Tribune. Lettre ouverte aux responsables politiques: osons enfin repenser le travail au Maroc

Jamal Belahrach.

Jamal Belahrach.

Depuis plus de vingt ans, je défends l’idée d’une TVA sociale. Non pas comme une solution miracle. Mais comme un outil de transformation du contrat social. Cette idée n’a jamais été réellement débattue sur le fond. Elle a été caricaturée, rejetée par réflexe idéologique, y compris dans les espaces de dialogue social (patronats et syndicats), au nom d’une prétendue prudence sociale.

Le 01/02/2026 à 08h03

Aux responsables politiques,

aux partis,

aux candidates et candidats aux prochaines élections,

mais aussi aux partenaires sociaux de notre pays,

Cela fait plus de vingt ans que je défends une idée simple, structurante et pourtant toujours repoussée: nous ne pourrons pas bâtir un Maroc plus juste, plus inclusif et plus performant sans repenser en profondeur notre rapport au travail, à la fiscalité et à la protection sociale.

Vingt ans que le diagnostic est posé. Vingt ans que les chiffres sont connus. Vingt ans que les mêmes blocages idéologiques empêchent toute réforme de fond.

Et aujourd’hui encore, alors que près de 77% de l’emploi au Maroc est informel, nous continuons collectivement à croire que des ajustements à la marge suffiront.

Ils ne suffiront pas.

Les constats que je formule aujourd’hui sont désormais largement documentés, notamment par les travaux récents du Policy Center for the New South, qui montrent que l’informalité n’est pas une anomalie marginale, mais le produit d’une architecture d’incitations économiques, sociales et fiscales profondément déséquilibrée.

Un modèle en décalage avec la réalité du travail

Le Maroc n’est pas un pays de carrières linéaires et continues. Les chiffres le prouvent.

  • Un salarié du secteur privé sur deux seulement est déclaré à la CNSS sur 12 mois consécutifs.
  • Près de 23% des salariés déclarés ne cotisent même pas six mois par an.
  • 16% des salariés du privé n’atteindront jamais le seuil minimal de 10,4 années de cotisation requis pour bénéficier d’une pension de retraite.

Autrement dit, même dans le formel, la continuité est l’exception, pas la règle.

Et pourtant, notre modèle social continue de reposer sur une réelle fiction :

  • un travail stable;
  • des carrières continues;
  • une protection sociale strictement contributive.

Ce décalage entre la réalité vécue par les travailleurs et le cadre idéologique qui structure nos politiques publiques est au cœur de l’échec face à l’informel.

Il est aussi le symptôme d’un dialogue social à bout de souffle, trop souvent centré sur la préservation d’acquis formels, sans prise en compte suffisante des trajectoires réelles de millions de Marocains.

Le travail trop taxé, la solidarité trop étroite

Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

  • Le coût total d’un salarié formel dans le secteur privé avoisine 30% du salaire brut en charges sociales (CNSS et assurances diverses).
  • 64% des salariés du secteur privé, pourtant légalement tenus de cotiser, ne le sont pas effectivement.
  • Près de 45% des salariés déclarés gagnent en moyenne annuelle moins que le SMIG, non par fraude, mais parce qu’ils enchaînent contrats courts et périodes non travaillées.

Ce système pénalise:

  • les entreprises, qui arbitrent rationnellement en faveur de la non-déclaration;
  • les travailleurs précaires, qui cotisent sans bénéficier pleinement des droits;
  • et l’État, qui finance une protection sociale de plus en plus fragile.

Ce n’est ni un problème de civisme, ni un problème moral. C’est un problème d’incitations économiques mal conçues.

Une idée refusée par idéologie, pas par raison.

Depuis plus de vingt ans, je défends l’idée d’une TVA sociale. Non pas comme une solution miracle. Mais comme un outil de transformation du contrat social.

Cette idée n’a jamais été réellement débattue sur le fond. Elle a été caricaturée, rejetée par réflexe idéologique, y compris dans les espaces de dialogue social (patronats et syndicats), au nom d’une prétendue prudence sociale.

Pourtant, la logique est simple et documentée:

Faire contribuer la consommation et élargir l’assiette de la solidarité à toute l’économie, y compris l’informel et les importations, pour réduire le coût du travail formel,

Financer une protection sociale plus universelle, moins dépendante de carrières continues que la majorité des Marocains n’ont pas.

Dans un pays où moins d’un salarié sur deux cotise une année pleine, continuer à financer la solidarité uniquement par le travail est une impasse.

La TVA sociale réduit le coût du travail formel,

Si la TVA sociale permet:

  • de baisser les cotisations sociales (CNSS), notamment sur les bas salaires.

Par conséquent, elle

  • rend le travail formel plus compétitif;
  • réduit l’incitation à la non-déclaration;
  • facilite l’embauche déclarée dans les TPE/PME.

C’est exactement l’un des nœuds identifiés dans le rapport du Policy center sur l’informel.

La TVA sociale est cohérente avec une logique d’inclusion

La TVA sociale permet de mieux financer:

  • Une assurance maladie généralisée (AMO);
  • Un socle de retraite minimal pour vivre avec un peu de dignité;
  • Et un filet de sécurité (IPE).

C’est un vrai changement de paradigme.

Toutefois, il est important de souligner les risques si celle-ci n’est pas bien pensée et cadrée. En effet, il y a un risque inflationniste et social: elle pèserait plus lourdement sur les ménages modestes et peut alimenter l’inflation et la défiance sociale.

Elle doit être strictement affectée à la baisse des charges et imaginer en parallèle des compensations. Autrement, ce serait politiquement explosif.

Réinventer le dialogue social

Les partenaires sociaux ont un rôle central à jouer. Mais le dialogue social ne peut plus se limiter à défendre un modèle qui ne protège plus réellement ceux qu’il est censé protéger.

Lorsque:

  • un salarié sur deux n’est pas couvert toute l’année;
  • un travailleur sur six n’aura jamais droit à une retraite;
  • et que l’informel reste la norme.

Alors préserver l’existant ne protège plus: cela exclut.

Réinventer le travail impose de réinventer le dialogue social:

  • plus ouvert;
  • plus prospectif et audacieux;
  • plus courageux.

À l’heure des élections, le courage devient une obligation

Nous entrons dans un moment électoral décisif. Les responsables politiques et les partenaires sociaux ont une responsabilité historique.

Le Maroc n’a pas besoin de promesses générales. Il a besoin de réformes structurelles assumées, fondées sur les faits, pas sur les dogmes.

Oser repenser le financement de la protection sociale n’est pas un danger pour la paix sociale. Le véritable danger, c’est de continuer à ignorer une réalité que les chiffres rendent désormais incontestable.

Nous devons nous réinventer, maintenant

À l’horizon 2030, nous ne pourrons plus nous contenter de demi-mesures.

Nous devons avoir le courage de nous réinventer:

  • notre rapport au travail;
  • notre modèle de solidarité;
  • notre dialogue social;
  • notre contrat social.

La TVA sociale n’est pas une fin en soi. Elle est un symbole de rupture: celle qui consiste à regarder la réalité en face et à bâtir un modèle plus juste, plus inclusif et plus soutenable.

Cela fait vingt ans que nous savons. Les chiffres sont là. Il est temps d’agir.

Par Jamal Belahrach
Le 01/02/2026 à 08h03