C’est précisément cette poésie de la traversée et de l’attention au monde que met en lumière Tahar Ben Jelloun dans sa préface, lorsqu’il souligne combien Kebir Mustapha Ammi est avant tout un conteur, un voyageur et un observateur du réel, qualités qui fondent sa poétique, insistant sur l’expérience intime du poète avec une Afrique parcourue de long en large, loin de toute approche touristique ou superficielle.
De l’expérience intime naît le mouvement, de la mémoire naît le chant: le poète ne se contente plus de dire, il entraîne le lecteur sur la route de l’Afrique. Ainsi, dans ce long poème de cent-quarante pages, s’affirme encore une maîtrise d’un art qui sait traduire avec une simplicité des moyens les nuances les plus subtiles d’une réalité fortement pensée. Ammi dépasse le geste poétique pour proposer un véritable périple presque initiatique. L’Afrique n’y est ni décor exotique ni abstraction lointaine: elle est présence vive, proche, habitée par la mémoire, les blessures et l’espérance. Cette suite de chants se déploie comme une cartographie sensible, où paysages réels, histoire partagée et cheminement intérieur du poète s’entrelacent et se répondent.
Dès les premiers fragments, la mémoire s’impose comme le cœur battant du livre. Mais loin de toute célébration figée ou solennelle, elle apparaît fragile, vacillante, sans cesse menacée par l’oubli. Ammi lui donne les traits d’une ouvrière obstinée, parfois maladroite mais indispensable: elle trébuche, chute, se relève. De cette mémoire laborieuse naît la tension profonde du texte: écrire devient un geste de sauvetage, non pour sanctuariser le passé, mais pour résister à sa dispersion.
L’Afrique dont Ammi saisit la réalité à hauteur d’homme se tient loin des images d’Épinal, des clichés hérités de l’ère coloniale qui, malgré le temps et les indépendances, continuent de peser et de résister à toute tentative de dépassement. Son poème refuse la carte statufiée et la représentation simpliste: il écoute, il observe, il dit l’Afrique en sa densité, en sa chair et en son souffle; une Afrique qui n’est ni un absolu idéologique figé ni un sanctuaire de nostalgie. Elle est multiple, contradictoire, traversée de tensions profondes. Elle est «rêvée, vécue, désirée, renouvelée, bâtie, révoltée». Le poète consent à la profusion et au tumulte, il les embrasse sans les dompter et s’avance vers l’Afrique intérieure, là où les puissances se heurtent, s’entrelacent et s’enfantent. Cette écriture en éclats épouse une histoire brisée, ravagée par la brutalité coloniale et les lendemains politiques avortés. Les noms de Patrice Lumumba et de Frantz Fanon ne s’y dressent pas comme des cris de ralliement, mais ombres agissantes, consciences errantes, qui traversent le poème et refusent de se taire.
Ce vaste poème frappe par sa capacité à faire converser l’histoire et la chair. Gorée, Tombouctou, Carthage, Durban, Harare, le Mozambique ne sont pas de froides balises géographiques: ils s’embrasent en lieux de mémoire, chargés de strates, de visages et de voix insistantes qui, encore, nous appellent et nous mettent en demeure.
«La poésie s’élève en levier de résistance: non spectacle, mais vigie, refus obstiné, insistante, de la capitulation.»
La poésie d’Ammi s’enfonce dans le corps comme on s’enfonce dans la terre: mains creusantes, regards brûlés, odeurs lourdes de sève et de poussière. Autour du poème gravitent les lumières, les bêtes, les arbres millénaires, forces archaïques qui l’attachent au sol et au souffle du monde. Rien ici de l’abstraction désincarnée ni des fictions allégoriques: l’écriture se tient au plus près du vivant, compacte, rugueuse, chargée d’une densité que l’on éprouve dans la chair.
Formellement, on pourrait dire, pour qui scrute l’architecture du texte, que le poème se déploie en vers libres, larges, incantatoires, où le chant l’emporte sur le mot court. Une oralité intime s’y fait entendre, héritage des aïeux, des griots, que Ammi pare de jazz, de rythmes lents, de reprises, de variations. Certains mots et images reviennent, comme des refrains: «La mémoire est…», «Me voilà…», «Tu disais…», imprimant au texte une respiration cyclique, proche de la litanie, proche de la prière confessionnelle. Cette force rituelle s’amplifie par l’adresse répétée à une figure féminine -mère, amante ou Afrique- concentrant en elle tendresse et douleur, appel et mémoire.
Sur le plan politique, Chants pour l’Afrique ne plie devant rien, ne cède rien, ne transige pas, ne fait aucun compromis. Ammi pointe du doigt, net et implacable, la responsabilité des tyrans, la complicité des élites, la violence des prédateurs aux mains de braise. Mais il se garde de toute simplification rhétorique: la colère brûle dans les mots, mais elle est retenue, aiguillée par la lucidité et une mélancolie qui agit. La poésie s’élève en levier de résistance: non spectacle, mais vigie, refus obstiné, insistante, de la capitulation. La poésie devient alors levier de résistance: non pas arme spectaculaire, mais veillée obstinée, refus tenace de la résignation, vigie sur un monde en flammes.
Ce qui donne au recueil à une conviction obstinée: la poésie demeure un lieu de vérité. «Les émotions sont éternelles et le jour une audace». Ce vers, posé comme un serment, condense l’éthique profonde du livre. Contre l’oubli, contre la brutalité de l’histoire, contre la fatigue du monde, Ammi élève l’audace du chant, fidèle à une mémoire imparfaite mais nécessaire, résolue, vivante.
Avec Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur, Kebir Mustapha Ammi signe un texte exigeant, profondément habité, qui s’adresse moins au lecteur pressé qu’à celui qui accepte de marcher lentement, à contre-courant, dans les méandres de la mémoire. Un livre qui rappelle avec force que la poésie n’est pas un espace de retrait, mais un lieu de responsabilité, de vigilance et de veille. Ainsi, ce recueil, par la pureté harmonique de son chant verbal, touche au cœur toutes les âmes sensibles. Il emporte le lecteur dans un flux continu d’émotions, un mouvement où s’éveille la suprême communion des êtres, comme si chaque mot devenait une vibration partagée entre tous.
Chants pour l’Afrique et les continents qui n’ont pas peur, Kebir Mustapha Ammi, préface de Tahar Ben Jelloun, Paris, Seuil/Points, 2026, 140 p.








