Récit d’une grossière dérive: Tebboune ou la tentation d’un mandat à vie qui menace tout le «Système»

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Sous l’appellation trompeuse de «modification technique» de la Constitution, le président algérien tente une prolongation de son mandat jusqu’en 2031, en contournant le référendum et en exploitant les failles procédurales du texte fondamental. Cette manœuvre, révélatrice d’une dérive autoritaire assumée, provoque l’ire du haut commandement militaire et ravive le spectre d’une crise politique majeure, dans un pays encore marqué par le traumatisme du Hirak et l’effondrement du régime Bouteflika. Récit.

Le 08/01/2026 à 14h38

Déjà au bord de la saturation, l’Algérie traverse, en ce début d’année 2026, une séquence politique qui risque de faire s’effondrer tout le château de sable sur lequel le «Système» repose et au sein duquel les faux-semblants juridiques dissimulent mal une lutte de pouvoir au sommet de l’État. Ce qui est présenté par la présidence comme un simple «ajustement technique» de la Constitution trahit, à l’examen des faits, une tentative de captation pure et simple du pouvoir par prolongation artificielle du mandat présidentiel. Abdelmadjid Tebboune, arrivé au pouvoir dans un contexte de crise de légitimité profonde en 2019, semble aujourd’hui céder à la tentation qui a déjà emporté nombre de régimes autoritaires: transformer la Constitution en outil personnel de survie politique.

La logique est connue, presque scolaire. Lorsqu’un régime ne parvient plus à se renouveler, lorsqu’il craint l’alternance et redoute la sanction populaire, il cesse de respecter la lettre et l’esprit de la loi fondamentale pour n’en retenir que les failles exploitables. En ce sens, la démarche de Tebboune s’inscrit pleinement dans une tradition des régimes autoritaires où l’État de droit devient une fiction administrative, et où la stabilité proclamée sert de prétexte à l’immobilisme politique.

Tout commence officiellement le 21 décembre 2025. La présidence annonce la tenue d’un Conseil des ministres dont l’ordre du jour comprend un projet de loi relatif à une «modification technique de la Constitution». L’expression intrigue immédiatement. Le droit constitutionnel ne connaît pas la notion d’«amendement technique». Il s’agit soit d’un amendement constitutionnel, soit d’une révision. Le choix sémantique n’est pas neutre. Il vise à dédramatiser, à suggérer une correction mineure, presque administrative, là où se joue en réalité une question centrale. La durée du mandat présidentiel.

À l’issue de ce Conseil, la présidence annonce le report de l’examen de cet amendement afin, dit-elle, d’approfondir l’étude du texte et de «préserver les acquis démocratiques». Pour peu que ceux-ci existent. Le texte constitutionnel n’a en réalité même pas été débattu. Plus significative encore est l’absence de Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire et vice-ministre de la Défense, lors de ce Conseil. Dans un régime où la Constitution constitue le socle du pacte implicite entre le pouvoir civil et l’institution militaire, cette absence a été pour le moins remarquable.

Le 30 décembre 2025, Abdelmadjid Tebboune prononce un discours solennel devant les deux chambres du Parlement réunies. Là encore, l’état-major militaire est absent, à l’exception du chef de la Garde républicaine, présent pour des raisons strictement protocolaires. Le lendemain, les vœux de Saïd Chengriha au corps militaire sont à peine relayés par les médias du régime. Pris ensemble, ces éléments dessinent le contour d’une fracture au sommet de l’État. Tebboune veut durer, l’armée veut l’en empêcher.

Contre-khouta

Pour comprendre l’enjeu réel, il faut revenir au texte constitutionnel lui-même. La Constitution algérienne de 2020 encadre strictement les modalités de sa propre révision. Les articles 219 et 220 imposent une procédure lourde: initiative présidentielle, vote par les deux chambres du Parlement et, surtout, soumission obligatoire à un référendum populaire. En théorie, le peuple est explicitement érigé en arbitre ultime de toute modification de la loi fondamentale. L’article 222 va plus loin encore. Il fixe des limites infranchissables à toute révision constitutionnelle. Parmi ces limites figurent le caractère républicain de l’État, les constantes identitaires, mais surtout la limitation des mandats présidentiels à deux, ainsi que leur durée fixée à cinq ans chacun. Ces dispositions sont déclarées intangibles. Aucune majorité parlementaire, aucun référendum, aucune interprétation créative ne peut légalement y porter atteinte.

C’est précisément ce verrou que Tebboune ne peut pas faire sauter frontalement. Selon des révélations détaillées de Abdou Semmar, journaliste algérien exilé en France, la stratégie du président consiste donc à contourner la Constitution sans la modifier explicitement. Le cœur de la manœuvre repose sur l’article 221, qui autorise une révision constitutionnelle sans référendum si la Cour constitutionnelle estime que le projet ne porte pas atteinte aux principes fondamentaux ni à l’équilibre des pouvoirs, et si le texte est adopté par une majorité qualifiée des trois quarts du Parlement. La présidente de la Cour constitutionnelle, Leila Aslaoui, et une bonne partie de l’appareil législatif devant leurs carrières respectives au chef de l’Etat, l’affaire est pliée d’avance.

L’astuce est subtile, mais dangereuse. Tebboune ne chercherait pas à instaurer un troisième mandat, juridiquement impossible, ni à modifier la durée légale du mandat présidentiel. Il entendrait plutôt ajouter deux années à son mandat en cours, en invoquant une argumentation comptable: sa première année de pouvoir, entre décembre 2019 et décembre 2020, serait une année de transition sous l’ancienne Constitution de 2016, annulée par l’entrée en vigueur de la Constitution de 2020 au 1er janvier 2021. Sa dernière année, quant à elle, aurait été amputée par l’organisation d’une élection présidentielle anticipée en septembre 2024. La conclusion est toute trouvée: son mandat serait incomplet, et devrait être «rééquilibré» jusqu’en 2031.

Selon Semmar, cette manœuvre serait accompagnée d’autres ajustements destinés à diluer l’objectif réel: remise en cause de l’indépendance de l’ANIE (Autorité nationale indépendante des élections) par son rattachement au ministère de l’Intérieur, prolongation du mandat des parlementaires, report éventuel des élections législatives. Autant de mesures qui participent d’une même logique, celle de figer le calendrier politique et neutraliser toute source d’incertitude électorale.

République bananière

Mais cette fuite en avant se heurte à un obstacle majeur: l’armée. Traumatisée par la crise de 2019 et par l’effondrement terminal du régime Bouteflika, l’institution militaire refuse de cautionner une nouvelle violation, même indirecte, de la Constitution. Pour l’armée, l’enjeu n’est pas démocratique au sens noble du terme, mais systémique. Une prolongation artificielle du mandat présidentiel risquerait de rallumer la rue, de réveiller les démons du Hirak et de placer l’armée, une fois encore, en première ligne face à une contestation populaire massive.

Il y a pire. Également en exil en France, le journaliste et analyste politique Mohamed Sifaoui va plus loin. L’objectif réel de Tebboune serait l’installation progressive d’une présidence à vie, sur le modèle de ce qu’a tenté Abdelaziz Bouteflika. Révisions successives, verrouillage institutionnel, personnalisation extrême du pouvoir, jusqu’à la rupture finale. Dans cette lecture, l’armée accepterait Tebboune comme façade civile du régime, mais refuserait qu’il se transforme en monarque républicain.

Pour l’heure, le conflit qui se dessine entre la présidence et l’état-major n’est pas encore un affrontement ouvert. Il prend la forme d’une guerre de signaux: absences remarquées, silences médiatiques, reculs législatifs, boudages institutionnels. Mais il révèle un conflit d’intérêts profond. Tebboune cherche à préserver son pouvoir personnel. L’armée cherche à préserver la survie du système dans son ensemble.

Dans un contexte de tensions sociales croissantes, d’inflation persistante, de pouvoir d’achat en berne et de lois impopulaires, cette crise au sommet agit comme un accélérateur de risques. Si le président persiste dans sa logique égotique de maintien coûte que coûte, il pourrait précipiter l’effondrement de l’équilibre déjà fragile du régime. L’histoire récente de l’Algérie l’a montré. Ce ne sont pas les peuples qui détruisent les systèmes politiques, mais l’aveuglement de ceux qui refusent de partir à temps. En 2031, Abdelmadjid Tebboune aura 86 ans. C’est dire.

Par Tarik Qattab
Le 08/01/2026 à 14h38