À quand une grande chaîne marocaine internationale?

Mouna Hachim.

ChroniqueSoft power marocain: le chaînon manquant.

Le 28/02/2026 à 12h00

L’actualité médiatique replace les journalistes marocains au cœur des enjeux d’influence et de pouvoir.

Après 23 ans à la tête du bureau d’Al Jazeera à Washington, Abderrahim Foukara, voix de la chaîne qatarie sur le continent américain, a quitté son poste de directeur régional.

Faute de communication officielle dans un premier temps, les spéculations sont allées bon train. Pour certains, rien là d’anormal: retraite ou rotation interne. Pour d’autres, la décision visant un journaliste marocain occupant un poste stratégique dans un grand média international ne saurait être totalement anodine.

Et voilà que peu de temps après, un autre élément est venu nuancer les interprétations les plus hâtives: Hashem Ahelbarra, figure marocaine reconnue du paysage audiovisuel international et natif de Tan-Tan, a été nommé pour remplacer son compatriote à la direction du bureau d’Al Jazeera pour les Amériques.

Il faut dire que les esprits restent échaudés par le précédent Abdessamad Nacir, considéré comme l’un des piliers historiques de la chaîne peu après sa création, écarté dans des conditions qui ont marqué l’opinion publique marocaine.

L’affaire n’est pas isolée. La presse avait largement relayé le licenciement de l’ex-présentateur vedette de BFMTV, Rachid M’Barki, après une formulation relative au Sahara marocain, dans un contexte alors particulièrement sensible en France.

Au-delà des controverses, une constante structurelle demeure: l’excellence des journalistes marocains à l’étranger. Ils présentent des journaux de référence, occupent des postes de direction, couvrent les grands dossiers géopolitiques, mais évoluent dans des environnements éditoriaux dont ils ne définissent pas forcément la ligne stratégique.

Dès lors, une question s’impose: à quand une chaîne marocaine à portée mondiale?

«L’enjeu est désormais d’ouvrir le champ audiovisuel aux compétences marocaines, non seulement en créant de nouvelles structures, mais aussi en donnant accès aux médias à une nouvelle génération de journalistes, de réalisateurs, de créateurs de contenu… appelés à participer à la fabrication du récit national. »

Demandez à n’importe quel professeur de relations internationales de vous citer le panthéon du soft power médiatique. Il vous répondra: la BBC World pour le Royaume-Uni, Al Jazeera pour le Qatar, TRT World pour la Turquie, RT pour la Russie, France 24 pour la France, CGTN pour la Chine. Il ajoutera sans doute que même les pays émergents se sont dotés de leurs propres porte-voix dans cet art d’influencer sans faire pression.

Tout le monde le sait: nous ne sommes plus à l’époque où la puissance se mesurait uniquement à l’aune des territoires conquis, des flottes accumulées ou des arsenaux déployés. La puissance contemporaine, essentiellement symbolique, se joue dans l’univers des images.

La Coupe d’Afrique des nations en a offert une illustration presque pédagogique, mettant à nu le décalage entre une réalité vécue et une représentation héritée.

À côté des découvertes enthousiastes liées aux infrastructures, au patrimoine ou à l’hospitalité de tout un peuple, un autre registre plus sombre s’est déployé: celui de la suspicion, du procès d’intention, du bashing routinier.

Le problème est plus structurel qu’il n’y paraît: le Maroc souffre moins d’un déficit d’image que d’un déficit de récit. Son histoire, son africanité, sa modernité, sa diplomatie, ses choix stratégiques… passent le plus souvent par des grilles de lecture qui ne sont pas les siennes.

On pourrait y voir une simple carence communicationnelle, alors qu’il s’agit en réalité d’un vide stratégique: l’absence d’une capacité narrative à la hauteur de la présence du Royaume sur la scène géopolitique. En clair: un média international marocain de grande envergure pour raconter le pays au monde.

Certains objecteront qu’un tel investissement a un coût financier non négligeable. Certes. Mais il restera toujours inférieur au coût symbolique de laisser les autres fabriquer, voire déformer, son image.

Et puis, le Maroc n’est pas un pays pauvre en ressources. Il finance des lignes à grande vitesse, des ports géants, des événements sportifs mondiaux. Il dispose d’une diaspora intellectuelle, de chercheurs, de polyglottes, de réalisateurs, de journalistes présents dans les plus grands médias internationaux.

L’enjeu est désormais d’ouvrir le champ audiovisuel aux compétences marocaines, non seulement en créant de nouvelles structures, mais aussi en donnant accès aux médias à une nouvelle génération de journalistes, de réalisateurs, de créateurs de contenu… appelés à participer à la fabrication du récit national.

N’allez pas penser à un plaidoyer soft pour un média d’État! En aucun cas, une telle chaîne ne devrait être envisagée comme un outil gouvernemental, mais un instrument de souveraineté symbolique où un pays se donne le droit de se dire lui-même tout en évitant l’écueil bien connu de la chaîne institutionnelle: prisonnière de la langue de bois, incapable d’autonomie journalistique, obsédée par l’image officielle.

À l’ère où les conflits se livrent par les récits, où les réputations se construisent sur des écrans, où l’opinion publique mondiale est devenue un acteur géopolitique à part entière, ne pas disposer d’une chaîne internationale revient à entrer sans voix dans un monde saturé de paroles.

Par Mouna Hachim
Le 28/02/2026 à 12h00