Paiement digital au Maroc: une transition freinée par les usages

Un terminal de paiement électronique (TPE).. LDProd

Revue de presseMalgré la montée en puissance des infrastructures et la progression des transactions électroniques, l’argent liquide demeure largement dominant dans le Royaume. Entre habitudes ancrées, poids de l’informel et faible valeur perçue du digital, la transformation des usages s’annonce plus complexe que le simple déploiement technologique. Cet article est une revue de presse tirée de Challenge.

Le 12/04/2026 à 18h24

Les infrastructures se développent, les volumes de transactions progressent et les institutions multiplient les initiatives pour moderniser les moyens de paiement. Pourtant, dans les usages quotidiens au Maroc, l’argent liquide conserve une place dominante, indique le magazine hebdomadaire Challenge. Citant Karim Zaitouni, dirigeant de SisPay et OnePay, le magazine explique que cette question dépasse désormais le simple cadre technologique. Elle renvoie à des dimensions culturelles, économiques et sociales, ainsi qu’à la perception concrète de la valeur par les utilisateurs. La transition vers le paiement digital ne se résume pas à l’installation d’outils, mais implique une transformation en profondeur des pratiques et du fonctionnement de l’économie.

Dans les faits, cette situation se traduit par une coexistence de pratiques. Il n’est pas rare que les populations urbanisées, habituées aux applications mobiles, règlent certaines dépenses via leur smartphone, tout en continuant à utiliser de la monnaie en espèces pour leurs transactions courantes auprès d’artisans ou des commerces. Cette dualité illustre une économie marquée par des dynamiques différenciées, où les innovations numériques progressent sans pour autant supplanter l’usage du cash.

Les indicateurs disponibles témoignent néanmoins d’une évolution réelle. D’après les données de Bank Al-Maghrib, rapportées par Challenge, la plateforme de compensation et de virement instantané a traité en 2024 plus de 16 millions d’opérations, représentant un volume de plus de 60 milliards de dirhams. Le système interbancaire de télé-clearing a enregistré, pour sa part, plus de 136 millions de transactions, en hausse significative sur un an. Les paiements par carte bancaire poursuivent également leur progression, avec plus de 226 millions d’opérations réalisées en 2024 pour un montant global de 93 milliards de dirhams, confirmant une adoption croissante des moyens de paiement scripturaux.

Cette dynamique, bien que notable, ne traduit pas encore un basculement massif des usages. Les données de la banque centrale montrent que l’augmentation des transactions via les comptes de paiement et les portefeuilles mobiles reste en partie portée par des programmes institutionnels, notamment les transferts sociaux. Les opérations effectuées via mobile wallet ont ainsi connu une forte hausse entre 2023 et 2024, mais cette progression demeure encore dépendante de mécanismes incitatifs externes plutôt que d’une adoption spontanée et généralisée.

Selon Karim Zaitouni, il serait réducteur d’analyser la prépondérance du cash sous le seul angle de l’équipement ou de l’infrastructure. Le niveau de bancarisation, le déploiement des terminaux de paiement électronique ou encore la connectivité constituent des facteurs importants, mais insuffisants pour expliquer la persistance de l’argent liquide. Les comportements des utilisateurs sont également façonnés par des habitudes ancrées, des arbitrages économiques et une recherche de simplicité dans les transactions quotidiennes.

Les données internationales confirment cette tendance. La Banque mondiale souligne que l’inclusion financière dans le Royaume a connu une progression notable ces dernières années, avec une part croissante de la population disposant d’un compte et utilisant des moyens de paiement digitaux. Toutefois, cette évolution ne s’accompagne pas automatiquement d’un changement généralisé des pratiques. L’accès aux services financiers ne se traduit pas systématiquement par leur utilisation régulière, notamment pour les paiements.

Plusieurs facteurs structurels expliquent cette résistance du cash. Le premier tient à sa simplicité d’usage, car il ne nécessite ni apprentissage particulier, ni équipement spécifique, ni dépendance à un réseau ou à une interface numérique. Il est immédiatement compréhensible et accessible, ce qui constitue un avantage décisif dans un contexte où une partie de la population reste peu familiarisée avec les outils digitaux. Certaines études menées sur le terrain mettent également en évidence une appréhension liée au risque d’erreur dans les transactions numériques, comme l’envoi d’un paiement à un mauvais destinataire ou la difficulté à corriger une opération.

Le poids de l’économie informelle constitue un deuxième facteur déterminant, a-t-on pu lire dans Challenge. Une part importante des activités économiques échappe encore aux circuits formels, et la traçabilité associée aux paiements digitaux peut être perçue comme une contrainte, voire un risque. Dans ce contexte, le recours au cash relève souvent d’un choix rationnel, permettant de préserver une certaine discrétion dans les transactions.

Enfin, la question de la valeur perçue apparaît centrale. Pour une grande partie des utilisateurs, le passage au paiement digital ne présente pas encore d’avantages suffisamment tangibles pour justifier un changement d’habitudes. En l’absence de gains significatifs en termes de coût, de rapidité ou de praticité, l’argent liquide continue de s’imposer comme une solution simple et efficace, tant pour les ménages que pour les commerçants.

Par La Rédaction
Le 12/04/2026 à 18h24