Polisario: un proxy iranien aux portes du Sahel

Karim Serraj.

ChroniqueDans une analyse publiée le 26 mars 2026, Horn Review pose une question qui déborde le seul Sahel: le modèle iranien de guerre par procuration peut-il gagner l’Afrique sahélienne? En citant explicitement le Polisario, l’enjeu n’est plus seulement une insurrection locale ni même une rivalité régionale figée, mais la possibilité qu’un acteur maghrébin serve de point de contact entre l’architecture d’influence de Téhéran, les circuits sahéliens de circulation des hommes et des armes, et une conflictualité diffuse.

Le 05/04/2026 à 10h59

Les think tanks persistent et signent. Le constat n’est plus formulé comme une intuition marginale, mais comme une hypothèse stratégique qui s’épaissit à mesure que le Sahel s’enfonce dans sa propre fragmentation. Oui, Téhéran a exporté sa doctrine de guerre larvée dans le Sahel et en Afrique du Nord. Et le Polisario, une fois encore, est cité comme exemple dans une note publiée ce 26 mars par Horn Review, sous la plume de l’analyste Rebecca Mulugeta. Dans ce texte, le mouvement séparatiste apparaît comme un proxy en devenir dans une région que l’Iran tente de travailler depuis des années, avec sa patience coutumière, ses relais obliques et son goût pour les lignes de fracture.

Il faut prendre la mesure de ce que cela signifie. L’Iran ne projette pas sa puissance comme les empires classiques. Il ne commence pas par la démonstration de force. Il préfère l’infiltration lente, les médiations troubles, les loyautés négociées, les architectures parallèles. Depuis la révolution de 1979, l’usage de structures intermédiaires pour agir hors de ses frontières lui a permis d’ouvrir des fronts sans s’y exposer pleinement, de peser sans signer, de déstabiliser sans toujours apparaître. Là où les souverainetés se délitent, Téhéran y lit un chaos précédé d’une opportunité.

Le cas du Polisario est, à cet égard, central. Non parce qu’il offrirait déjà l’image nette d’un supplétif constitué, mais parce qu’il pourrait devenir un nœud dans un maillage plus vaste. Les arguments selon lesquels «l’Iran, par le biais du Hezbollah, aurait collaboré avec le Front Polisario» ont ravivé les inquiétudes sur «l’extension des réseaux liés à l’Iran au Maghreb». La formule n’a rien d’anodin. Elle suggère un déplacement du centre de gravité: ce qui fut longtemps circonscrit au Levant ou à la péninsule Arabique pourrait trouver au nord-ouest du continent africain un nouveau théâtre.

L’alerte va plus loin. «Des réseaux liés à l’Iran sont peut-être déjà présents dans le paysage sécuritaire nord-africain» et «interagissent avec les groupes militants du Sahel». Nous ne sommes plus ici dans la seule projection spéculative. Ce qui se dessine, c’est l’image d’une profondeur stratégique continue entre Maghreb et Sahel, profondeur rendue possible par la perméabilité extrême des frontières. Le think tank le rappelle avec insistance: «combattants, passeurs et intermédiaires circulent entre ces régions avec une relative facilité, emportant avec eux expérience, formation et contacts». Ce sont ces circulations qui font système. Ce ne sont pas seulement des individus qui voyagent, mais des techniques, des habitudes de combat, des répertoires clandestins.

L’analyse souligne d’ailleurs que «des cas documentés d’individus passés de milieux nord-africains à des postes de direction au sein de groupes extrémistes sahéliens illustrent l’interconnexion de ces réseaux». Voilà le point décisif: l’interconnexion précède souvent la stratégie visible. Avant qu’une puissance ne soit nommée, ses vecteurs sont déjà là. Les terrains ne basculent pas d’un coup; ils se préparent.

Au Liban, l’expérience Hezbollah a valeur de matrice. En Irak, les milices chiites ont offert à Téhéran une profondeur opérative au cœur d’un État amputé de son centre. Au Yémen, les Houthis ont prolongé le modèle: un acteur local, une assistance calibrée, un conflit interne transformé en levier régional. Ce que les chercheurs désignent, rappelle l’analyse, comme une «mosaïque de défense» n’est rien d’autre qu’une méthode de combat adaptée à l’ère du brouillard prolongé: des capacités dispersées, des réseaux autonomes et des alliances fluides, organisés de telle sorte qu’aucune riposte ne puisse frapper un centre unique. Il n’y a plus de colonne vertébrale à briser, seulement une prolifération de nerfs.

C’est ici que la mécanique iranienne devient lisible comme une greffe. Selon le think tank, Téhéran s’implante et fournit des «technologies de drones de pointe à des acteurs étatiques et non étatiques», notamment à destination de «groupes comme le Front Polisario et des intermédiaires au Mali». La phrase est lourde de conséquences, car elle désigne moins un soutien ponctuel qu’une méthode: faire entrer dans la région des outils, des compétences, des liaisons, puis laisser les effets de levier opérer dans un milieu déjà fissuré.

Cette doctrine suppose des terrains favorables. Le Sahel en offre un presque idéal. L’autorité y est souvent discontinue, la frontière plus théorique que réelle, la présence de l’État intermittente, parfois fantomatique. Les distances y avalent les administrations. Les routes informelles valent davantage que les cartes officielles. Les allégeances s’y tissent dans la proximité, la peur, l’économie de survie et les rancœurs anciennes. Dans un tel espace, l’influence ne s’impose pas: elle s’insinue.

«Les guerres contemporaines sont de moins en moins des blocs fermés; ce sont des champs transactionnels. La pureté idéologique y cède souvent devant l’utilité tactique»

—  Karim Serraj

L’analyste le résume d’une formule nette: le Sahel est passé «du statut de simple région en crise à celui d’épicentre d’une instabilité systémique majeure». Ce n’est plus une périphérie malade, mais un nœud. Un nœud de circulation, de prédation, de concurrence armée, de faillites politiques. Un écosystème «complexe et stratifié», dit encore la note, où la faiblesse de la gouvernance et la porosité des frontières ont été instrumentalisées par des réseaux militants dynamiques. Le désordre n’est pas seulement subi. Il devient une ressource.

Dans cette géographie trouée, les groupes armés ne vivent pas d’idéologie seule. C’est l’une des illusions persistantes des lectures trop doctrinales: croire que le djihadisme ne s’explique que par ses textes. Des organisations comme Boko Haram, Al-Qaïda au Maghreb islamique, l’État islamique dans le Grand Sahara ou Ansar al-Islam sont souvent perçues comme purement idéologiques. Pourtant, leur endurance procède aussi d’un pragmatisme froid. Elles taxent, elles se branchent sur des circuits de commerce illicite, elles négocient des arrangements locaux, elles changent d’allégeance au gré des rapports de force. Le dogme leur donne un horizon. Le trafic leur donne une durée.

C’est pourquoi l’effondrement libyen de 2011 fut moins un épisode qu’une déchirure stratégique. La chute du verrou libyen a libéré des stocks d’armes, déplacé des combattants, ouvert des routes et disséminé des savoir-faire. Le flux s’est dirigé vers le sud comme l’eau cherche sa pente. Le Sahel s’est retrouvé traversé par un corridor d’instabilité transrégional où circulent ensemble armes, hommes, argent, compétences, fidélités changeantes. Dans cet entrelacs, les frontières entre réseaux séparatistes, djihadistes et criminels se brouillent. Et plus les lignes se confondent, plus les influences extérieures trouvent prise.

Le génie tactique de l’Iran, si l’on peut employer ce mot sans complaisance, tient à cette sobriété apparente. La République islamique a compris depuis longtemps qu’il n’est pas toujours nécessaire d’occuper pour influencer, ni de gouverner pour contraindre. Elle consolide son pouvoir par le biais d’acteurs non étatiques, créant des systèmes complexes de contrôle indirect qui lui permettent de façonner les environnements conflictuels sans apparaître comme l’acteur principal. Elle entre rarement par la porte. Elle préfère les couloirs, les dépendances, les arrière-cours.

Au Moyen-Orient, cette stratégie a montré son efficacité. Pour évincer les États-Unis de la région sans affrontement direct, Téhéran a systématiquement eu recours à des supplétifs à fort impact. À première vue, le Sahel semblerait pourtant moins accueillant à ce schéma. Les principaux groupes extrémistes y sont sunnites, mais ce serait projeter sur la région une lecture trop doctrinale, presque scolaire, d’un terrain qui ne cesse de rappeler la primauté du circonstanciel. Dans les conflits fragmentés, affirme la note, «les priorités opérationnelles l’emportent souvent sur les clivages idéologiques». Les convergences ne naissent pas d’une fraternité théologique. On se rappelle que Khomeini s’était allié aux Frères musulmans sans état d’âme pour atteindre ses objectifs. Les guerres contemporaines sont de moins en moins des blocs fermés; ce sont des champs transactionnels. La pureté idéologique y cède souvent devant l’utilité tactique.

La géographie du Sahel amplifie tout. L’immensité terrestre, l’absence de barrières naturelles structurantes, la faiblesse du contrôle frontalier, la rareté des infrastructures de surveillance, tout cela compose un décor propice où l’influence, une fois introduite, peut se diffuser sur de longues distances avec peu de résistance. Ce n’est pas seulement un espace ouvert; c’est un espace réverbérant. Chaque vide institutionnel y multiplie la portée d’un réseau. Chaque territoire négligé devient un sas. Chaque périphérie abandonnée peut devenir une base.

Ce qui rend la perspective inquiétante n’est donc pas l’idée d’une prise de contrôle immédiate. La menace est plus subtile, et pour cette raison plus difficile à contrer. L’analyse le dit clairement: le risque n’est pas une domination frontale, mais un enchevêtrement progressif. Les réseaux se renforcent, les connexions s’étendent, l’influence se propage discrètement. C’est la logique de la racine, non celle de la bannière. On ne voit pas d’abord ce qui avance; on voit seulement, un jour, que le sol a changé.

Le Sahel cesse alors d’être une simple question de sécurité régionale. Il devient un terrain géopolitique majeur, un laboratoire d’affrontements indirects, une zone où les puissances testent leur capacité à transformer le désordre en levier. Il ne s’agit plus seulement de groupes armés locaux, de trafics ou de défaillances d’États. Il s’agit d’une recomposition des rapports de force, dans laquelle le local sert d’interface au stratégique. Les guerres périphériques d’aujourd’hui sont les couloirs de puissance de demain.

C’est là, peut-être, le plus inquiétant: la familiarité de la trajectoire. Le Moyen-Orient n’est pas devenu en un jour l’archipel de milices, de fronts imbriqués et de souverainetés trouées que l’on connaît. Il a glissé, par sédimentation, par crises exploitées, par abandons successifs, par externalisations cyniques. Le Liban, l’Irak, le Yémen n’ont pas d’abord été des symboles. Ils ont été des failles. Et les failles, lorsqu’aucune volonté politique ne les colmate, finissent toujours par servir quelqu’un.

Le Sahel, lui aussi, accumule les failles: États exténués, transitions interminables, armées sous pression, économies grises, communautés déplacées, frontières nominales, rivalités internationales, fatigue occidentale, activisme d’acteurs révisionnistes. Rien n’y manque pour qu’une stratégie indirecte prospère. Téhéran n’aurait même pas besoin d’y reproduire à l’identique ses schémas levantins. Il lui suffirait d’en adapter la logique: installer des relais, équiper sans trop exposer, brancher des causes locales sur une architecture extérieure, faire de la conflictualité diffuse un instrument durable.

Alors la question n’est plus de savoir si le Sahel ressemble déjà au triangle Liban-Irak-Yémen. Elle est de savoir combien de temps il lui reste avant d’en adopter la grammaire. Car une région ne bascule pas quand les armes arrivent. Elle bascule quand les réseaux deviennent plus solides que les États. Et le jour où les ombres tiendront mieux le terrain que les capitales, il sera trop tard pour dire qu’on n’avait rien vu venir.

Par Karim Serraj
Le 05/04/2026 à 10h59