88% des Marocains sont contre les merguez

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ChroniqueCela justifie-t-il qu’on les interdise par un article spécifique du Code pénal?

Le 26/02/2020 à 10h58

L’Institut Marocain de Pataphysique Appliquée, sis à Sidi Bennour, a effectué récemment un sondage concernant une grave question qui, telle le monstre du Loch Ness, émerge de temps en temps (et surtout par temps de brume) du marigot; et ne manque pas alors d’agiter les esprits, de Tanger à Lagouira. Cette question, la voici: doit-on tolérer les merguez dans le couscous?

Cette grave interrogation politico-gastronomique provoque des réactions diverses et variées chez le citoyen sondé.

S’il est pieux, il lève les bras au ciel et s’écrie: Allahouma hada mounkar!, autrement dit: Horresco referens! Pour lui, la merguez est l’œuvre du Diable, point. D’ailleurs, ne sont-ce pas les pieds-noirs d’Algérie, ces mécréants, qui l’ont introduite dans la cuisine nord-africaine?

S’il est conservateur, le sondé grommelle: “Des merguez dans le couscous? Pourquoi mettre en danger l’ordre public? Restons-en aux légumes, au modeste poulet et à la chaste viande de bœuf.” Qu’avons-nous besoin de cette bid’a, de cette innovation blâmable?

Ceux qui ne sont pas abonnés aux ablutions se grattent la tête : “Moi, je n’ai rien contre, en principe. Mais si on les accepte, comment éviter que des jeunes, voire des ados, se laissent tenter? Au lieu de se concentrer sur leurs études, ils ne penseront qu'à ça. C’est probablement préjudiciable à la santé. Et puis, il y a les maladies…”

Même le type qui se dit libéral, démocrate, etc., secoue la tête, embêté: “Si on commence à mettre des merguez dans le couscous, où s’arrêtera-t-on? Nos frères du Golfe ne se gêneront plus pour venir faire des orgies chez nous –et s’ils se tapent toutes les merguez, nous en restera-t-il?”

Bref, les résultats du sondage sont sans appel: 88% des Marocains rejettent les merguez. C’est clair, non? Rompez!

Eh bien non, je ne romps pas. Et je pose une question qui ne semble pas avoir traversé la tête de ceux qui ont commenté, pour s’en réjouir, le sondage: si 88% des Marocains rejettent les merguez –en admettant que ce chiffre soit crédible– cela justifie-t-il qu’on les interdise par un article spécifique du Code pénal?

Là est la vraie question.

Si on effectuait un sondage à propos de ce légume infect qui a pour nom mloukhia– je crois que ca s’appelle ‘gombo’ en français–, 99% des Marocains en clameraient la détestation, moi le premier –déjà le nom… on dirait l'expectoration d’un tuberculeux. Faut-il pour autant mentionner la mloukhia dans le Code pénal?

D’autre part, tous ces sondés sont-ils sincères?

L’autre jour, dans un restaurant kabyle qui jouxte l’Institut du Monde Arabe à Paris, j’ai croisé un de ces types qui ont exprimé à 88% leur rejet de la merguez. Il était en train de dévorer, avec force soupirs de délectation, un… oui, vous l’avez deviné: un couscous-merguez. Le bougre semblait goûter aux voluptés du paradis. Devant mon air consterné, il me répliqua:

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise? J’adore ça. Mais je ne vais tout de même pas le dire dans un sondage et passer pour un dégénéré!

Alors, que doit faire le législateur, devant tant d’hypocrisie? Que doit-il mettre dans le Code pénal?

A mon avis, il devrait se taire sur le couscous-merguez, la mloukhia et sur bien d’autres sujets. Pas une phrase! Pas un mot! Oualou!! Et Dieu reconnaîtra les siens.

PS: Faute de place, nous n’avons pas pu commenter le sondage sur les relations hors-mariage et qui donne –c’est surprenant– le même résultat que celui des merguez: 88% contre. Mais la conclusion est la même.

Par Fouad Laroui
Le 26/02/2020 à 10h58