Les régimes autoritaires ont ceci en commun qu’ils tremblent toujours pour les chutes des autres. Chaque effondrement, chaque mise en difficulté d’un allié agit comme un miroir brutal, renvoyant à leurs propres fragilités. La disparition du régime syrien de Bachar al-Assad a ainsi résonné comme un séisme bien au-delà de Damas. Plus récemment, la capture de Nicolás Maduro au Venezuela a provoqué un même état de sidération chez ses partenaires les plus proches. À chaque fois, c’est le même camp qui vacille, le même discours qui se fissure, la même illusion de solidité qui se dissout.
Car ces régimes déchus ou menacés partageaient bien plus qu’une rhétorique enflammée. Ils formaient, avec d’autres, un axe dit «anti-impérialiste», volontiers revendiqué comme un «front du refus» face à l’Occident. Avec l’Iran des ayatollahs, l’Algérie est au premier rang en la matière. Derrière les slogans et les postures idéologiques, cet axe reposait surtout sur une solidarité entre pouvoirs autoritaires, unis par la peur du changement, la défiance envers leurs peuples et le rejet de toute alternance réelle. Dans ce jeu d’alliances, l’Algérie occupait une place centrale, non pas par simple affinité, mais par une convergence profonde de pratiques politiques et de réflexes de régime.
Ainsi, le parallèle entre l’Algérie et le Venezuela ne relève ni du hasard ni de la simple analogie. Il s’agit d’une proximité politique assumée, d’un modèle partagé où l’armée (ou assimilé), la rente, la propagande et la répression tiennent lieu de piliers du pouvoir. Et ce ne sont certainement pas les points de convergence (économiques, institutionnels et idéologiques) qui manquent pour éclairer cette inquiétante parenté.
La rente au cœur du fonctionnement du pouvoir
C’est ce que met en évidence le politologue Mustapha Sehimi lorsqu’il explique que la comparaison s’impose d’abord par le modèle économique. Dans les deux cas, l’État repose presque exclusivement sur une économie rentière fondée sur les hydrocarbures, sans diversification productive réelle, ce qui place la rente au cœur du fonctionnement du pouvoir. Le Venezuela, pourtant détenteur des premières réserves mondiales de pétrole, n’a pas échappé à l’effondrement, précisément parce que cette richesse n’a jamais été transformée en moteur de développement. L’Algérie, dont l’économie dépend à 95% des recettes énergétiques, reproduit la même vulnérabilité structurelle.
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Ce modèle économique a une conséquence politique directe. Il permet au régime de survivre sans véritable légitimité populaire. La rente remplace le contrat social. Elle dispense le pouvoir de rendre des comptes et réduit la citoyenneté à une relation de dépendance.
Dans l’un comme dans l’autre cas, Sehimi souligne que ces régimes ont été reconduits dans des conditions qu’il qualifie d’exceptionnelles, avec une adhésion populaire quasi inexistante. Le pouvoir n’émane pas de la société, il s’impose à elle. Ce déficit de légitimité n’est pas corrigé, mais compensé par d’autres leviers: l’armée, l’appareil sécuritaire et la fermeture de l’espace politique.
Président de l’Institut prospective et sécurité en Europe, think tank spécialisé sur les questions de défense et de sécurité, Emmanuel Dupuy nuance. «Le régime de Nicolás Maduro est clairement contestable sur le plan politique et électoral. Il n’y a pas eu de processus électoral reconnu ou validé par ce que l’on appelle communément la communauté internationale. Les oppositions ont été neutralisées, empêchées de s’exprimer, et les libertés fondamentales ont été quasiment réduites à néant. Nous sommes face à un régime ouvertement dictatorial. La situation algérienne est plus complexe. Le président Abdelmadjid Tebboune a été élu à l’issue d’un processus électoral qui, formellement, a été reconnu par un certain nombre d’États, même si de sérieux doutes subsistent quant à son caractère réellement démocratique», explique-t-il.
Cela étant, la vraie question n’est pas tant celle du scrutin que celle du pouvoir réel. «On sait pertinemment que le président Tebboune ne gouverne pas seul et que le pouvoir effectif se situe ailleurs», souligne Dupuy. L’Algérie est dirigée, de fait, par les forces armées. Le gouvernement civil est une façade derrière laquelle l’armée et les services de renseignement se partagent le pouvoir. Au Venezuela, ce ne sont pas les forces armées qui structurent directement le pouvoir, mais plutôt les réseaux du chavisme, les milices, et tout un appareil idéologique et sécuritaire.
Se maintenir: une fin en soi
C’est dans ce contexte que s’installe un troisième trait commun: l’état dégradé des libertés publiques. Le Venezuela a illustré cette dérive de manière spectaculaire, avec une répression massive et un exode de plusieurs millions de citoyens. L’Algérie, sans atteindre ce niveau de rupture sociale, fonctionne selon une logique que Sehimi décrit comme une normalisation de l’exception. Les libertés y sont encadrées depuis des décennies, les manifestations interdites ou sévèrement réprimées, et l’expression politique dissidente traitée comme une menace sécuritaire. La promesse officielle d’un renouveau politique se heurte à une réalité inchangée, où l’État de droit reste subordonné à la logique de contrôle.
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Au cœur de cette architecture autoritaire se trouve une absence criante de projet de société. Ni le régime vénézuélien ni le régime algérien ne proposent une vision crédible de l’avenir. Il n’existe ni projet démocratique, ni projet économique structuré, ni horizon social mobilisateur. Le seul objectif identifiable est la gestion du statu quo. Le pouvoir se conçoit comme une fin en soi. Il ne cherche pas à transformer la société, mais à la maintenir sous surveillance, à neutraliser ses capacités de contestation et à contenir toute dynamique de changement. L’expérience algérienne du Hirak, en 2019, illustre cette tension. Un mouvement social massif a contraint le système à sacrifier une figure, mais sans remettre en cause les fondements du régime.
Cette fragilité interne explique en grande partie la posture internationale des deux pays. Longtemps, Alger comme Caracas ont tenté de compenser leur déficit de légitimité intérieure par une diplomatie agissante, fondée sur des alliances idéologiques et un discours anti-occidental récurrent. Sehimi rappelle le rôle central de l’Algérie et du Venezuela dans le soutien aux mouvements séparatistes comme le Polisario, ainsi que l’existence d’un axe politique incluant Damas avant son affaiblissement et Téhéran. Or cet axe s’est progressivement disloqué. La Syrie s’est retirée, le Venezuela s’est affaibli, l’Iran est sérieusement secoué tant en interne que par Israël et les États-Unis, et l’Algérie se retrouve aujourd’hui dans une situation d’isolement diplomatique avancé.
Cet isolement est d’autant plus visible que l’Algérie a perdu toute influence. Selon Sehimi, il n’existe plus de véritable politique africaine algérienne, les relations avec les voisins immédiats sont dégradées, et même les alliances historiques se distendent. «Le pays parle encore beaucoup sur la scène internationale, multiplie les déclarations de principe et les références symboliques, mais ne pèse plus réellement sur les grands dossiers stratégiques. Cette inflation verbale masque mal une perte de crédibilité et une incapacité à s’adapter aux nouvelles dynamiques géopolitiques», note le politologue.
Les dessous d’un assourdissant silence
Cette perte sèche de poids explique en grande partie le silence de l’Algérie s’agissant des derniers événements au Venezuela. Ce silence traduit une grande inquiétude. «L’Algérie ne veut surtout pas apparaître comme frontalement opposée aux États-Unis, dont elle a besoin, au minimum, du silence ou d’une forme de neutralité bienveillante. Si j’étais responsable politique algérien, je serais effectivement extrêmement vigilant face aux conséquences de la chute du régime de Maduro», souligne Emmanuel Dupuy.
Les tentatives de rapprochement tactique avec Washington sont à lire sous cet angle. Elles apparaissent moins comme un choix stratégique que comme une concession. Une forme d’agitation d’un régime conscient de son isolement et de l’érosion de ses marges de manœuvre. Les gestes adressés aux États-Unis, notamment sur le plan énergétique, relèvent davantage de la survie politique que d’une vision diplomatique cohérente.
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C’est tout «le paradoxe algérien» selon les termes de Dupuy. L’Algérie critique l’Occident, se positionne comme anticoloniale ou anti-néocoloniale, tout en cherchant à préserver de bonnes relations avec Washington. «D’ailleurs, une grande partie du gaz algérien est exportée vers des pays occidentaux, notamment l’Italie. On l’a également vu très clairement lorsque l’Algérie a tenté, par des opérations de lobbying, d’infléchir la position internationale sur la résolution 2797 sur le Sahara. Il y a donc une forme de schizophrénie diplomatique: s’opposer en surface à l’Occident tout en cherchant son approbation tacite», relève-t-il.
Le fait est que l’Algérie perd sur tous les tableaux. Même les parrains d’hier s’en détournent. Sur une question aussi vitale pour le régime que le Sahara, et au cœur du Conseil de sécurité, la Russie n’a finalement pas bougé. La Chine est restée passive. Les États-Unis, eux, ont adopté une position ferme. L’Algérie perd de l’influence y compris auprès de partenaires comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria. «Les récentes frappes américaines contre des groupes jihadistes au Nigéria montrent que Washington renforce son emprise stratégique sur le continent», relève l’expert international.
Avec le Venezuela, l’Algérie se voit plumée de ses derniers ressorts. Reste le parallèle qui met en lumière une même trajectoire: celle de régimes rentiers, gouvernant par la contrainte, sans projet de société et isolés. Ce que révèlent les analyses de Mustapha Sehimi et de Dupuy, c’est la description d’un type de pouvoir arrivé à un point de saturation, où la rente et le tout-sécuritaire ne suffisent plus à masquer le vide politique, social et stratégique.








