanteurs et danseurs de la ville. Son secrétaire avait ainsi transcrit ihcî احصي dans le sens évident de compter. Or, le secrétaire du gouverneur comprit ikhcî اخصي qui signifie, là, castrer. Croyant à un ordre du calife, le gouverneur a ordonné à ses soldats l’arrestation des chanteurs et des danseurs de la ville qui ont fini tous privés, sans états d’âme, de leurs attributs virils. Tant de mutilations pour un petit point en trop!

Le 12/11/2022 à 13h04