Fin janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez annonçait l’ouverture d’une période de trois mois permettant la régularisation de ressortissants étrangers en situation irrégulière ayant séjourné en Espagne pendant au moins cinq mois avant le 31 décembre 2025. Les demandeurs de protection internationale ayant déposé leur dossier avant cette date peuvent également en bénéficier. L’absence de casier judiciaire constitue l’autre condition essentielle.
Selon la ministre de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations, Elma Saiz, les bénéficiaires– entre 500.000 et 800.000 selon les estimations– pourront obtenir un titre de séjour légal en Espagne d’une durée initiale d’un an, permettant le travail temporaire dans tous les secteurs et toutes les régions d’Espagne. À l’issue de cette période, elles pourront intégrer les catégories prévues par le règlement d’application de la loi sur l’immigration, «ce qui permettra une intégration complète et progressive au sein du système». La mesure prévoit également régularisation des enfants mineurs des demandeurs déjà présents en Espagne, avec dans ce cas, le permis de séjour d’une durée de cinq ans.
L’exécutif justifie cette régularisation à grande échelle par des arguments économiques. Comme l’ensemble de l’Europe occidentale, l’Espagne est confrontée à un vieillissement de sa population et à une pénurie de main d’œuvre dans des secteurs clés– agriculture, bâtiment, hôtellerie, aide à la personne– et l’immigration est une réponse partielle.
Mais la méthode choisie par Madrid la distingue nettement d’autres capitales, notamment de Rome. L’Italie a choisi d’organiser des canaux légaux d’entrée via des quotas de travail et des visas délivrés en amont, organisant des flux sous contrôle, et parallèlement à une politique de fermeté sur l’immigration irrégulière, ligne sur laquelle Giorgia Meloni a été élue.
L’Espagne procède ici a posteriori: sans exiger ni garantie d’emploi, ni compétence linguistique; sans soutien populaire– selon un sondage d’El Mundo, 70% des Espagnols seraient favorables à l’expulsion de migrants, dont 57% des soutiens du PSOE– et sans contrôle parlementaire puisque le gouvernement choisit d’agir par décret. Dans un pays où la question migratoire pèse de plus en plus dans le débat public, dans les urnes, voire dans la rue– en témoignent les débordements de Torre Pacheco en juillet 2025, cette procédure alimente toutes les tensions.
«L’absence de frontières intérieures, et l’absence de contrôle aux frontières intérieures, aboutissent à ce que la décision souveraine de Madrid produise des effets collectifs»
— Florence Kuntz
Surtout, la décision espagnole intervient au moment même où l’Union européenne s’efforce, laborieusement, de mettre en œuvre le Pacte sur l’asile et la migration, dont l’application est prévue pour juin 2026. Contrôles aux frontières extérieures, procédures accélérées, mécanismes de retour, partenariats avec les pays tiers; cet ensemble de règles va dans une direction opposée à la politique de Madrid en renforçant la solidarité entre États membres tout en envoyant un signal clair de maîtrise des flux et de lutte contre l’immigration irrégulière.
Dans ce contexte, la régularisation à grande échelle décidée par Madrid apparaît comme un message politiquement contradictoire. Cette décision relève bien de la compétence nationale. Une réponse récente du Commissaire Brunner aux eurodéputés le confirme: «Les décisions et politiques concernant la régularisation des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, y compris l’octroi de titres de séjour, relèvent de la responsabilité des États membres. La Commission n’a aucune compétence en la matière.»
Juridiquement, Madrid agit donc dans son bon droit. Mais politiquement? Dans l’espace Schengen, un ressortissant de pays tiers titulaire d’un titre de séjour peut circuler librement pendant trois mois sur toute période de six mois. L’absence de frontières intérieures, et l’absence de contrôle aux frontières intérieures, aboutissent à ce que la décision souveraine de Madrid produise des effets collectifs.
Or, la décision espagnole est à rebours des approches restrictives désormais adoptées par les gouvernements européens, y compris sociaux-démocrates, comme au Danemark. Comme des attentes des Européens: le dernier Eurobaromètre indique que deux tiers des européens sont inquiets par rapport à une immigration incontrôlée, et 89% souhaitent que les États membres soient plus unis lorsqu’il s’agit de lutter contre la migration illégale.
Lors d’un débat sur «le projet espagnol de régularisation des migrants en situation irrégulière et de ses implications pour l’espace Schengen et la réglementation» initié par le PPE, une large majorité d’eurodéputés a exprimé son opposition. Mais sans moyens d’agir. Promouvant le Pacte sur l’asile et la migration, «nos frontières sont plus fortes» a conclu–non sans décalage– le Commissaire chargé du portefeuille. La séquence révèle pourtant un paradoxe: au moment même où l’UE parachève son outillage juridique, elle se découvre démunie face à l’initiative madrilène.





