Depuis quelques jours, je me repais de cette étrange évidence: un pays, trois «chefs d’État» dans les mêmes frontières. Alger, Tindouf, Tizi Ouzou… Trois villes, trois hommes au statut de président, le tout pour une seule «nouvelle» Algérie. La situation a de quoi être ubuesque, digne d’une satire politique. À Alger, le président Abdelmadjid Tebboune trône au palais d’El Mouradia, porté au pouvoir par les généraux mais sans assise populaire. À Tindouf, dans l’extrême sud-ouest, c’est Brahim Ghali qui se fait appeler «président» et qui s’est récemment fait construire un palais présidentiel, qui règne sur un État fantôme sans territoire souverain ni reconnaissance internationale, sans monnaie et sans peuple. Et voilà qu’à l’autre bout du pays, dans le Nord-Est, en Kabylie, un outsider est venu brouiller davantage les cartes: Ferhat Mehenni, figure charismatique du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), qui proclame l’indépendance d’un État kabyle en gestation –fort d’une identité séculaire et d’avoir arraché par les armes l’indépendance de l’Algérie.
Un seul pays et trois «chefs d’État» concurrents –une première mondiale en forme de farce tragique. Le plus surprenant est que cette farce en dit long sur la réalité politique algérienne. Entre pouvoir central impopulaire, guérilla diplomatique au Sahara marocain et poussées séparatistes internes, l’Algérie offre aujourd’hui l’image d’un régime tiraillé, engagé dans une partie d’échecs à trois rois dont aucun ne peut faire échec et mat sans mettre le pays en péril.
Abdelmadjid Tebboune, le funambule
Élu en 2019 lors d’un scrutin massivement boycotté –«mascarade électorale imposée par l’état-major» aux yeux du mouvement Hirak, avec «une abstention record avoisinant les 60%», rappelle le journal de référence du monde arabe Orient 21 et confirmé en 2024 par l’armée avec 75% d’abstention selon Le Monde– Abdelmadjid Tebboune peine à incarner son personnage. Le président nommé par les militaires cumule les échecs et gouverne en jouant à l’autruche, la tête enfouie dans le sable pour ne pas voir la tempête qui gronde.
Sur la scène intérieure, Tebboune affiche un optimisme défiant la réalité. Il n’hésite pas à s’auto-congratuler d’avoir «sauvé» une Algérie qui est en réalité ruinée. Ce grand satisfecit contraste violemment avec le quotidien des Algériens: inflation galopante, pénuries récurrentes de produits de base, coupures d’électricité à répétition et une économie en panne qui désespère la jeunesse. Le président se vante de succès imaginaires pendant que la situation socio-économique périclite, un numéro d’auto-illusion qui rappelle l’orchestre du Titanic continuant à jouer alors que le navire prend l’eau.
Un seul chiffre donne une idée du désastre socio-économique en Algérie: en 2025, 9.550 Algériens ont débarqué clandestinement en Espagne, constituant le premier contingent de harragas qui traversent la Méditerranée en direction du pays ibérique. Combien de milliers d’Algériens ont péri en mer? Nous parlons d’un pays riche en énergies fossiles et qui ne laisse à ses citoyens comme seule alternative que l’espérance d’un ailleurs meilleur au péril de leur vie. Cette seule migration massive est un cinglant démenti aux fanfaronnades de Tebboune.
Sur le plan diplomatique, celui qui voulait redorer le blason algérien accumule déconvenues et humiliations. Tebboune s’était rêvé en grand stratège du «non-alignement». Mais la montagne a accouché d’une souris. Derrière les fanfaronnades qu’il est seul à entendre, sa diplomatie n’a pas réussi à briser l’isolement grandissant, jour après jour, du régime: le pays peine à exister face aux grands dossiers régionaux. Tebboune, lui, continue de plastronner et de promettre des lendemains meilleurs. Mais ce déni ne trompe plus grand-monde: la grogne couve et les Algériens retiennent surtout de son mandat un immobilisme autoritaire et des dizaines de promesses non tenues, symptomatiques d’un pouvoir hors-sol.
Benbattouche, le «président» sans frontières
À des centaines de kilomètres au sud-ouest d’Alger, Brahim Ghali, ou plutôt Benbattouche, règne sur des camps nourris et soignés par l’aide internationale, des tentes plantées au milieu du désert, sans économie, sans urbanisme, sans gouvernement. L’homme se fait appeler pompeusement «président de la RASD», comme s’il administrait un pays à part entière. Sauf que le cœur du pouvoir de Benbattouche se trouve en réalité en territoire algérien, dans la banlieue de Tindouf, où il a érigé son «palais présidentiel», jouant au petit proviseur. Quant à la monnaie, c’est le dinar algérien qui est utilisé dans les camps du Polisario. Un État sans territoire pleinement autonome, sans économie propre, sans monnaie en circulation: la «République sahraouie» de Brahim Ghali tient du mirage, entretenu à grand renfort de rhétorique révolutionnaire et du soutien logistique algérien.
«Cette même unité nationale vole en éclats sous la forme d’une présidence parallèle kabyle, tandis qu’un «État» sahraoui siège sur son territoire depuis des décennies»
— Karim Serraj
Sur la scène internationale, aucune grande puissance ne reconnaît la RASD, pas même l’ONU ou l’Union européenne: elle n’est membre d’aucune de ces organisations internationales majeures, ni de la Ligue arabe, ni de l’OCI, et aucun pays européen n’entretient de relations diplomatiques avec elle. En clair, Brahim Ghali se retrouve «chef d’État» d’une république portée à bout de bras par Alger mais largement déconsidérée sur la scène mondiale.
Acculé, le vieux leader –74 ans au compteur– tente malgré tout de sauver les meubles en jouant son va-tout: il multiplie les déclarations va-t-en-guerre. Le ton est à la guerre totale, par la terre, l’air et même la mer, à en croire les communiqués triomphalistes –et toujours fantaisistes– diffusés par le mouvement. Cette surenchère martiale frôle parfois l’absurde, quand la propagande du Front annonce des «offensives» imaginaires et des «succès» militaires chaque jour. Mais elle trahit surtout une forme de désespoir. Après 47 ans, le Polisario de Benbattouche voit l’horizon s’éloigner toujours plus. En privé, il sait que la partie est perdue. Mais publiquement, il continue de jouer son rôle jusqu’au bout, tel un acteur qui refuserait de quitter la scène alors même que le rideau est en train de tomber.
Ferhat Mehenni, le trublion kabyle qui défie Alger
Dans ce pays hétéroclite de «présidents», Ferhat Mehenni fait figure d’intrus inattendu. Ancien chanteur engagé devenu chef de file du séparatisme kabyle, Mehenni n’a ni l’appareil d’un État derrière lui ni une armée régulière à ses ordres. Son arme à lui a longtemps été sa guitare, avec laquelle il dénonçait la marginalisation de la Kabylie. Mais c’est désormais sur le terrain politique qu’il porte l’estoc. À 74 ans, il vient de réussir un coup hautement symbolique: proclamer l’indépendance de la Kabylie. La scène s’est déroulée le 14 décembre 2025 à Paris, dans les salons feutrés d’un hôtel particulier où quelques centaines de militants kabyles et sympathisants étaient réunis en secret. Escorté par des gardes du corps, Ferhat Mehenni est apparu en burnous traditionnel pour proclamer «l’avènement d’une ère nouvelle pour le peuple kabyle». Il a solennellement affirmé que «la Kabylie met un terme à la sujétion dans laquelle elle fut placée à la suite de son annexion par l’Algérie il y a plus d’un siècle et demi sans que son consentement n’ait jamais été recueilli». Des mots lourds de sens qui sonnent comme un véritable acte d’accusation contre le pouvoir central algérien.
Certes, Ferhat Mehenni le sait, le chemin sera long pour transformer sa déclaration d’indépendance en réalité tangible. Mais il a fait un pari audacieux: mettre le pouvoir algérien devant le fait accompli et internationaliser la question kabyle, en fissurant le dogme de «l’Algérie une et indivisible». Sur ce plan, il s’active déjà en coulisses pour recueillir des soutiens à l’étranger. La proclamation de Paris a ainsi réuni des figures des mouvements autonomistes ou indépendantistes d’autres régions du monde comme cette délégation venue du Québec qui avait tenu à marquer sa solidarité. Mehenni milite désormais pour que des élus ou des organisations internationales prennent fait et cause pour la Kabylie. L’ironie est mordante: Alger se retrouve défié sur son propre terrain rhétorique. La stratégie de Ferhat Mehenni place donc le pouvoir dans une position délicate: le dossier kabyle est devenu un caillou logé dans le soulier algérien, impossible à ignorer et fort pénible à retirer. Car dans la Kabylie vit un peuple à l’identité distinguée. Ce peuple a pris les armes et combattu la puissance coloniale en payant le prix fort par un grand nombre de morts. Pendant ce temps-là, les artisans du régime algérien attendaient patiemment avec l’armée des frontières que les maquisards kabyles finissent le boulot avant de marcher en direction d’Alger et d’utiliser –pour la première fois– leurs armes contre les contingents de vaillants Kabyles qui ont survécu aux combats contre l’armée française.
Même si Mehenni lui-même venait à disparaître de la scène, la question kabyle, elle, ne disparaîtra pas. La graine de l’autodétermination a été plantée en Kabylie. En ce sens, Ferhat Mehenni a endossé le rôle du trublion que l’on sous-estime à tort: il rappelle au monde qu’au royaume d’Alger, les revendications identitaires et régionales, existent. Et il oblige le régime à combattre un foyer de contestation inédit sur son sol, au risque d’ouvrir un nouveau front intérieur.
Un régime algérien face à l’inconnu
Trois «présidents» pour un seul pays, c’est plus qu’une anomalie: c’est le révélateur de paradoxes profonds. Le régime d’Alger, dominé par les militaires, s’est toujours posé en champion sourcilleux de la souveraineté nationale et de l’unité du pays –jusqu’à inscrire dans la constitution que «l’Algérie est une et indivisible». Or, cette même unité nationale vole en éclats sous la forme d’une présidence parallèle kabyle, tandis qu’un «État» sahraoui siège sur son territoire depuis des décennies. La situation inédite actuelle met en lumière la fragilité et les contradictions du pouvoir en place. D’une part, elle souligne l’échec de sa stratégie de légitimation interne: faute d’avoir pu agréger durablement l’adhésion populaire après le Hirak, le régime fait face au réveil de fractures anciennes (Kabylie) et à la persistance d’idéaux indépendantistes qu’il a lui-même encouragés à l’extérieur (Sahara). D’autre part, sur le plan diplomatique, l’Algérie est rattrapée par un effet boomerang de sa doctrine de politique étrangère. Pendant des décennies, Alger a soutenu, financé et hébergé des mouvements séparatistes hors de ses frontières –au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes– tout en matant toute velléité d’autodétermination en son sein. Ironie du sort, cette posture a fini par se retourner contre le régime algérien. À force de brandir la carte de la séparation vis-à-vis du Maroc, Alger a donné des armes idéologiques à ses propres dissidents. Comment continuer à clamer haut et fort que le peuple sahraoui doit pouvoir voter pour son indépendance, tout en refusant aux Kabyles ne serait-ce que l’idée d’un référendum local sur leur autonomie? La contradiction est flagrante et mine le discours officiel.
Sur le plan social interne, la triple présidence de fait que connaît l’Algérie révèle aussi le degré de défiance et de désenchantement d’une partie de la population envers ses dirigeants. Qu’un Ferhat Mehenni en vienne à proclamer l’indépendance reflète des années de malaise identitaire, de discrimination culturelle (autour de la langue amazighe, par exemple) et de marginalisation économique de la Kabylie. Le régime a toujours répondu par la répression et la dénégation à ces griefs, qualifiant toute revendication kabyle de complot séparatiste téléguidé de l’étranger. Mais la négation ne fait plus disparaître le problème. De même, dans le sud du pays et les régions sahariennes, des ferments de contestation existent (sentiment d’abandon, tentations autonomistes chez les Touaregs du Hoggar, etc.), même s’ils sont encore diffus. Certains observateurs n’excluent plus une possible fragmentation de l’Algérie à terme, avec une Kabylie au nord et des régions touarègues au sud en première ligne, et une Algérie du Sud cédée au Polisario si le pouvoir continue dans sa fuite en avant autoritaire. Dans ce scénario du pire, le simple fait que de telles perspectives soient évoquées par des experts montre à quel point le régime est gangréné de l’intérieur.
Diplomatiquement, l’Algérie paye aussi son entêtement. Son isolement s’aggrave: elle convainc de moins en moins sur la scène internationale. Son discours sur le Sahara occidental apparaît à beaucoup de capitales comme déconnecté des nouvelles réalités (le revirement de l’Espagne en 2022, principal pays concerné par l’histoire du Sahara dit jadis «espagnol», en faveur du plan marocain l’a bien montré). Quant à la récente affaire kabyle, elle jette une lumière crue sur le deux-poids-deux-mesures d’Alger. Désormais, chaque fois que l’Algérie défendra le Polisario dans les forums internationaux, le Maroc –ou d’autres– n’auront qu’à lui retourner la question: «Et la Kabylie, qu’en faites-vous de son droit à l’autodétermination?» En somme, le pouvoir algérien se trouve pris à son propre piège rhétorique et politique. Maintenir coûte que coûte la posture révolutionnaire tiers-mondiste d’antan (soutien aux frères sahraouis opprimés) tout en muselant ses propres minorités, cela relève d’un grand écart. Aujourd’hui, ce grand écart se transforme en déchirement. À moins d’un sursaut réformateur improbable, on voit mal comment les généraux d’Alger pourront éteindre à la fois l’incendie kabyle naissant, la question sahraouie persistante, et la colère sociale qui couve plus généralement (chômage des jeunes, scandales de corruption, etc.). Leur gouvernance autoritaire a longtemps acheté la paix civile à coups de rente pétrolière et de nationalisme anti-marocain; ces deux recettes s’épuisent, et le régime se retrouve nu face à ses échecs. Le pays d’«une seule et unique révolution» (selon la mythologie FLN) se découvre pluriel et fracturé, mettant au défi la pérennité d’un système figé.
La situation actuelle pose aussi la question de l’avenir de ces «deux autres présidents» qui se disputent la scène algérienne en marge du pouvoir central. Que va-t-il advenir de Brahim Ghali et du Polisario si, hypothèse de plus en plus certaine, le Maroc parvient à clore le dossier du Sahara occidental à son avantage? Alger se retrouvera face à un dilemme cornélien. Le Polisario, privé de raison d’être, deviendra un pion à sacrifier.
Et que fera Alger de la carte kabyle, désormais sur la table de jeu? Pour le pouvoir, cette carte est explosive. L’apparition d’un «président kabyle» autoproclamé est le cauchemar absolu des dirigeants algériens, car elle touche au cœur la légitimité du régime né de l’indépendance de 1962. Ferhat Mehenni a ouvert une boîte de Pandore en internationalisant la question kabyle. Si demain une poignée de pays, même petits, venaient à afficher un soutien –ne serait-ce que moral– à la cause kabyle, Alger le vivrait comme une déclaration de guerre. Le régime se retrouve donc avec une bombe à retardement sous les pieds.
En définitif, l’Algérie se retrouve dans une posture inconfortable, prise entre le marteau et l’enclume. Le marteau, c’est la perspective de la normalisation marocaine au Sahara, qui menace de pulvériser l’un des piliers de sa politique régionale. L’enclume, c’est la revendication kabyle qui pèse de l’intérieur et remet en cause l’homogénéité nationale vantée par le régime. Ce qui se profile, c’est donc la continuation de la tragi-comédie actuelle, potentiellement de plus en plus tragique et de moins en moins comique. Un pays, trois présidents: cette situation à la Jarry pourrait durer tant que le pouvoir algérien refusera de regarder la réalité en face.




