Il aura suffi d’une vidéo. Quelques minutes, largement relayées par les médias, montrant le déplacement du président Abdelmadjid Tebboune vers la Grande Mosquée d’Alger, vendredi 20 mars, jour de l’Aïd Al-Fitr. Un cortège long, dense, soigneusement encadré, censé incarner la «grandeur» de la fonction, la solennité du moment, et, tant qu’à faire, une certaine idée de la puissance étatique.
À première vue, tout y est. Voitures officielles, escorte motorisée, dispositif sécuritaire imposant… Mais à y regarder de plus près, et les réseaux sociaux ne s’en sont pas privés, le vernis craque. Et ce qui devait être une démonstration de prestige se transforme rapidement en une scène presque burlesque, où l’apparat peine à masquer l’improvisation. Car ce qui saute aux yeux, ce n’est pas tant la longueur du cortège que son désordre. Une accumulation confuse de véhicules, motos et voitures entremêlées, sans harmonie ni lisibilité. L’ensemble donne une impression d’encombrement plus que de maîtrise, de précipitation plus que de protocole. Dans ce labyrinthe roulant, la gestion d’une urgence relèverait du casse-tête.
Mais le véritable clou du spectacle, ou plutôt son détail le plus accablant, se trouve au sol. Littéralement. La route menant à la mosquée, pourtant récente et spacieuse, offre un spectacle désolant: un marquage au sol digne d’un exercice raté. Lignes ondulantes, tracés hésitants, superpositions hasardeuses, variations de couleur inexplicables… Rien n’est droit, rien n’est cohérent. Comme si la chaussée avait été peinte à l’aveugle, dans l’urgence d’un chantier à finir surtout vite fait. On apprécie au demeurant le drifting opéré par la voiture présidentielle à l’entrée de la mosquée. C’est digne de «Fast and Furious».
L’œuvre a tout d’un travail manuel, à défaut d’une démarche un minimum étudiée, marquée par l’absence de guides préalables pour assurer un tracé rectiligne. Une exécution précipitée pour préparer la route à la dernière minute. Le résultat est là, visible, indéniable, presque caricatural. Le défaut n’est pas seulement technique. Il est symptomatique.
Dans un fonctionnement normal, un tracé de ce genre, comme pour tout projet digne de ce nom, devrait faire l’objet de contrôles rigoureux. Normes techniques, qualité esthétique, sécurité: autant de critères qui semblent ici avoir été, au mieux négligés, au pire ignorés. Comment expliquer que des irrégularités aussi flagrantes aient pu passer entre les mailles du filet? Le mal est plus profond et il est bien connu: en Algérie, le «Système» ne travaille pas. Il fait semblant.
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Le plus troublant reste que ce n’est pas une découverte. Des images similaires circulaient déjà l’an dernier, montrant exactement les mêmes défauts sur cette même route. Un an plus tard, rien n’a changé. Les lignes sont toujours aussi tordues, comme consacrées dans leur absurdité. Une constance, en somme, mais pas celle que les Algériens sont en droit d’espérer.
La comparaison avec d’autres pays que Tebboune & Co se tuent à vouloir imiter, où les cortèges officiels se distinguent par leur sobriété et leur précision, est sans appel. Là où ailleurs prévaut la rigueur discrète, ici domine une mise en scène bruyante qui, paradoxalement, révèle ses propres failles. À force de vouloir impressionner, on finit par exposer ce qui ne fonctionne pas.
Et c’est peut-être là que réside la véritable portée de cette séquence. Car si une route censée servir de vitrine officielle empruntée par le chef de l’État lui-même présente un tel niveau d’approximation, qu’en est-il du reste? Que dire des infrastructures moins visibles, moins symboliques? Cette histoire de lignes mal tracées dépasse largement la simple question du marquage routier. Elle devient métaphore d’un système où l’on avance sans ligne directrice claire, où l’on superpose les décisions comme on superpose la peinture, où l’on s’agite sans jamais rectifier. Le constat est brutal: un pouvoir qui peine à tracer des lignes droites sur ses routes ne peut en aucun cas tracer un cap pour tout un pays. Et ces routes cabossées, ces marquages hésitants, ces cortèges désordonnés ne sont en définitive que le reflet fidèle d’une gouvernance faite de rafistolage et d’à-peu-près. C’est cela la «nouvelle Algérie».










