Kaïs Saïed cède la Tunisie à Tebboune

Mustapha Tossa.

ChroniqueTunis, qui était l’écrin des étincelles démocratiques dans le monde arabe, est devenue une prison à ciel ouvert comme l’est Alger.

Le 05/01/2026 à 16h00

Lors de son récent discours devant le parlement algérien, le président Abdelmadjid Tebboune a consacré un long verbiage aux relations entre l’Algérie et la Tunisie, une digression si longue et si dense que cela suscitait curiosité et interrogations. Pourquoi Tebboune se trouvait-il dans l’obligation de donner des explications sur un sujet qui, normalement, devrait relever de la politique de bon voisinage classique, traditionnel et pacifié entre deux pays qu’officiellement aucun conflit territorial ni aucune compétition de leadership n’oppose?

En fait, depuis l’arrivée de Kaïs Saïed au pouvoir en Tunisie, la physionomie des rapports entre les deux pays a totalement changé. Du temps des anciens présidents tunisiens, l’Algérie était un voisin respecté, mais jamais craint. La Tunisie comme le Maroc avait largement participé à l’indépendance de l’Algérie du joug colonial français et Alger devrait éternellement garder cette dette dans sa mémoire. Ce qu’il s’est passé après relève du basculement. La gratitude éternelle s’est transformée en tensions permanentes.

La Tunisie de Kaïs Saïed n’a pas échappé ni à l’appétit ni à la défiance de l’Algérie. Profitant des besoins économiques d’une Tunisie défaillante, du manque de perspectives de son nouveau chef, aussi inexpérimenté qu’avide de pouvoir, le régime algérien a proposé une nouvelle équation au nouveau maître d’Alger. Un parapluie économique et militaire contre une soumission totale à l’Agenda algérien. Kaïs Saïed était tellement heureux d’exécuter cette vision algérienne qu’il le fit avec excès de zèle. Comme lorsque, sans crier gare, il réserva un accueil des plus officiels au chef des séparatistes du Polisario, Brahim Ghali, alors que la Tunisie ne reconnaît pas la pseudo-Rasd.

«Aujourd’hui, Kaïs Saïed affronte une forme de fronde d’une partie des Tunisiens qui refusent que leur destin et leur souveraineté soient sacrifiés»

—  Mustapha Tossa

Alger a profité d’une situation propre à Kaïs Saïed. Depuis son accession au pouvoir, le président tunisien n’a réussi à convaincre personne. Il fut accueilli par une prise de distance européenne, une méfiance arabe et un grand rejet de la part des institutions financières internationales qui lui refusent les facilités qu’exige une économie tunisienne en grande difficulté. Au bout de quelques mois et malgré l’énorme travail fait par les amis de la Tunisie dans le monde, Tunis a échoué à séduire la communauté internationale de venir en aide au nouveau régime.

Conséquence de cette mise en quarantaine, Kaïs Saïed s’est jeté corps et âme dans les bras du régime algérien. De chef d’État au verbe haut et à la posture ronflante, il est en train de se transformer en chef de wilaya soumis aux désirs de l’institution militaire algérienne. Si avéré, l’accord militaire entre les deux pays a de quoi choquer. Il autoriserait l’armée algérienne à pénétrer aisément dans le territoire tunisien et obligerait les autorités tunisiennes à informer à l’avance le régime algérien de tout accord signé entre Tunis et un autre pays. Cela ressemblerait à une vraie opération de mise sous le boisseau. Un protectorat.

Autre conséquence de cette situation, le mimétisme de Kaïs Saïed par rapport au président Tebboune. Le premier hérite des animosités du second, va jusqu’à reproduire l’expérience algérienne en Tunisie. Tunis, qui était l’écrin des étincelles démocratiques dans le monde arabe, est devenue une prison à ciel ouvert comme l’est Alger, où une simple critique du chef dans les réseaux sociaux peut valoir à son auteur des années de prison. Sous couvert de raisons de sécurité, les peines de prison sont prononcées comme du temps du goulag soviétique. À tel point que le jeu politique tunisien est verrouillé avec force pour avorter toute alternative.

Tebboune et Kaïs Saïed incarnent deux dictateurs arabes qui gèrent leurs populations avec le fer et le sang. Leur régime n’offre à leurs jeunesses aucune perspective, sauf celle de la migration clandestine. Ils se ressemblent tellement qu’ils ont fini par avoir les mêmes (très rares) amis et les mêmes (encore plus rares) alliés. Ils souffrent tous les deux du même isolement international, du même rejet régional, du même syndrome du pestiféré.

Aujourd’hui, Kaïs Saïed affronte une forme de fronde d’une partie des Tunisiens qui refusent que leur destin et leur souveraineté soient sacrifiés au profit de l’appétit de domination algérien. Cette colère que les réseaux sociaux répercutent avec de plus en plus de pertinence pourrait fonctionner demain comme un ferment d’une explosion contre le régime. Le côté liberticide de Kaïs Saïed, ses échecs économiques, ses capacités naturelles à éteindre les rêves de la jeunesse tunisienne pourraient s’ajouter à sa propension à aliéner la souveraineté tunisienne au profit du voisin algérien. Et tout cela pourrait constituer un cocktail qui pourrait pousser à son reversement. Une perspective qui serait à la fois un soulagement et un échec, encore un, du régime d’Alger.

Par Mustapha Tossa
Le 05/01/2026 à 16h00