Affaire Christophe Gleizes: plier ou subir une éjection du Mondial 2026, l’Algérie a (déjà) choisi

Une banderole réclamant la libération du journaliste Christophe Gleizes, sur la façade du siège de la Fédération française de football (FFF), dans le centre de Paris.

Une banderole réclamant la libération du journaliste Christophe Gleizes, sur la façade du siège de la Fédération française de football (FFF), dans le centre de Paris.. AFP or licensors

En maintenant arbitrairement en détention le journaliste sportif Christophe Gleizes à l’approche de la Coupe du monde, le régime algérien risque gros. L’implication directe de la FIFA et la menace crédible d’une exclusion du Mondial de la sélection nationale placent Alger face à un choix brutal: persister dans une démonstration de force vouée à l’échec, ou céder sous la pression internationale. Face au sévère camouflet qui s’annonce, le pouvoir sait déjà qu’il doit plier.

Le 15/01/2026 à 11h23

À l’approche de la Coupe du monde, l’affaire Christophe Gleizes a changé de nature. Elle n’est plus seulement le symbole d’une dérive autoritaire de plus du régime algérien, mais un dossier explosif où se croisent justice instrumentalisée, pression internationale et intérêts sportifs (et politiques) majeurs. Le fait le plus marquant, et sans doute le plus lourd de conséquences pour Alger, est l’implication directe et visible de la FIFA. La présence, le 3 décembre 2025 à Tizi-Ouzou, du numéro trois de l’instance mondiale, Kevin Lamour, lors du procès en appel du journaliste français, constitue un signal rarissime dans l’histoire des relations entre la FIFA et un État. L’organisation internationale du football n’a pas pour habitude ni de se montrer dans des salles d’audience, ni d’intervenir publiquement dans des affaires judiciaires. Lorsqu’elle le fait, c’est que l’enjeu dépasse largement le cas individuel et touche tout le monde du sport, et du football en particulier.

Cette présence n’était pas un simple geste de compassion ni une visite protocolaire. Elle a été interprétée, à juste titre, comme la preuve que la FIFA suit ce dossier de très près et qu’elle a engagé des discussions parallèles avec les autorités algériennes, notamment avec la Fédération algérienne de football et le ministère des Sports. Ces échanges, déjà amorcés à partir de l’été, ont permis d’obtenir des visas et des droits de visite pour la famille du détenu, mais leur portée va bien au-delà de ces aspects humanitaires.

Comme l’a affirmé l’avocat de Christophe Gleizes, Emmanuel Daoud, «le rôle que peut jouer la FIFA est fondamental». La FIFA sait que la Coupe du monde est une vitrine planétaire, un événement où chaque sélection nationale devient l’ambassadrice, volontaire ou non, du régime qu’elle représente. Elle sait aussi que l’image du football mondial serait durablement entachée si un journaliste sportif reconnu croupissait en prison pendant que des matchs se jouent sous les yeux de milliards de spectateurs. «Comment imaginer qu’au mois de juin, lors du premier match de la Coupe du monde entre l’Algérie et l’Argentine, sous les yeux de milliards de spectateurs, l’équipe algérienne foule ce terrain avec un journaliste sportif dans les geôles algériennes? Ce n’est pas pensable!», a affirmé le pénaliste sur TV5 Monde.

Une telle situation serait politiquement intenable, sportivement explosive et médiatiquement dévastatrice.

Cité par le quotidien Le Monde, l’ancien président français François Hollande, qui a lui-même écrit aux autorités algériennes, sans obtenir de réponse, l’a résumé avec sobriété mais fermeté, convaincu que l’entremise des instances footballistiques pourrait produire des résultats. Pour lui, «plus l’échéance se rapprochera, plus la situation deviendra compliquée pour Alger». Autrement dit, le calendrier joue contre le pouvoir algérien, et chaque jour qui passe accroît le coût de l’obstination.

Ce risque est d’autant plus sérieux que l’Algérie n’est pas à l’abri de sanctions. Le régime le sait. La FIFA dispose de leviers considérables, et l’exclusion ou la mise à l’écart d’une sélection nationale, même temporaire, serait un coup terrible pour un pouvoir qui instrumentalise le football comme outil de cohésion, de fierté nationale et de légitimation politique. Dans un pays où le ballon rond est l’un des rares langages véritablement partagés par l’ensemble de la population, priver l’équipe nationale de Coupe du monde reviendrait à infliger une humiliation collective dont le régime porterait seul la responsabilité.

C’est précisément pour cette raison que la détention de Christophe Gleizes apparaît aujourd’hui comme une erreur stratégique majeure. Sur le fond, la condamnation est profondément injuste et repose sur des chefs d’accusation dont le caractère grotesque saute aux yeux. Arrêté en mai 2024, le journaliste a été condamné à sept ans de prison pour «apologie du terrorisme» et «possession de publications visant à la propagande». Or, aucun acte concret, aucune déclaration publique, aucun écrit ne permet d’étayer ces accusations. Le seul crime dont le journaliste s’est rendu coupable, c’est un reportage sur la jeunesse sportive de Kabylie (JSK) et des entretiens avec ses dirigeants.

Géographe et professeur des universités à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII, Ali Bensaâd le rappelle dans une tribune publiée dans Le Monde le 14 janvier. Le régime algérien n’a réussi à prouver ni actes ni propos hostiles de la part de Christophe Gleizes. Il en a fait «un otage de circonstance», non pas de la relation franco-algérienne, mais de ses propres enjeux politiques internes.

Pour le chercheur, l’arrestation du journaliste répondait avant tout à une logique de mise en scène sécuritaire. Elle visait à rendre crédible la menace supposée du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) afin d’en faire «un épouvantail commode». En assimilant, par des amalgames grossiers, un journaliste sportif à une entreprise terroriste fantasmée, le pouvoir cherchait à caricaturer et discréditer les mouvements contestataires de Kabylie. Christophe Gleizes est aujourd’hui arbitrairement incarcéré pour ce qu’il représente dans le récit que le régime veut imposer, non pour ce qu’il a fait.

Face à cette injustice, la mobilisation internationale n’a cessé de s’amplifier et elle monte crescendo. Elle dépasse désormais largement les cercles militants traditionnels de la défense de la liberté de la presse. Des intellectuels, des responsables politiques, mais aussi des acteurs du monde du football se sont emparés de l’affaire. Également cité par Le Monde, le frère du journaliste, Maxime Gleizes, l’exprime avec une lucidité désarmante: le football possède une puissance universelle, une capacité unique à toucher le cœur des Algériens. Là où les discours diplomatiques échouent, le sport peut réussir. Cette prise de conscience explique pourquoi le dossier Gleizes est devenu un sujet sensible jusque dans les instances sportives internationales.

Pour le régime algérien, le danger est donc double. À l’extérieur, il s’expose à une pression croissante, médiatique et institutionnelle, dont la FIFA est désormais un acteur central. À l’intérieur, il doit composer avec ses propres contradictions. Comme l’analyse Ali Bensaâd, la libération de Christophe Gleizes devra être négociée non seulement sur le plan international, mais surtout en interne, avec des factions conservatrices de plus en plus influentes et avec une opinion que le pouvoir tente de rallier.

Sauf que le régime risque fort de retomber dans les mêmes travers: frapper fort…pour préparer, juste derrière, des concessions inévitables.

Le scénario qui se dessine ressemble étrangement à celui déjà vécu avec Boualem Sansal. Arrestation spectaculaire, posture de fermeté, puis recul sous la pression internationale, au prix d’une humiliation supplémentaire pour un régime qui prétend ne jamais céder. Le pouvoir algérien sait qu’il finira par plier. Il sait qu’il ne peut se permettre d’aborder une Coupe du monde sous le feu des projecteurs avec un journaliste sportif injustement détenu. Et encore moins de prendre le risque réel d’en être écarté. Mais fidèle à une méthode devenue symptomatique de ses échecs, il affiche une dureté extrême en multipliant les annonces et les décisions iniques, avant de se déculotter, une fois de plus, contraint et forcé. Christophe Gleizes sera libéré par le régime d’Alger avant le mois de juin de cette année. Seul reste à savoir quel expédient il va encore présenter à son opinion pour rendre moins douloureux cet énième égarement d’un régime irrationnel.

L’affaire Christophe Gleizes révèle ainsi une constante du régime algérien: la volonté de gouverner par la peur et la mise en scène de la répression, suivie d’un recul tardif, puérile. Cette fois, cependant, l’enjeu est mondial. Et sur la scène planétaire du football, Alger n’a aucune marge pour manœuvrer.

Par Tarik Qattab
Le 15/01/2026 à 11h23