Un PIB à 400 milliards de dollars en Algérie: comment Tebboune fabrique une prospérité en toc

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

En annonçant un PIB de 400 milliards de dollars à l’horizon 2027, le président Abdelmadjid Tebboune propulse l’Algérie dans une fiction aux allures de superproduction propagandiste. Derrière cette promesse spectaculaire se profile moins un miracle économique imminent qu’un assemblage d’acrobaties statistiques, de communication à outrance et de paris risqués sur l’endettement, dans un pays dont l’économie reste prisonnière des hydrocarbures et d’une diversification toujours annoncée, jamais réalisée.

Le 18/02/2026 à 12h21

Le président Abdelmadjid Tebboune a relancé début février une promesse économique spectaculaire en affirmant que le produit intérieur brut de l’Algérie atteindrait 400 milliards de dollars à l’horizon 2027. C’était lors de son dernier bavardage télévisé en date. La projection, présentée comme un objectif atteignable à très court terme, interpelle autant par son ambition que par son décalage avec les réalités structurelles de l’économie nationale. Derrière ce chiffre se joue une bataille narrative où la statistique économique semble servir davantage d’outil de propagande que d’indicateur fidèle de la création réelle de richesse.

En théorie, et depuis son accession au pouvoir, Abdelmadjid Tebboune a fait du redressement économique l’un des piliers de son discours. Le PIB algérien, officiellement estimé à moins de 200 milliards de dollars au début de la décennie, est progressivement présenté comme ayant connu une ascension notable pour se situer aujourd’hui autour de 265 milliards. Cette progression statistique, régulièrement mise en avant dans les communications officielles, s’accompagne cependant d’un paradoxe frappant: elle reste imperceptible tant au regard des secteurs productifs que dans le quotidien économique et social de la population.

Dans toute économie, une augmentation rapide du PIB s’accompagne généralement d’une transformation visible du tissu productif. Elle se traduit par une multiplication des investissements industriels, une diversification des exportations, une hausse significative des revenus et une amélioration des services publics. Or, les indicateurs sociaux et économiques algériens ne reflètent pas un tel bouleversement. Le chômage structurel demeure élevé, la dépendance aux hydrocarbures reste écrasante et les tensions sur le pouvoir d’achat persistent. Ce décalage alimente l’idée que la croissance affichée repose davantage sur des ajustements statistiques que sur une mutation économique profonde.

La promesse d’atteindre 400 milliards de dollars en quelques mois accentue ce scepticisme. Une telle progression supposerait une croissance économique annuelle à deux généreux chiffres. Or, les estimations établies par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international situent la croissance algérienne autour de 3%. À ce rythme, la progression nécessaire pour atteindre l’objectif présidentiel apparaît arithmétiquement hors de portée.

L’économie du rebasage et des artifices

Face à ce handicap structurel majeur, Tebboune entend activer ce qu’il fait le mieux: le mensonge. Ceci, en ayant recours à des outils statistiques capables d’augmenter mécaniquement le PIB sans transformation réelle de la production nationale. Le mécanisme principal repose sur le rebasage économique, une opération consistant à modifier l’année de référence utilisée pour mesurer la richesse nationale et à intégrer de nouveaux secteurs dans le calcul de la valeur ajoutée. Ce procédé n’est pas propre à l’Algérie et répond souvent à des standards statistiques internationaux visant à actualiser la mesure de l’activité économique. Il permet notamment d’inclure des secteurs auparavant sous-évalués, comme le numérique, les télécommunications ou certaines activités de services. Ces ajustements peuvent entraîner des hausses spectaculaires du PIB sans que la production matérielle n’augmente réellement.

Un autre levier réside dans l’intégration progressive de l’économie informelle. Celle-ci représente une part considérable de l’activité économique algérienne et circule largement en dehors du système fiscal et bancaire. Son incorporation dans les calculs du PIB peut produire un effet mécanique de hausse statistique, mais elle ne correspond pas nécessairement à une création de richesse nouvelle ni à un renforcement des capacités exportatrices du pays.

La question du taux de change constitue également un élément déterminant. Le PIB algérien étant calculé en dinars puis converti en dollars, toute réévaluation administrative de la monnaie nationale peut gonfler artificiellement la valeur du PIB exprimée en devise internationale. Cette pratique peut améliorer temporairement les indicateurs macroéconomiques sans modifier les fondamentaux économiques. Ces stratégies statistiques ont déjà été expérimentées dans plusieurs pays africains. Le Nigeria, après avoir procédé à un rebasage en 2014, avait vu son PIB bondir brutalement pour devenir la première économie du continent. Quelques années plus tard, les corrections statistiques et les crises économiques ont révélé toute la fragilité de cette progression.

La tentation de l’endettement

La projection d’un PIB à 400 milliards s’inscrit dans un récit politique plus large visant à positionner l’Algérie comme une puissance émergente. Pourtant, le statut de pays émergent repose sur des critères bien plus complexes que la seule taille de l’économie, quand celle-ci est réelle. Il suppose une diversification productive, une industrialisation avancée, une montée en gamme technologique et une capacité d’innovation soutenue.

À ce stade, l’économie algérienne reste largement tributaire des exportations d’hydrocarbures et ce, à 95%. Cette dépendance limite la création de valeur ajoutée interne et expose le pays aux fluctuations des marchés énergétiques mondiaux. Dans ce contexte, plusieurs observateurs estiment que la surévaluation potentielle du PIB pourrait servir un objectif financier plus stratégique: améliorer la capacité d’endettement du pays sur les marchés internationaux. Dans la pratique, un PIB plus élevé renforce les indicateurs de solvabilité et facilite l’accès aux financements extérieurs auprès d’institutions internationales.

Cette hypothèse introduit un paradoxe politique majeur. Pendant plusieurs années, Tebboune a présenté le refus de l’endettement extérieur comme un pilier de la souveraineté nationale et un motif de fierté.

Son annonce, pendant la même séance de bavardage, sur un recours à la dette extérieure est un revirement stratégique qui torpille le discours officiel tenu jusqu’ici. Le président algérien a en effet confirmé un prêt de 3 milliards de dollars auprès de la Banque africaine de développement (BAD). Évidemment, à des fins de «projets stratégiques à fort impact», mais sans précisions aucunes sur la nature de ces projets ni chiffrage des retombées attendues.

La promesse des 400 milliards apparaît ainsi comme un symbole d’un modèle économique confronté à ses limites structurelles. Elle reflète la tension entre la volonté politique d’afficher une puissance économique croissante et les limites d’une économie de rente. Dans cette équation, la statistique devient un instrument de narration nationale, mais le risque demeure que la réalité économique finisse par rappeler la différence fondamentale entre richesse mesurée et richesse produite.

Pendant ce temps, le régime continue de flamber. Un simple regard sur les agrégats budgétaires suffit pourtant à fissurer définitivement le récit officiel. En cumulant les lois de finances adoptées depuis l’arrivée au pouvoir de Abdelmadjid Tebboune, les dépenses publiques atteignent près de 670 milliards de dollars entre 2020 et 2026, relate le journaliste algérien en exil en France Abdou Semmar. Un niveau inédit dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Or, la ventilation de ces dépenses révèle un modèle économique largement improductif: plus de 60 milliards de dollars annuels absorbés par la masse salariale et les transferts sociaux, plus de 20 milliards consacrés chaque année aux budgets de défense et de sécurité, et une part relativement marginale orientée vers l’investissement. La mobilisation financière est colossale mais les réalisations sont pauvres. Comptez quelques stations de dessalement, une ligne ferroviaire régionale inachevée, une exploitation minière encore embryonnaire. C’est à peu près tout et encore: les rares projets annoncés datent de l’ère Bouteflika. À l’inverse, l’économie algérienne continue d’exporter à peine une cinquantaine de milliards de dollars par an, dont l’écrasante majorité provient toujours des hydrocarbures, tandis que les exportations hors énergie peinent à franchir le seuil de 5 milliards, majoritairement constituées de produits pétroliers transformés.

Le gouffre financier, où l’accumulation des dépenses publiques ne produit ni transformation industrielle, ni diversification économique, ni création significative de valeur, se poursuit. Les annonces spectaculaires aussi. Alors que le bilan brut révèle une réalité beaucoup plus sévère: une puissance budgétaire dilapidée, sans construction durable d’une économie capable de soutenir, ne serait-ce qu’un peu, ses propres promesses.

Par Tarik Qattab
Le 18/02/2026 à 12h21