Les coulisses des grands tournages, Karima Guennouni en connaît chaque rouage pour y avoir passé des années en tant que technicienne. Mais cette fois, c’est elle qui prend les commandes. Après s’être distinguée en compétition au Festival national du film de Tanger 2025, «Grand-Petit Frère» s’invite en salles et on retrouve Sara et Adam, le duo attachant qu’elle avait imaginé en 2017 dans son court-métrage «Ferraille». Plus qu’un simple clin d’œil à son histoire personnelle, la réalisatrice signe un road-movie vibrant qui refuse de réduire l’autisme à un fardeau ou un gimmick. Pour Le360, elle livre avec sincérité les secrets de cette aventure, ses choix de caméra et son envie de donner à son frère, et à tant d’autres, toute la lumière.
Le360: «Grand-Petit Frère» prolonge «Ferraille», votre court-métrage de 2017, autour des personnages de Sara et Adam. Envisagiez-vous, dès cette époque, de porter leur histoire au format long?
Karima Guennouni: L’idée du long-métrage est née quelques semaines seulement après la fin du tournage de «Ferraille». La famille dépeinte dans le court-métrage est très différente de celle du long, mais ce qui ne change pas, c’est la relation entre le frère et la sœur. C’est ce duo que j’avais envie de faire exister plus longtemps à l’écran. J’avais encore beaucoup trop d’anecdotes en tête, de situations que je voulais raconter, et le passage au long-métrage était finalement le prétexte idéal pour le faire.
Lors des projections en festival, les spectateurs nous disaient souvent qu’ils auraient aimé passer plus de temps avec Sara et Adam, en voir davantage. Cela m’a confortée dans l’idée que ces deux personnages avaient encore beaucoup de choses à raconter.
Pourquoi avoir choisi la forme du road trip pour votre premier long-métrage? Qu’est-ce que le voyage vous permettait de raconter de plus?
Pour être honnête, le choix du road trip est avant tout égoïste. Pour moi, le cinéma est avant tout un voyage. Si le tournage en est un aussi, c’est parfait. Mais le road trip est également une métaphore du voyage intérieur de l’héroïne, qui se cherche, avec ses hauts et ses bas, en même temps qu’elle cherche parfois sa route. Et en traversant l’Atlas, les hauts et les bas ne manquent pas, sans parler de la météo.
Les paysages du Sud semblent jouer un rôle à part entière dans le film au-delà du simple décor. Pourquoi était-il important de leur donner cette place?
Il est évident que les paysages du Sud sont un personnage à part entière, qui évolue avec l’état d’esprit de mes héros. La raison principale est que j’ai beaucoup travaillé dans le Sud sur des productions étrangères, attirées par la beauté des paysages marocains et leur lumière exceptionnelle. Cela m’a donné envie de faire la même chose pour mon premier film et de montrer ce Maroc à ceux qui n’ont jamais eu la chance de le découvrir.
Vous avez vous-même vécu une relation de «Grand-petit frère». Comment cette expérience personnelle a-t-elle nourri l’écriture du film?
Elle a pris toute la place. Ce serait mentir que de dire autre chose. C’est la raison première de l’existence même du film: ma relation avec mon propre petit frère. Le regard d’une petite sœur, qui devient la grande sœur, est forcément différent de celui des parents d’enfants autistes ou en situation de handicap. Il n’y a jamais eu de chamboulement dans ma vie. Mon frère en a fait partie dès le premier jour et je me suis adaptée à lui comme on s’adapte à n’importe qui.
Lors du tournage de Grand-petit frère
, sur les routes de l'Atlas (David Villemin).
À travers la décision de Sara de faire évader son frère de l’hôpital, souhaitiez-vous aussi interroger la manière dont la société et les institutions accompagnent les personnes autistes et leurs familles?
Pas vraiment. «Grand-Petit Frère» raconte avant tout la force de la famille face à ce genre de situation, ou d’épreuve, selon le mot que l’on préfère. Bouya Omar a définitivement fermé alors que j’écrivais la première version du scénario. C’était une réalité que je souhaitais dénoncer. L’hôpital constitue donc le point de départ du récit, mais il n’en est pas le sujet central. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer à quel point la présence de quelqu’un qui vous connaît, vous aime et vous soutient peut faire la différence.
Le cinéma aborde souvent l’autisme sous le prisme du drame et du sacrifice des proches. Votre film laisse une large place à l’humour. Était-ce une manière de rompre avec ces représentations? Et comment avez-vous trouvé le bon équilibre?
C’est exactement ça. Je ne voulais absolument pas faire un film dramatique sur le sujet, bien au contraire. Évidemment, vivre avec une personne autiste comme mon frère n’est pas toujours simple, mais c’est aussi beaucoup de moments de joie, d’émotions intenses, de rires et de bonheur… Comme avec n’importe qui.
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Au cinéma, l’autisme est parfois associé au génie, dans la lignée de «Rain Man». Le superpouvoir de mon frère, c’était plutôt sa capacité à faire des bêtises avec son regard malicieux. Pour trouver le bon équilibre entre humour et émotion, il y a une part d’instinct, mais aussi un véritable travail d’équipe, notamment avec les comédiens.
Comment avez-vous choisi Nisrine Adam, Ismail El Fallahi et Salim Benmoussa pour les rôles principaux?
Pour Nisrine et Ismail, tout a commencé avec le court-métrage. Ismail est un comédien exceptionnel, doté d’une grande intelligence émotionnelle et d’une capacité d’improvisation impressionnante. C’est autour de lui que le film s’est construit.
Pour le personnage de Sara, nous avons organisé des castings en sa présence, dans le rôle, sans forcément prévenir les comédiennes qu’il était lui-même acteur. Sa rencontre avec Nisrine a sonné comme une évidence. J’ai tout de suite aimé sa personnalité, sa capacité d’écoute et surtout son aptitude à s’adapter aux improvisations d’Ismail, comme je devais moi-même m’adapter à mon frère dans la vie.
Pour Salim, nous avons visionné différents essais. Quelque chose nous a attirés dans ce qu’il proposait et dans sa personnalité, qui semblait correspondre à notre idée du personnage. Nous avons ensuite organisé une rencontre chez lui. Là encore, son côté solaire s’est imposé comme une évidence. C’était un peu comme si Elias nous recevait chez lui. Nous n’avons pas hésité longtemps.
Comment avez-vous travaillé avec Nisrine et Ismail pour construire cette complicité fraternelle à l’écran? Et comment Ismail s’est-il préparé à incarner Adam?
Ismail avait déjà rencontré mon frère pendant le tournage du court-métrage. Pour le long, il a approfondi son travail en rencontrant d’autres personnes autistes, en lisant et en se documentant. Nous échangions régulièrement sur l’évolution du personnage.
Issu du théâtre et de l’improvisation, Ismail avait aussi une approche qui correspondait bien à Adam. Avec une personne autiste comme mon frère, il faut savoir composer avec l’imprévu. Ismail ne cherchait pas à jouer «un autiste» générique, mais à construire Adam, un personnage précis.
C’est votre premier long-métrage, mais vous avez déjà une solide expérience du cinéma, notamment sur des productions internationales. Qu’est-ce que ce parcours vous a apporté dans la réalisation de votre propre film?
Mon expérience m’a surtout aidée à m’adapter aux imprévus, ou plutôt à gérer le stress qu’ils peuvent provoquer. Je suis ce que l’on appelle une technicienne du cinéma. J’aime travailler en équipe avec les différents corps de métiers d’un film, et je pense que cette proximité a été un gros avantage. J’avais déjà travaillé avec la plupart des membres de l’équipe, et tous m’ont aidée à réaliser ce film. Faire un film est un travail collectif, et mon équipe a fait preuve d’une implication et d’un professionnalisme remarquables. Sans elle, mon film ne serait pas le même.
Vous collaborez avec David Villemin sur plusieurs projets, dont celui-ci. Qu’est-ce qui fait la force de votre duo?
Nous nous connaissons depuis longtemps et j’aime beaucoup son univers, mais aussi sa manière d’analyser les personnages et les situations. Il avait le recul que je ne pouvais pas avoir sur mes souvenirs avec mon frère. Il a su les transformer en matière cinématographique, puis je validais ou non, en poussant parfois le curseur plus loin. Il a également inventé une famille qui n’a rien à voir avec la mienne, ce qui m’a permis de me concentrer pleinement sur la relation entre le frère et la sœur.
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Le film a été présenté en compétition au Festival national du film de Tanger en 2025. Comment avez-vous vécu cette expérience?
C’était un très beau moment. Présenter mon premier long-métrage en compétition au Festival national du film de Tanger était évidemment un honneur. Mais au-delà de la compétition, ce qui m’a fait le plus plaisir, c’était de pouvoir enfin partager le film avec le public, entendre les rires et découvrir les réactions. Au fond, c’est pour cela qu’on fait des films: pour qu’ils soient vus et qu’ils rencontrent leur public.
Depuis la sortie en salles, certaines réactions du public vous ont-elles surprise ou émue?
Oui, notamment les applaudissements qui ont accompagné plusieurs scènes avec Adam. Quand il vide le pichet d’eau sur la tête de la touriste, je m’attendais surtout à des rires d’enfants, pas à des applaudissements. La réconciliation entre le frère et la sœur, ainsi que les retrouvailles dans le manège, m’ont également touchée.
Ces réactions montrent que les spectateurs se sont attachés à Adam. C’était un objectif inavoué: qu’ils quittent la salle avec un sentiment chaleureux envers lui. Je suis heureuse qu’il les ait touchés et qu’ils le voient comme une personne, pas uniquement comme quelqu’un en situation de handicap.
Au-delà de cette relation fraternelle, qu’aimeriez-vous que le public retienne de «Grand-Petit Frère»? Sur quel aspect du film vous aimeriez que le spectateur s’attarde un peu plus?
Adam, d’abord. C’est une personne à part entière, avec des sentiments, des envies, des colères, de l’humour… Son handicap ne le définit pas.
Il y a bien sûr cette relation fraternelle, qui a une résonance particulière pour moi. Mais, encore une fois, je crois que c’est dans la famille que se trouve la solution. Et dans le film, la famille s’entend au sens large: une famille recomposée, élargie aux proches, aux amis de longue date, mais aussi à ceux que l’on rencontre sur la route de la vie ou sur celle de l’Atlas.











