Du nucléaire français au site de production chimique algérien de 1986: l’angle mort de Tebboune

Karim Serraj.

ChroniqueLa France a bien mené des essais nucléaires en Algérie — dont bon nombre après l’indépendance de 1962 dans le cadre des accords d’Évian— et exploité un site d’expérimentation chimique, Houari Boumediene lui-même ayant accepté de prolonger jusqu’en 1978 des clauses secrètes conclues avec Paris. Mais, un autre pan de l’histoire demeure largement occulté: dans ses mémoires, le général algérien Rachid Benyelles révèle que les activités du site chimique B2-Namous ont repris après le départ des Français sous la houlette de l’État algérien, jouant à l’apprenti sorcier, jusqu’en 1986 sous Chadli Bendjedid.

Le 08/03/2026 à 11h55

Entre 1960 et 1966, la France a procédé à 17 essais nucléaires en Algérie, dont onze ont été effectués après l’indépendance du pays en 1962. Revenant une nouvelle fois sur ce dossier, Abdelmadjid Tebboune a vivement mis en cause Paris lors d’une récente allocution télévisée. Dans un ton particulièrement accusateur, le président algérien a exhorté la France à présenter des excuses, estimant qu’elle devrait faire profil bas et éprouver de la honte pour ces expérimentations menées sur le sol algérien.

Mais, ce que le président algérien cache à la société algérienne est un fait documenté et contractuel: les accords d’Évian du 18 mars 1962, qui ont scellé l’indépendance, autorisaient explicitement la France à poursuivre ses essais nucléaires en Algérie pendant cinq ans. En effet, le chapitre III des accords concède à l’armée française l’usage des sites sahariens de Reggane (désert du Tanezrouft) et d’In Ekker (massif du Hoggar), ainsi que du complexe de Colomb-Béchar/Hammaguir, pour une durée de cinq ans après le cessez-le-feu. Autrement dit, de 1962 à 1967, la France disposait de ces territoires pour y mener des expérimentations nucléaires avec la bienveillance du nouvel État algérien.

Le texte d’Évian stipule: «La France utilisera pour une durée de cinq ans les sites comprenant les installations d’In Ekker, Reggane et de l’ensemble de Colomb-Béchar-Hammaguir […] ainsi que les stations techniques de localisation correspondantes». Paris ne restituera officiellement les centres d’essais du Sahara qu’en 1967, une fois la campagne de tests achevée.

Des sources officielles françaises et algériennes ont confirmé plus tard ce marché. Pierre Messmer, ministre des Armées de De Gaulle à l’époque, a ainsi témoigné de l’existence de ces accords secrets de 1962 permettant le maintien des sites d’essais. De son côté, le général algérien Rachid Benyelles a révélé dans ses mémoires («Dans les arcanes du pouvoir. Mémoires 1962-1999», éditions Barzakh, 2017) les dessous de ces tractations, qualifiant l’arrangement de «néo-colonial» et attestant que l’Algérie indépendante a formellement «concédé à bail» ces bases sahariennes à l’armée française.

Le site d’essais chimiques de B2-Namous

Or ces concessions allaient au-delà du nucléaire: un accord annexe secret aux accords d’Évian a permis à la France de conserver une base d’expérimentation chimique cette fois-ci (gaz moutarde, sarin, etc.) jusqu’en 1967. Il s’agit du polygone de B2-Namous, dans l’oued Namous (Ouest saharien). Mieux (ou pire): le président Houari Boumediene himself, arrivé au pouvoir en 1965, a renégocié en 1967 une extension de cinq ans des activités chimiques de B2-Namous, jusqu’en 1978, en échange d’avantages matériels pour l’Algérie. Paris avait consenti à céder à prix symbolique des équipements militaires conventionnels stockés à Reggane comme contrepartie. Ces faits, confirmés par Pierre Messmer et documentés par le journaliste Vincent Jauvert (Le Nouvel Observateur) en 1997, démontrent sans ambiguïté que les autorités algériennes post-indépendance savaient parfaitement ce que la France continuait à faire sur leur sol et l’ont autorisé

Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères sous Boumediene, connaissait les accords occultes de B2-Namous, bien qu’il ait fait celui qui ne savait pas plus tard, lorsque ceux-ci seront révélés. «Boumediene m’a fait un enfant dans le dos!» a-t-il pesté comme découvrant que son «mentor» a permis la poursuite discrète des activités françaises jusqu’à la fin des années 1970. Autrement dit, une part de l’appareil d’État algérien a longtemps tu ces arrangements, conscient du caractère politiquement explosif d’une telle complicité avec Paris.

L’Algérie a exploité le site d’essais chimiques jusqu’en… 1986, sous Chadli

Fait peu connu, les mémoires du général Rachid Benyelles apportent un éclairage dérangeant sur le sort du site de B2-Namous. Son témoignage prouve que l’histoire de ce centre ne s’arrête pas avec la fin de la présence française. L’Algérie a joué à l’apprenti sorcier. Après la fermeture officielle du site par la France en 1978, les installations n’ont pas du tout été abandonnées. Au contraire, affirme-t-il, les autorités algériennes ont poursuivi certaines activités dans une opacité totale. «Très discrètes, les activités [de B2-Namous] cesseront en 1986, sous la présidence Chadli», écrit-il, suggérant que le site est resté actif près d’un quart de siècle après l’indépendance de l’Algérie. Une telle révélation soulève des questions lourdes: que s’est-il réellement passé à B2-Namous durant ces années? Quelles expérimentations ont été conduites, et avec quelles conséquences pour l’environnement et les populations de cette région désertique?

Ces éléments contrastent fortement avec la rhétorique officielle aujourd’hui mise en avant par Alger. Car si des activités se sont effectivement poursuivies jusqu’en 1986 sous responsabilité algérienne, alors la question des responsabilités se pose avec acuité.

Amateurisme et couacs durant les essais français

Lors du premier essai, Gerboise Bleue (13 février 1960), aucune évacuation préventive des populations nomades alentours n’a été prévue. Une bombe A de 70 kilotonnes a provoqué un nuage atomique visible à plus de 100 km de Reggane. Les civils algériens, non informés du danger, ont assisté à l’explosion à l’œil nu, tandis que des soldats français étaient placés sans protection suffisante sous la colonne radioactive. Les retombées de ces quatre tirs atmosphériques de 1960-61 se sont dispersées bien au-delà de la zone de test: des documents déclassifiés ont montré que le nuage radioactif de Reggane a été détecté sur toute l’Afrique de l’Ouest.

Face au scandale grandissant, la France a basculé vers des essais souterrains, estimés comme «propres». Mais la suite fut dramatique: le 1er mai 1962, l’essai souterrain Béryl tourne à la catastrophe lorsque la galerie de tir à In Ekker se fissure et laisse s’échapper un panache radioactif noirâtre au sommet du mont Taourirt. Ce jour-là, 5 à 10% de la radioactivité du dispositif s’échappent dans l’atmosphère, projetant laves et poussières contaminées, formant un nuage qui montera à 2.600 m d’altitude et se déposera à des centaines de kilomètres à la ronde. Dans la tribune d’observation, deux ministres français en visite (Pierre Messmer et Gaston Palewski) furent irradiés avec l’ensemble des officiels présents. Ils décéderont des décennies plus tard, Gaston Palewski affirmant que son cancer était lié aux irradiations. Mais nombre de soldats et de techniciens exposés ce jour-là développeront cancers et maladies mortelles bien plus tôt. Béryl n’est pas un cas isolé: d’autres fuites radioactives ont eu lieu lors des tirs souterrains suivants. Par exemple les essais Améthyste (mars 1963), Rubis (octobre 1963) et Jade (mai 1965), bien que d’ampleur moindre selon les rapports. Chaque incident a élargi un peu plus le cercle des victimes potentielles.

Le bilan humain est impossible à faire: d’après les données officielles françaises, 20.000 personnes (militaires français de métropole, appelés algériens, employés civils, etc.) ont travaillé sur les sites de Reggane et d’In Ekker, sans compter les dizaines de milliers de villageois et nomades vivant ou circulant aux abords de ces zones. Dans la seule région de Reggane, on estime qu’environ 40.000 Algériens résidaient dans le périmètre affecté par les retombées radioactives. Au total, les historiens évoquent plus de 27.000 personnes directement exposées aux radiations des essais dans le Sahara.

Il a fallu attendre 2010 pour qu’une loi française reconnaisse et indemnise les victimes, loi dont très peu d’Algériens ont pu bénéficier pour l’heure, faute de coopération étroite d’Alger pour identifier les survivants. Ce n’est qu’en 2021, sous Emmanuel Macron, qu’une commission mixte franco-algérienne a timidement commencé à travailler sur l’identification des zones polluées, vite bloquée par Alger après la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara, deux ans plus tard. Mais le discours victimiste d’Alger est resté.

Tebboune face aux essais chimiques algériens

Le sujet des essais nucléaires et des activités chimiques en Algérie est manipulé dans les plus hautes sphères. Abdelmadjid Tebboune adopte une posture indignée, dénonçant un «crime colonial» imprescriptible et exigeant de Paris repentance et réparation. La clause des accords d’Évian autorisant les essais aurait pourtant pu être dénoncée et rendue caduque par Ahmed Ben Bella ou Houari Boumediene. Surtout, la reconduction par ce dernier des accords concernant le site chimique de B2-Namous équivaut à une décision lourde de conséquences. Oui, l’Algérie a su et consenti.

Cependant, ce qu’il faut souligner, c’est le silence que garde le discours officiel algérien sur sa propre part de responsabilité historique, notamment entre 1978 et 1986, période durant laquelle l’État algérien a poursuivi des activités sur ce polygone d’essais chimique du Sahara. Le site, vaste zone d’expérimentation isolée dans l’oued Namous, a servi à maintenir certaines capacités techniques héritées de la période française: infrastructures de mesure, dispositifs de dispersion de substances chimiques et installations de simulation.

Plusieurs témoignages évoquent des travaux liés à l’étude de la dispersion d’agents chimiques dans l’environnement désertique, ainsi que des programmes de recherche visant à comprendre les effets de certains composés toxiques dans des conditions climatiques extrêmes. D’autres sources parlent d’activités de maintenance et d’essais destinés à préserver un savoir-faire scientifique et militaire acquis précédemment.

Cette période reste absente du récit officiel. Cette omission volontaire jette une ombre d’hypocrisie sur la position actuelle du pouvoir algérien. En interne, le régime utilise la mémoire de la guerre d’indépendance comme un puissant levier de légitimation politique. Il lui est donc commode de charger l’ancienne puissance coloniale de tous les maux, en se présentant lui-même comme blanc comme neige. Or les faits établis suggèrent une histoire plus nuancée, où les responsabilités ne se limitent pas à la seule période coloniale mais s’inscrivent aussi dans les choix opérés par le régime algérien après l’indépendance.

Par Karim Serraj
Le 08/03/2026 à 11h55