Dans «L’impossible roman de l’honorable monsieur K.», traduit de l’arabe par Luc Barbulesco (Actes Sud, avril 2026), l’écrivain koweïtien Taleb Alrefai fait entrer la littérature dans la zone interdite où l’argent, la notabilité et la vie privée se disputent le droit d’être racontés. Le roman s’ouvre sur une proposition qui ressemble à une fable contemporaine: un magnat koweïtien invite un écrivain (qui porte le nom de l’auteur) à transformer une vie réelle en «personnage», et la somme promise, plus qu’un appât, devient une épreuve de vérité. Les «100.000 dinars koweïtiens» mesurent l’écart entre les mondes, et elle transforme l’écriture en contrat.
Le texte s’avance alors comme on avance vers une porte lourde: en saluant, en s’excusant, en s’armant d’ironie. D’emblée, le récit signale que l’on passe une frontière sociale. L’écrivain est convoqué par le riche monsieur K. et l’entrevue se déploie dans une musique de bénédictions et de civilités, comme si l’on devait, avant toute négociation, envelopper d’un tissu religieux la transaction la plus profane. Le salut se répète, se surenchérit, s’ornemente: «— Dieu vous accorde une belle soirée! — Dieu vous accorde un soir de lumière! — Qu’Il prête vie au grand écrivain!» L’effet n’est pas seulement pittoresque: il installe un théâtre du respect, où l’écrivain est flatté, presque sacralisé, au moment même où il est requis, instrumentalisé, aspiré par une puissance qui ne dit pas son nom.
Ces rituels tracent la carte d’une société où la littérature conserve assez de prestige pour fasciner, inquiéter, provoquer des résistances, et où l’écriture, dès qu’elle s’approche d’un nom propre, frôle la censure autant que le scandale.
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La scène, surtout, déplace la hiérarchie habituelle. Dans bien des récits, l’écrivain observe les puissants; ici, le puissant observe l’écrivain et le convoite, parce qu’il sait que la littérature fabrique une seconde existence, plus durable que les journaux et plus intime que les archives. Ce renversement donne au roman sa tension propre: la littérature devient une monnaie symbolique que le capital veut acheter, tandis que le texte s’interroge sur son prix, sur sa loyauté, sur sa capacité de refus.
Une intrigue en forme de biographie impossible
Le livre avance ensuite par entretiens et déplacements d’orbite: l’écrivain entre dans l’intimité d’un homme qui semble prêt à déposer tout ce qui ronge son existence: ses humiliations, ses complexes, ses secrets. À mesure que la parole se donne, une forme d’affection naît entre monsieur K. et l’écrivain, mais elle est immédiatement surveillée, encadrée, contestée. L’entourage familial intervient: la fille du magnat encourage l’entreprise, tandis que l’épouse et la mère peuvent aller jusqu’à menacer l’écrivain pour qu’il renonce.
C’est ici que Taleb Alrefai déploie son art du suspens: la question n’est pas seulement «écrira‑t‑il?», mais qu’écrit‑on quand le réel résiste, quand le commanditaire se dérobe, quand la famille réclame le silence, quand l’honneur social pèse sur chaque phrase. Le moteur dramatique n’est donc pas un secret final, mais une instabilité continue: les sphères professionnelles et familiales se brouillent, le héros échappe à celui qui l’écrit, et l’acte de narrer devient lui-même l’événement principal.
Le roman, dès lors, raconte bien plus qu’une interaction entre un homme riche et un écrivain. Il fait du texte une arène où l’auteur se dédouble pour mieux résister à l’emprise, et où la littérature, en s’observant faire, tente d’échapper au piège de servir.
Personnages sous pression
Le premier personnage, paradoxalement, est moins Monsieur K. que la figure de l’écrivain telle qu’une société la regarde: avec fascination, superstition, utilité. L’écrivain se découvre donc vulnérable à ce qu’il sait pourtant analyser: l’honneur symbolique, la caresse du titre, l’illusion d’être nécessaire. Le prestige littéraire n’est pas mort; il circule, parfois de manière inattendue, jusque dans des milieux que l’écrivain croit éloignés de la lecture. «Ils sont peu nombreux en effet, parmi les commerçants, ceux qui s’intéressent à la lecture et à la littérature…», dira-t-il de monsieur K.
Monsieur K., lui, apparaît d’abord comme une absence souveraine: il appelle, il veut parler, il place l’autre sous son regard. L’homme d’affaires veut devenir personnage: non pas être connu (il l’est déjà), mais être raconté par un autre — donc, être légitimé par une forme d’immortalité narrative. Même son nom se charge d’un effet de littérature: le texte note «l’homonymie» qui «ferait sourire» autour de Khaled Khalifa, comme si l’identité du puissant devait, elle aussi, être déjà une fiction, un nom qui résonne, qui dédouble, qui trouble.
Le narrateur, en miroir, n’est pas un pur esprit: le roman s’attarde sur le quotidien, l’intérieur, la fatigue, la vie de famille. Un détail domestique suffit à déplacer le centre de gravité: «je me passai un coup de peigne devant la glace», écrit-il en arrivant chez lui alors que gronde le conflit avec sa douce moitié. La scène se densifie: pendant ce geste minuscule, l’épouse «donnait à manger à la petite Fadia devant la télévision, dans notre chambre à coucher.» Le texte excelle dans l’art de l’infime signifiant. La littérature n’est plus un royaume séparé: elle s’écrit depuis un appartement, une chambre, une télévision allumée, un enfant à nourrir, bref, le mythe de l’écrivain s’effondre, depuis la part prosaïque du monde qui rend l’offre d’argent d’autant plus tentante et d’autant moins abstraite. La création se colle au monde concret, comme si elle rappelait que toute grande question (censure, prestige, pouvoir) s’enracine dans des scènes minuscules. C’est là que la tension devient moderne: non pas dans les grandes idées, mais dans la friction entre la cuisine et le contrat, entre la chambre à coucher et la notabilité, entre l’agacement conjugal et la menace sociale.
Et puis il y a la parole conjugalement contrariée, le frottement des nerfs qu’il veut dissimuler: «Je ne voulais pas lui montrer que ses questions m’agaçaient.» L’écrivain n’est pas maître de lui. Il est déjà pris dans des négociations intimes, bien avant de négocier avec la puissance publique et financière.
Autour de monsieur K., la constellation féminine — fille, épouse, mère — met à nu une autre dimension de la société décrite: l’autorité ne se loge pas uniquement dans l’argent, elle circule dans la famille, dans l’honneur, dans l’ombre portée des matriarches et des épouses qui surveillent la réputation. Le roman se révèle moins sur commande qu’une enquête sur la police sociale de la narration: qui a le droit de parler? Qui a le droit d’écrire? Qui a le pouvoir de faire taire?
Le sens de l’œuvre: censure et lutte des versions
Ce qui se joue, au‑delà de l’anecdote (un riche veut un roman), c’est une hypothèse sur le pouvoir persistant de la littérature dans une société saturée de médias. Et aussi la puissance de suggestion de la réalité propre à l’œuvre littéraire et sur les formes de censure qui tentent de la faire taire. Mais le roman, lui, donne chair à cette idée en la ramenant à des scènes de la vie quotidienne koweitienne.
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Le livre prend alors une valeur de radiographie, au sens clinique. Il montre les antagonismes de classes, de générations, de cultures, non pas par discours, mais par circulation de la parole. La littérature apparaît comme un signe de distinction, mais aussi comme un signe d’inquiétude, car celui qui lit (ou qui se fait écrire) possède un autre accès au monde — un accès qui peut contredire les récits officiels. Le commanditaire n’achète pas seulement une biographie; il tente de maîtriser une version de lui-même. Le roman suggère ainsi que la lutte centrale n’oppose pas vérité et mensonge, mais versions concurrentes: la version que l’homme d’affaires souhaite voir circuler, la version que sa famille tolère, la version que l’écrivain peut supporter d’écrire, la version que son «double» intérieur, une voix criarde qui l’admoneste sur son travail d’écrivain public, conteste.
Ce conflit des versions prend un relief singulier dans un pays traditionnel, où tout le monde se connaît. Dans un tel espace social, la littérature n’est pas un geste privé: elle devient une action située, immédiatement reliée à des noms, des familles, des réputations. Dès lors, l’adjectif «impossible» dans le titre n’est pas seulement une coquetterie: c’est la formulation d’une contrainte réelle. Un roman qui touche le cœur d’une notabilité se heurte à des gardiens du seuil, et ces gardiens peuvent être politiques, mais aussi familiaux, mondains, moraux.
Le style: une oralité ritualisée et une ironie tenue
Le style d’Alrefai se caractérise par l’oralité qui transforme certains passages en véritable dramaturgie. S’y adosse une ironie discrète, presque pudique, formant une sorte de cadence morale: le roman refuse la posture héroïque de l’écrivain incorruptible, mais il refuse tout autant la figure cynique du vendeur de mots. Il préfère la zone grise, celle où l’on cède peut-être, où l’on résiste peut-être, où l’on négocie avec soi-même.
Quant à la traduction de Luc Barbulesco, elle s’inscrit dans une histoire éditoriale: il a déjà traduit Taleb Alrefai (notamment «Les portes du paradis», Actes Sud, 2023), et la collection Sindbad s’est fait une spécialité de rendre lisibles en français des œuvres majeures du monde arabe.
Né en 1958, Taleb Alrefai a d’abord travaillé comme ingénieur civil avant d’occuper des fonctions liées à la culture au sein des institutions koweïtiennes. Il a présidé en 2009 le jury de l’International Prize of Arabic Fiction (souvent appelé Arabic Booker), signe de sa place dans le champ littéraire arabe contemporain. Le romancier explore à la fois la condition des travailleurs immigrés, les fractures confessionnelles, les contradictions de la modernité consumériste et la question des libertés. En février 2023, il a par ailleurs été décoré Officier de l’Ordre des arts et des lettres par l’ambassade de France au Koweït. Parmi ses œuvres traduites chez Actes Sud: «Ici même» (2016), «Al-Najdi le marin» (2020) ou «Hâpy: histoire d’un transgenre koweïtien» (2022).
«L’impossible roman de l’honorable monsieur K.», Taleb Alrefai, 256 pages. Éditions Actes Sud collection Sindbad, 2026. Disponible en précommande dans les librairies.




