Chaîne de valeur agricole: mise en garde contre l’illusion d’un rebond durable après les dernières précipitations

Pour la chaîne agro-industrielle, l’enjeu n’est plus le volume, mais la gestion du risque.

Les pluies récentes ont redonné espoir au monde agricole, mais elles révèlent surtout la fragilité structurelle d’un secteur confronté à une volatilité climatique devenue permanente. Entre rebond des cultures dans certaines régions, pertes localisées ailleurs et ajustements stratégiques des industriels, l’enjeu dépasse la seule campagne en cours: il interroge la capacité du modèle agricole marocain à absorber des chocs extrêmes sans déséquilibrer l’ensemble de la chaîne de valeur.

Le 16/02/2026 à 11h05

Les récentes précipitations ont offert un répit bienvenu, sans pour autant lever les interrogations de fond sur la solidité du modèle agricole national. Au-delà du soulagement hydrique immédiat, «l’enjeu central n’est pas seulement celui des volumes agricoles, mais celui de la résilience industrielle et logistique face à une volatilité climatique devenue structurelle», souligne Adil Benjelloun, vice-président du groupe agro-industriel Middle East Food Solution Company (MEFSCO).

Selon lui, l’épisode actuel révèle une agriculture capable de rebondir à court terme, mais toujours vulnérable aux chocs extrêmes, ce qui appelle une transformation plus profonde des chaînes de valeur et des mécanismes d’anticipation.

Les effets, toutefois, demeurent contrastés selon les bassins de production. «Il faut raisonner région par région», insiste-t-il, rappelant qu’aucune lecture uniforme ne peut s’appliquer à l’ensemble du territoire.

À l’échelle nationale, ces pluies constituent indéniablement une bouffée d’oxygène: les retenues des barrages se sont sensiblement redressées, les sols ont retrouvé un niveau d’humidité favorable et les parcours pastoraux ont reverdi. Dans les régions du Centre et du Saïss, les cultures d’hiver — blé tendre, blé dur et orge — affichent ainsi un potentiel de rendement supérieur à celui enregistré lors des six ou sept dernières campagnes, lourdement marquées par la sécheresse.

Mais dans le Gharb et le bassin du Loukkos, le diagnostic est plus préoccupant. L’excès d’eau a provoqué une saturation des sols, avec stagnation et asphyxie racinaire. «Les céréales ne tolèrent pas l’excès prolongé d’eau. Quand les racines ne respirent plus, le plant jaunit puis décline», observe Adil Benjelloun. Certaines superficies sont déjà considérées comme compromises.

Le paradoxe est donc manifeste à partir du tableau décrit par Benjelloun, car une amélioration agrégée à l’échelle nationale peut coexister avec des pertes localisées significatives. Cette hétérogénéité territoriale complique l’évaluation précoce des volumes disponibles pour la transformation et l’export. Cependant, les intrants pour la transformation restent une équation de coûts mouvante et les répercussions économiques sont immédiates.

Du côté de l’élevage, la reprise des pâturages contribue à alléger la pression liée à l’achat d’aliments concentrés. Un éleveur qui peut prolonger le pâturage réduit mécaniquement ses charges d’exploitation. Une détente qui, selon Adil Benjelloun, pourrait atténuer les tensions observées ces dernières années sur les coûts de l’alimentation animale.

Cependant, dans les zones inondées, la destruction de stocks d’ensilage ou de foin crée l’effet inverse. «Si des stocks ont été submergés, ils sont perdus. L’éleveur doit racheter immédiatement, ce qui peut générer des tensions locales sur les prix», précise le vice-président de MEFSCO. L’impact est donc asymétrique, dépendant de la géographie des sinistres. Pour les céréales, le risque est plus macroéconomique, car si les pertes dans le Nord sont significatives, le Maroc devra ajuster ses importations. Les prix dépendront alors des marchés internationaux, dans un contexte où la volatilité demeure élevée.

Au niveau agro-industriel, la question des volumes est déterminante. Si, par exemple, 15 à 20% des serres de fruits rouges dans le Loukkos sont endommagées, les stations de conditionnement fonctionnent en sous-capacité. Or, «quand une unité industrielle ne tourne pas à plein régime, le coût par tonne augmente mécaniquement», souligne-t-il. Les charges fixes, réparties sur des volumes moindres, pèsent sur les marges. La rentabilité ne dépend donc pas uniquement du prix de vente, mais avant tout de la capacité d’optimisation industrielle et de la maîtrise des coûts tout au long de la chaîne de valeur.

«La volatilité climatique est devenue structurelle», estime Adil Benjelloun. Dans son argumentaire, les industriels ne peuvent plus bâtir leurs stratégies sur l’hypothèse d’une alternance simple entre bonne et mauvaise année. Après plusieurs campagnes déficitaires en eau, l’excès brutal révèle un autre type de vulnérabilité. Cependant, certaines filières pourraient temporairement bénéficier d’un redressement des volumes si les prix demeurent stables. Mais les décisions stratégiques restent conservatrices. Sa conviction est que «l’incertitude climatique est désormais intégrée comme un paramètre permanent.»

Parallèlement, les groupes adoptent une gestion prudente de leur trésorerie, renforcent la contractualisation avec les producteurs et développent une plus grande flexibilité dans la planification de leurs capacités industrielles.

Marchés du Moyen-Orient: la régularité comme critère déterminant

Positionné sur des marchés du Moyen-Orient, le Maroc bénéficie d’une image solide sur les fruits et légumes frais – tomates, agrumes, fruits rouges – grâce à la qualité des produits et à la proximité logistique. Mais, selon Adil Benjelloun, ces marchés recherchent avant tout la régularité. «La perception globale reste positive, mais la constance est le facteur clé pour rester compétitif face à l’Espagne, l’Égypte ou la Turquie.»

Si certaines régions sécurisent leur production, la confiance des importateurs est renforcée. En revanche, des retards liés à des dégâts sur les serres ou à des perturbations logistiques peuvent entraîner des ajustements contractuels à court terme.

«Dans un environnement concurrentiel, la capacité à livrer selon les calendriers convenus demeure plus déterminante que l’amélioration ponctuelle des volumes», soutient l’ agro-industriel, estimant en outre que l’équilibre entre marché domestique et exportation repose sur une logique pragmatique, car en période d’incertitude, le réflexe des opérateurs est de sécuriser le marché local, en particulier pour les produits stratégiques tels que les céréales, les huiles, le lait ou certains légumes de base. La stabilité des approvisionnements nationaux constitue un impératif économique et social.

L’export demeure néanmoins essentiel pour la balance commerciale et pour les filières à forte valeur ajoutée, notamment les fruits rouges et les agrumes. Les volumes exportés seront ajustés en fonction de la disponibilité réelle. «Ce n’est pas une décision idéologique, c’est une gestion contractuelle et logistique», insiste le dirigeant. L’arbitrage repose sur la réalité des récoltes et sur les engagements pris avec les partenaires internationaux.

À rebours d’une lecture strictement conjoncturelle, «les dernières pluies ne modifient pas la trajectoire d’investissement, elles la renforcent», affirme-t-il. «Nous avons vu les effets d’une sécheresse prolongée. Aujourd’hui, nous constatons aussi les impacts d’un excès d’eau. Cela montre que le problème n’est pas uniquement le manque d’eau, mais sa gestion», analyse le vice-président de MEFSCO.

Dans ce contexte, les investissements dans l’irrigation goutte-à-goutte, le drainage agricole, les transferts interbassins, le dessalement ou encore la réutilisation des eaux usées acquièrent une centralité stratégique croissante. L’enjeu n’est plus seulement d’accroître la disponibilité de la ressource, mais d’en optimiser l’allocation, la régulation et la maîtrise.

Désormais, le risque climatique est pleinement intégré dans les business plans. «Nous sommes face à un ajustement conjoncturel inscrit dans une transformation de fond», estime Adil Benjelloun. L’agriculture marocaine évolue vers davantage de technologie, d’intégration et d’efficience hydrique. Mais la question stratégique dépasse largement l’exercice en cours: le modèle est-il en capacité d’absorber des chocs climatiques extrêmes sans fragiliser l’ensemble de la chaîne de valeur?

Par Mouhamet Ndiongue
Le 16/02/2026 à 11h05