À la rencontre d’Ahmed et Hicham, deux soldats de l’ombre, en guerre contre les déchets

Hicham Amiq, 22 ans, se réveille à quatre heures du matin, six jours sur sept, pour démarrer son service à cinq heures. (S.Bouchrit/Le360)

Le 25/02/2026 à 10h31

VidéoAhmed, la cinquantaine passée, Hicham, 22 ans, mènent le même combat. Assurer un revenu à leur famille en collectant des déchets dans les rues de Casablanca. Ces agents de la propreté sillonnent plusieurs endroits de la ville, chacun selon son circuit, pour faire un travail ingrat, mais ô combien nécessaire.

Ce sont les agents de propreté, des soldats de l’ombre dont le travail ingrat loin d’être gratifiant empêche pourtant les inondations. On se souvient: lors de la dernière alerte de vigilance émise par la Commune de Casablanca en prévision des fortes précipitations du 16 décembre, les eaux ont été rapidement évacuées.

Ils sont environ 4.000 balayeurs à sillonner la ville de Casablanca et à cueillir roses et épines. Certains les admirent, d’autres les méprisent. Pourtant, l’impact de leur mission ne peut en aucun cas être négligé. «Le travail de ces agents contribue en grande partie à éviter que la métropole ne prenne l’eau. C’est indéniable», confie Aicha Elabbassy de Casa Baia. Cette société de développement local se charge du suivi de la gestion déléguée des services de propreté, assurée par deux entreprises: Averda, une multinationale d’origine libanaise opérant à Sidi Bernoussi, Aïn Sebâa, Hay Mohammadi, Aïn Chock et Hay Hassani, et l’autre, marocaine, Arma, opérant entre autres à Anfa, Nouaceur et Aïn Chock.

«Mon circuit, c’est Derb El Hana. Je travaille de 7 heures du matin jusqu’à 14h, non-stop, avec une pause petit-déjeuner de 15 minutes», dit Ahmed Michaal, la soixantaine, grand passionné de poésie. Il pose ses mots avec la même précision qu’il manie son balai: «Le regard des gens? Parfois il est méprisant, parfois il est compatissant. Certains nous respectent, d’autres nous toisent.» Pour cet homme, la collecte des déchets est son unique gagne-pain.

La plupart de ces agents bénéficient du salaire minimum, aujourd’hui fixé à 3.192 dirhams. D’autres peuvent atteindre jusqu’à 5.000 dirhams. En période de pluie, le travail se complique et leur mission devient ardue. «Lorsqu’il pleut, les déchets s’accumulent près des regards de chaussée. Nous devons enlever tous les détritus qui s’approchent des égouts pour qu’ils ne soient pas obstrués, et éviter ainsi les inondations.»

Dans son bac roulant, et à l’instar de tous ses frères d’armes, Ahmed Michaal dispose de son matériel de guerre: une grande brosse pour soulever la terre, une houe pour défricher le sol et désherber, le petit balai qu’on glisse sous les voitures stationnées… Tout cet arsenal l’aide à réussir une mission semée d’embûches.

«Parfois, juste après avoir nettoyé un endroit, on le retrouve dans le même état de saleté, ou parfois même pire», dénonce-t-il.

Croisé au détour d’une rue, un gardien de voiture glisse furtivement: «Regardez, ici dans cet immeuble, des déchets sont jetés par la fenêtre.» Le manque de civisme ne dépend en aucun cas de la catégorie socio-économique ou culturelle. «Détrompez-vous, des fois les quartiers au pouvoir d’achat soi-disant faible respectent davantage la voie publique que les quartiers huppés», lance un superviseur, en connaissance de cause.

Sur le boulevard d’Anfa, un autre soldat, Hicham Amiq, 22 ans. Il se réveille à quatre heures du matin, six jours sur sept, pour démarrer son service à cinq heures. Il est jeune, et jongle, comme il peut, entre son travail et ses études. S’il le pouvait, il se serait consacré entièrement à sa formation.

«J’essaie de m’organiser. Je termine mon service à 12h et l’après-midi je me rends à la faculté. J’étudie la Physique-Chimie à l’Université», explique-t-il.

Depuis un an, Hicham se voue à ce travail répétitif, qui lui permet de financer ses études. «Nous démarrons à 5 heures du matin. On se réunit tous au point de rassemblement, notre chef nous communique notre circuit et nous remet notre matériel. Avec la pince, nous effectuons le piquetage des papiers, des plastiques, des bâtons de sucettes, des mégots de cigarette», lance-t-il courageux, mais intimidé par la caméra.

Ce que vivent Ahmed et Hicham au quotidien n’est pas sans conséquence sur l’ensemble de la métropole. Les chiffres en témoignent.

À Casablanca, pas moins de 4.000 tonnes de déchets sont collectées par jour. Le nouveau cahier des charges encadrant la gestion déléguée des services publics, collecte des déchets ménagers et assimilés et nettoiement urbain, a été adopté le 13 février. Le dispositif introduit un principe d’obligation de résultat. Le budget global consacré à la gestion déléguée est maintenu autour de 1,3 milliard de dirhams. La gestion des déchets devra être assurée sept jours sur sept, tout au long de l’année. Les opérations de balayage manuel et mécanique sont renforcées, avec une catégorisation des voies déterminant la fréquence des interventions selon leur importance et leur niveau de fréquentation.

Pendant ce temps, Ahmed et Hicham, eux, seront déjà au travail.

Par Qods Chabâa et Said Bouchrit
Le 25/02/2026 à 10h31