Médecine, pharmacie, ingénierie: les filières qui incarnent encore la réussite sociale au Maroc

Les filières scientifiques continuent de concentrer les ambitions post-bac des jeunes Marocains. (Photo d'illustration)

Médecine, pharmacie, ingénierie… ces filières continuent de concentrer les ambitions post-bac des jeunes Marocains. Le choix des études ne relève jamais d’une simple décision individuelle. Quels enjeux se cachent derrière ces préférences et qu’implique cette orientation pour l’avenir de la jeunesse et de la société?

Le 08/03/2026 à 09h40

Depuis plusieurs décennies, certaines filières occupent une place particulière dans la société marocaine. Dans un contexte où la réussite professionnelle est largement perçue comme la condition première d’une stabilité économique et sociale, les choix éducatifs des jeunes prennent une dimension décisive. Les décisions d’orientation après le baccalauréat ne se limitent pas à une simple préférence académique: elles sont souvent envisagées comme un investissement à long terme, susceptible de garantir un niveau de vie stable et une reconnaissance sociale.

Mais pourquoi les études médicales et d’ingénierie continuent-elles de représenter un gage de réussite sociale? Peut-on parler d’opportunité individuelle ou de reproduction sociale? Et quels compromis ces parcours imposent-ils aux étudiants et à leurs familles?

Pour Chakib Guessous, sociologue et médecin radiologue, l’histoire du pays permet de comprendre en grande partie la persistance de ces représentations. «Au lendemain de l’indépendance, les médecins et les pharmaciens bénéficiaient d’un niveau de vie nettement supérieur à celui des fonctionnaires et de nombreuses autres catégories professionnelles», rappelle-t-il.

À une époque où l’économie marocaine était encore en structuration et où les opportunités professionnelles restaient limitées, ces métiers symbolisaient à la fois la réussite sociale, la stabilité financière et un certain prestige. Les familles ont progressivement intégré cette réalité dans leurs stratégies éducatives, encourageant leurs enfants à s’orienter vers ces professions jugées sûres et valorisées.

Même si le prestige social de certaines professions médicales a évolué avec le temps, cette perception reste fortement ancrée. Pour de nombreux parents, les études médicales ou pharmaceutiques continuent d’être considérées comme un investissement sécurisant. «Le médecin est toujours demandé à la fois par la santé publique, mais également dans d’autres pays», explique le sociologue. Cette dimension internationale renforce l’idée que ces parcours offrent des perspectives professionnelles relativement stables, voire la possibilité d’une mobilité à l’étranger. Dans un contexte économique parfois incertain, la garantie de pouvoir «vivre décemment» demeure un argument déterminant dans les choix d’orientation.

Aujourd’hui encore, ces préférences se reflètent dans les données récentes de l’enseignement supérieur. Entre 2024 et 2025, les effectifs progressent fortement dans plusieurs filières médicales et professionnalisantes: +9,53% en médecine, +17,67% en pharmacie, +10,87% en médecine dentaire et +8,05% en sciences de l’ingénieur. Ces évolutions contrastent avec celles d’autres disciplines. Les sciences et techniques, par exemple, enregistrent un recul de -4,45%. Cette dynamique confirme une tendance déjà observée depuis plusieurs années: les étudiants privilégient les formations directement associées à une insertion rapide sur le marché du travail, tandis que les filières plus académiques ou moins professionnalisantes apparaissent moins attractives.

Cependant, ces choix ne relèvent pas uniquement d’une décision individuelle. L’accès à certaines filières est lui-même structuré par des mécanismes de sélection qui dépassent les seules capacités académiques des étudiants. «Pour accéder aux études de médecine, il faut obtenir une moyenne élevée au baccalauréat. Beaucoup de familles investissent alors dans des cours supplémentaires pour préparer les concours. Et lorsque le jeune doit quitter sa ville pour poursuivre ses études, parfois à plusieurs centaines de kilomètres, cela représente un coût important», explique Chakib Guessous. Autrement dit, la réussite scolaire repose souvent sur un investissement financier préalable: cours particuliers, préparation spécifique aux concours ou encore possibilité de financer un logement étudiant dans une autre ville. Dans ces conditions, les étudiants issus des grandes métropoles comme Casablanca ou Rabat disposent d’un avantage structurel par rapport à ceux qui vivent dans des régions plus éloignées.

Ces dynamiques s’inscrivent également dans une logique de reproduction sociale, où les trajectoires professionnelles tendent à se transmettre d’une génération à l’autre. «Celui qui possède une clinique incitera naturellement ses enfants à devenir médecins pour en assurer la relève. Beaucoup d’enfants se disent alors qu’ils suivront la même voie que leur père, puisqu’il a pu vivre correctement de ce métier», observe-t-il. Ce phénomène ne relève pas seulement d’une pression familiale explicite. Il s’explique aussi par la familiarité avec un univers professionnel donné, par l’exemple parental et par la perception d’un parcours déjà balisé. Dans certains cas, les enfants aspirent eux-mêmes à reproduire la trajectoire de leurs parents, par identification ou par admiration.

Quand la réussite doit aussi être perçue

La dimension d’indépendance professionnelle constitue également un facteur déterminant dans ces choix. «Si vous faites de la physique nucléaire, vous n’allez pas ouvrir votre propre entreprise: vous êtes presque forcément salarié. En revanche, en médecine ou en pharmacie, vous pouvez ouvrir votre cabinet ou votre officine et travailler à votre compte», souligne le médecin radiologue. La possibilité d’exercer une profession libérale, de créer sa propre activité et de maîtriser son avenir économique reste un argument puissant.

À l’inverse, certaines disciplines scientifiques plus théoriques, comme la physique ou les mathématiques, débouchent souvent sur des carrières de recherche ou d’enseignement, moins visibles socialement et généralement inscrites dans le salariat.

Enfin, un phénomène plus récent semble influencer les aspirations des nouvelles générations: la recherche de reconnaissance sociale dans l’espace numérique. «Aujourd’hui, les jeunes ressentent un besoin de visibilité, y compris dans l’espace numérique. Si la reconnaissance sociale n’est pas au rendez-vous, elle est parfois recherchée à travers les réseaux sociaux, qui deviennent une forme de validation», explique Chakib Guessous.

Dans un environnement où l’image publique et la reconnaissance symbolique occupent une place croissante, le choix d’un métier peut également être influencé par la visibilité qu’il procure. L’orientation ne dépend donc pas uniquement des capacités académiques ou des débouchés économiques: elle s’inscrit aussi dans un système de valeurs où la réussite doit être reconnue et visible, à la fois dans la société et dans l’espace numérique.

Par Camilia Serraj
Le 08/03/2026 à 09h40