Ça revient régulièrement dans les gazettes, les discussions, les news de 20 heures… La démographie, c’est le sujet inépuisable, le marronnier des rédactions à court d’inspiration, la grande peur de ceux qui jouent à se faire peur.
Cette fois, c’est un chiffre publié par le Haut-Commissariat au Plan qui agite les esprits: 1,97. Le taux de fécondité des femmes marocaines est «tombé» à 1,97 enfant par femme. (Notez comment les mots nous manipulent: dire qu’il est «tombé», c’est déjà annoncer la chose comme une chute, un accident, quelque chose de préoccupant…) Le Royaume est donc passé sous le seuil de renouvellement des générations, estimé à 2,1 par femme.
Les commentaires vont bon train sur les réseaux sociaux et– une fois n’est pas coutume– ils sont à peu près unanimes: c’est une catastrophe!
Eh bien, non. Ce n’est pas une catastrophe. On se calme. Il n’y a aucune raison de vouloir que la population d’un pays augmente sans cesse. Qu’elle se stabilise est en fait une bonne chose. Toute naissance nouvelle, c’est une bouche de plus à nourrir, c’est un corps à vêtir et à soigner, c’est une personne à instruire, à éduquer, à distraire pendant des décennies. Ce sont donc de plus en plus de ressources naturelles à consommer, sans espoir qu’elles se renouvellent. Il suffit de rouler le long de nos autoroutes pour constater le désastre: Casablanca, Settat, Beni Mellal, Tanger, Fès, El Jadida ne cessent de s’étendre et de dévorer de bonnes terres arables. Il faut des siècles pour régénérer un sol. Et si on a construit toute une ville dessus, il est perdu à jamais.
«Il n’y a aucune raison de préférer une pyramide des âges très large à la base, avec beaucoup plus d’enfants que de citoyens d’âge mûr, ce qui oblige le pays à affecter une énorme partie de ses ressources à la construction, l’entretien et l’animation d’écoles et de collèges.»
— Fouad Laroui
Il a plu cette année et c’est tant mieux. Mais pour autant nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles sécheresses. L’eau manque, structurellement. Les projections du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) montrent que nous serons l’une des régions du monde les plus touchées par le changement climatique
On nous dit: «D’accord mais le problème, c’est que le Maroc vieillit.» Et alors? Il n’y a aucune raison de préférer une pyramide des âges très large à la base, avec beaucoup plus d’enfants que de citoyens d’âge mûr, ce qui oblige le pays à affecter une énorme partie de ses ressources à la construction, l’entretien et l’animation d’écoles et de collèges. Tout cet argent pourrait être affecté à l’investissement productif.
En réalité, le vrai problème, quand la population d’un pays se stabilise, n’apparaît que quand des nations voisines continuent, elles, d’avoir une natalité exubérante. Elles sont alors tentées de «déverser» une partie de leur excédent démographique sur le pays «raisonnable» dont la population n’augmente plus. Le vrai bouleversement démographique est là, surtout quand il y a des disparités culturelles ou religieuses entre la population locale et les nouveaux arrivants, ce qui risque de créer des frictions ou même, à long terme, des «séparatismes», des ghettos, des communautés qui se tournent le dos– quand elles ne s’affrontent pas.
C’est à ce niveau qu’il faudrait engager une réflexion de fond, apaisée, rationnelle, sans rejet épidermique de l’Autre mais sans tabous non plus. Évidemment, on pourrait se demander où, dans quel cénacle, une telle réflexion pourrait être menée. Le Parlement? Pas sûr, vu la démagogie ambiante et les luttes partisanes. La presse? Elle n’exerce plus aucun magistère, hélas. Les réseaux sociaux? Vous plaisantez…
En fait, j’espère qu’il y a quelque part des citoyens d’élite qui n’ont au cœur que l’intérêt du pays et qui se réunissent discrètement pour définir la politique adéquate pour traiter de ce vrai problème démographique qui vient d’être esquissé.
Souhaiter l’existence d’un «cabinet noir» vertueux parce que la discussion publique est mal engagée? On en est là, malheureusement.





