Nous sommes sots. Nous tombons toujours dans le panneau. Il suffit qu’une chaîne française annonce une émission spéciale sur le Maroc pour que de battre notre cœur s’arrête. On note la date, on en avise fiévreusement notre parentèle et le cercle de nos amis; et le jour venu, à l’heure convenue, nous sommes tous devant l’écran, l’œil écarquillé, la langue pendante… Les images défilent, le bla-bla bourdonne, la musique souligne lourdement les pseudo-révélations… Et, inévitablement, le générique final lancé, nous nous regardons, ébahis: c’était donc ça, ce n’était que ça?
Je ne sais pas ce qu’il en est de vous mais en ce qui me concerne, je n’ai strictement rien appris. Rien! Et surtout, l’ampleur de ce qui n’a pas été dit m’a laissé baba.
La première chose qui m’ait sidéré, c’est l’absence de tout témoignage d’historien marocain. Nous n’en manquons pas, pourtant; mais non: il est plus simple de parler d’Histoire sans aucun historien dans les parages. Ça permet, par exemple, de parler dix fois de «colonisation» alors que le Maroc n’a jamais été une colonie française. Le Traité de Fès, signé le 30 mars 1912 entre la France et le Maroc, deux États souverains, déléguait la gestion économique du pays, qui avait un besoin urgent de réformes et de développement, à un Résident général nommé par Paris. Pour autant, le Maroc n’avait pas cessé d’exister en tant qu’État: les ambassadeurs étrangers remettaient leurs lettres de créance au Sultan. Et Lyautey, le premier Résident, se tenait toujours à quelques pas derrière le Sultan.
On peut discuter pendant des heures là-dessus (était-ce une forme déguisée de colonialisme?) mais le fait que ce documentaire parle uniquement de «colonisation», «colonisateur» et «colonisé» prouve qu’il n’y a pas eu de vraie réflexion historique de la part de ses auteurs– on les nommera «Pim, Pam, Poum» par la suite parce que j’ai la flemme de chercher leurs noms. (Ils se comportent de manière cavalière vis-à-vis de mon pays, j’en fais de même vis-à-vis d’eux.)
«Je comprends la manœuvre pim-pam-poumienne: parler du Maroc sans jamais parler de son Histoire, c’est le réduire à un décor figé de carton-pâte: la Mamounia, des terrains vagues où des gamins jouent au foot (le Maroc ne dispose pas de stades, c’est bien connu), un morceau de désert entourant un bagne, une usine (ces lascars se modernisent)»
— Fouad Laroui
D’autre part, on dirait que pour Pim, Pam, Poum, l’Histoire du Maroc commence en 1912, avec l’instauration du Protectorat français. Même si on se restreint aux relations entre les deux pays, «on pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme…» Dès le 17ème siècle, il y a eu des échanges diplomatiques entre Louis XIII et le Sultan Moulay Zidan. Les relations diplomatiques et commerciales se renforcèrent sous Louis XIV, avec l’épisode fameux de la demande en mariage adressée en 1698 par Moulay Ismaïl à la princesse de Conti, fille de Louis XIV. L’ambassadeur marocain Abdellah Benaïcha y avait vu l’occasion de sceller une alliance stratégique avec la France. Pas au courant, Pim, Pam, Poum?
Et l’ambassade du comte de Mornay au Maroc en 1832? Jamais entendu parler? Ce fut pourtant une mission diplomatique cruciale de la monarchie de Juillet, visant à obtenir la neutralité marocaine lors de la conquête de l’Algérie. Mornay obtint le retrait des troupes marocaines de Tlemcen. Pim, tu aurais dû expliquer à Pam l’intérêt historique de la mission du comte de Mornay et à Poum son intérêt du point de vue de l’Histoire de l’art: Eugène Delacroix était du voyage et la découverte du Maroc a profondément influencé son œuvre.
Cela dit, je comprends la manœuvre pim-pam-poumienne: parler du Maroc sans jamais parler de son Histoire, c’est le réduire à un décor figé de carton-pâte: la Mamounia, des terrains vagues où des gamins jouent au foot (le Maroc ne dispose pas de stades, c’est bien connu), un morceau de désert entourant un bagne, une usine (ces lascars se modernisent)… Et dans ce décor, on fait évoluer quelques témoins, dont l’inévitable inconnu promu héros de la liberté d’expression, et on pose aux Français qui eurent autrefois des responsabilités politiques la question la plus incisive, la plus importante, la plus fondamentale pour comprendre les rapports entre le Maroc et la France:
- Avez-vous déjà séjourné à La Mamounia?
J’espère que La Mamounia va offrir une semaine en pension complète à Pim, Pam, Poum vu la publicité d’enfer qu’ils lui ont faite…




