Laurent Nuñez en Algérie: une visite pour rien?

Mustapha Tossa.

ChroniqueLe dialogue sécuritaire avec Alger a bien été relancé comme en témoignent les multiples et longues rencontres entre les deux hiérarchies sécuritaires galonnées des deux pays, mais les grands abcès qui congestionnent la relation entre Alger et Paris sont toujours vivants.

Le 23/02/2026 à 17h05

Aussi intrigant que cela puisse paraître, il n’y a pas eu de grand débriefing public de la visite du ministre de l’Intérieur français Laurent Nuñez en Algérie. Il y a eu une grande excitation avant son départ, de multiples interrogations sur la possible embellie dans la relation entre la France et l’Algérie que cette visite peut atteindre, une curiosité frénétique que les buts qu’elle peut réaliser. Et puis un grand silence. Une grande retenue.

Même dans les grandes sorties médiatiques de Laurent Nuñez à son retour à Paris, les préoccupations dominantes n’étaient pas l’Algérie, mais la manière avec laquelle son administration allait gérer la crise politique domestique provoquée par la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque par des éléments catalogués extrême gauche et proches de «la France insoumise». Quand en fin d’interviews, une question est posée à Laurent Nuñez sur sa visite à Alger, il retrouve sa cape de technicien de la sécurité et se limite dans ses brefs commentaires à un seuil minimal, celui d’en dire le moins.

Il est vrai qu’avant son départ, Laurent Nuñez avait fixé le plafond et l’ambition de sa visite, renouer le dialogue sécuritaire entre les deux pays. Il ne s’est engagé ni à arracher des autorités algériennes la promesse de délivrer des dizaines de milliers de laissez-passer consulaires indispensables à la récupération des OQTF algériens. Il ne s’est pas non plus engagé à ramener dans son avion le journaliste sportif français Christophe Gleizes emprisonné en Algérie avec la grave accusation de terrorisme.

Sur les OQTF comme sur Christophe Gleizes, Laurent Nuñez retrouve ses réflexes d’homme de renseignement, habitué à parler avec des silences et des non dits. Le dialogue sécuritaire avec Alger a bien été relancé comme en témoignent les multiples et longues rencontres entre les deux hiérarchies sécuritaires galonnées des deux pays, mais les grands abcès qui congestionnent la relation entre Alger et Paris sont toujours vivants. Il n’y a pas eu de promesses fermes que le régime algérien, après avoir joué la carte de l’obstruction et du refus, allait généreusement accueillir les expulsés algériens. Comme il n’y a pas eu de signal, ni politique ni médiatique, selon lequel Christophe Gleizes allait prochainement bénéficier d’une grâce présidentielle comme celle qui avait profité à Boualem Sansal à travers une médiation allemande.

Il faut dire que pour réaliser tous ces objectifs, Laurent Nuñez avait aussi besoin de faire de concessions et des cadeaux au régime algérien. Au début et à la genèse de cette crise, la reconnaissance française de la souveraineté du Maroc sur son Sahara était le grand chiffon rouge de cette relation. Alger croyait qu’en entamant ce bras de fer politique et sécuritaire avec Paris, la diplomatie française allait revoir ses approches. Or le temps a montré que le choix de la reconnaissance était un choix stratégique sans aucune possibilité de retour ou de révision.

Alger aurait fini par l’admettre et ne plus l’évoquer dans ses discussions avec Paris. Même le président Abdelmadjid Tebboune, traditionnellement si prompt à afficher son soutien vocal à la question du Sahara, a fini par ne plus évoquer cette question. Signe que les approches sont en train de se réorganiser au sein du régime algérien.

Mais entre la France et l’Algérie demeure un grand cactus difficile à évaluer avec toute la bonne volonté du ministre d’origine oranaise Laurent Nunez. Ce cactus a pour nom le procès Amir DZ. Dans cette poursuite judiciaire pour tentative d’enlèvement, séquestration et terrorisme, des agents algériens sous couvert de diplomates sont soit arrêtés en France soit poursuivis par des mandats internationaux.

Sauf à penser que le président Emmanuel Macron, pour faire plaisir à son ami Abdelmadjid Tebboune, va prendre son téléphone et ordonner à son ministre de la justice Gérald Darmanin de faire en sorte de clore ces poursuites, aucune solution ne pourrait arrêter cette machine judiciaire. Ni Macron ni Darmanin, malgré toutes les bonnes volontés n’ont le pouvoir d’interférer dans cette dynamique judiciaire.

Le grand danger pour le régime Tebboune est que si cette procédure va à son terme, d’ailleurs pourquoi ne le fera-t-elle pas?, les doigts accusateurs de la justice française ne s’arrêteront pas à quelques lampistes sécuritaires de troisième degré, mais viseront la crème de la sécurité algérienne, celle-là même qui prend ses ordres et ses directives directement du président Tebboune.

L’imbroglio franco-algérien est actuellement si dense que le grand technicien de la sécurité qu’est Laurent Nunez ne suffira pas à démêler. D’où ce langage tout en retenue et en modestie du successeur de Bruno Retailleau, l’homme que le régime algérien ne pouvait voir même en peinture.

Laurent Nuñez a certes posé les jalons d’un dialogue sécuritaire après une longue rupture politique. Il ne semble pas pour le moment avoir réussi à paver le chemin d’une vraie réconciliation entre les deux pays. Signe qui ne trompe pas. Aucune décision de renvoyer les ambassadeurs algérien et français à leur poste n’a encore été prise. Le cadre du dialogue entre services est la. Mais les mobiles de la crise sont toujours aussi effervescents.

Par Mustapha Tossa
Le 23/02/2026 à 17h05