Tindouf: le Maroc obtient de l’UE un droit de surveillance de l’aide humanitaire

Karim Serraj.

ChroniquePendant des décennies, l’aide destinée à Tindouf a circulé dans un couloir d’ombre: beaucoup d’argent, peu de comptes, trop de vols. Le 28 janvier, l’Union européenne a acté une rupture: un accord signé associe officiellement le Maroc à un «mécanisme de contrôle régulier» des fonds et des cargaisons destinés aux camps de Tindouf. Traduction: la rente humanitaire est sommée de se laisser compter, tracer, justifier, au grand dam du Polisario et d’Alger.

Le 01/02/2026 à 10h59

Le Royaume du Maroc glisse enfin un pied dans la surveillance d’un mécanisme longtemps laissé dans la pénombre, où l’aide humanitaire s’est muée en rente et en écran de fumée. Rabat intègre officiellement le dispositif européen de suivi de l’assistance destinée aux camps de Tindouf. La démarche est sans précédent et sa sémantique politique mérite d’être prise à sa juste mesure. Publié au Journal officiel de l’Union européenne ce 28 janvier, le texte entérine un accord UE-Maroc signé dès le 3 octobre 2025, donc environ un mois avant le vote de la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU.

L’accord invite le Maroc à regarder de près là où, trop longtemps, la communauté internationale a détourné le regard: le contrôle des fonds européens et des aides alimentaires destinés aux camps de Tindouf. Dans cet accord, l’UE s’engage à instaurer «un mécanisme de contrôle régulier en coopération avec le Maroc», tout en promettant «d’intensifier son aide humanitaire aux camps de Tindouf», acheminée par les circuits habituels de l’UE et de l’ONU. Autrement dit, l’accord entérine une rupture: le Maroc devient le partenaire pivot chargé de surveiller l’usage réel des aides européennes au bénéfice des camps.

Portée diplomatique de la participation marocaine

C’est un tournant politique: il ouvre grand la porte au Royaume du Maroc pour mettre sous lumière le «business» du Polisario, nourri depuis des décennies par des aides internationales trop faciles à capter, trop difficiles à tracer. Cet accord, à portée historique, surgit au moment où Bruxelles prétend enfin durcir l’exigence de transparence et vérifier que l’assistance atteint ses véritables destinataires, après des rapports à répétition évoquant irrégularités, opacité et détournements dans les camps de Tindouf. En pratique, l’implication de Rabat vaut aussi label politique: elle consacre le Maroc comme partenaire de confiance et traduit une inflexion européenne, plus assumée, dans la lecture du dossier du Sahara occidental.

Cette coopération UE-Maroc dans les camps de Tindouf consolide la position des 27 sur le Sahara marocain et marginalise davantage le Polisario et l’Algérie sur la scène internationale. Elle confie un rôle actif au Royaume là où, hier encore, l’UE s’en remettait presque exclusivement à l’ONU, à Alger et au Polisario pour la gestion de l’assistance.

«L’ONU rapporte que 65% des enfants et 69% des femmes en âge de procréer (non enceintes) présentent des cas d’anémie. C’est un marqueur de carence, de fatigue chronique, de corps maintenus à bas bruit»

—  Karim Serraj

Cette évolution froisse les adversaires, qui voient d’un mauvais œil l’entrée du Maroc dans ce qu’ils considèrent comme leur chasse gardée. Le Polisario, parlant pour deux, a d’ailleurs rejeté officiellement l’arrangement UE–Maroc, tandis que l’Algérie, fidèle à sa méthode, fait le sous-marin. Mais, la caravane passe. En impliquant Rabat, l’UE acte de facto une règle nouvelle: toute aide devra être traçable, justifiée, défendable, y compris au regard du Maroc, désormais pièce maîtresse du dispositif. Et cela place le Polisario comme les autorités algériennes devant leurs responsabilités, non seulement sur l’usage des fonds, mais sur les conditions mêmes de vie dans les camps.

Diplomatiquement, la participation marocaine fonctionne donc comme un désaveu implicite de la gestion passée de l’aide à Tindouf, et renforce le Maroc dans un rôle d’interlocuteur incontournable du dossier saharien.

Une situation des camps au bord du chaos

La situation dans les camps, on la connaît et, pire, Alger l’a laissée se dégrader comme si l’habitude tenait lieu de politique. À Tindouf, l’humanitaire n’est plus une promesse: c’est un stock qui s’épuise, une chaîne d’approvisionnement qui casse, une enfance qui paie comptant les arrangements des militaires qui préfèrent acheter des biens mal acquis dans le monde plutôt que de sauver des vies damnées. Une enquête nutritionnelle relayée par l’ONU en Algérie, datée du 25 juin 2025, décrit une détérioration «alarmante» et parle d’une malnutrition aiguë globale (GAM) à 13,6%, «le chiffre le plus élevé observé depuis 2010». On ne discute plus d’un simple «besoin», mais d’une urgence qui s’installe, s’épaissit, se normalise.

Les chiffres, eux, ont la cruauté des évidences. L’ONU rapporte que 65% des enfants et 69% des femmes en âge de procréer (non enceintes) présentent des cas d’anémie. C’est un marqueur de carence, de fatigue chronique, de corps maintenus à bas bruit, comme si l’organisme devait apprendre à survivre en mode économie. Et pendant que la rhétorique tourne, les financements s’évaporent: le communiqué onusien souligne que seuls 34% des 103,9 millions de dollars requis pour le plan de réponse ont été mobilisés. Autrement dit, la pénurie n’est pas une fatalité du désert: c’est aussi la conséquence d’une crise sous-financée, donc mécaniquement aggravée.

À ce tableau s’ajoute la faim diffuse, celle qui ne fait pas toujours la Une, mais ronge chaque jour: près de 88% des réfugiés sont en insécurité alimentaire ou menacés d’y basculer, selon des références reprises par des acteurs onusiens et humanitaires. Le gouffre est là, et ce qui choque, ce n’est pas seulement la profondeur, c’est la longévité du déni.

Modalités du contrôle et rôle du Maroc dans le mécanisme

Concrètement, quel contrôle le Maroc exercera-t-il dans ce mécanisme de suivi? L’accord prévoit la mise en place d’un «mécanisme d’évaluation conjointe» piloté par les deux parties (Union européenne et Royaume du Maroc) afin de suivre l’usage des financements européens et d’en vérifier la destination réelle. Cela implique, à intervalles réguliers, des échanges d’informations, des réunions de suivi et une chaîne d’arbitrage inscrite dans l’architecture institutionnelle de l’accord d’association UE-Maroc. Le comité d’association aura la main: il devra fixer les modalités précises de l’évaluation et adopter, prochainement, un mode opératoire détaillé. Tout indique qu’un groupe de travail technique, réunissant des représentants de la Commission européenne et du gouvernement marocain, passera au crible les rapports d’avancement, les données d’acheminement et les indicateurs de performance des programmes humanitaires.

L’objectif affiché, lui, se veut sans ambiguïté: produire des bénéfices «précis, concrets, substantiels et vérifiables» au profit des populations éligibles aux aides de l’UE— qu’elles aient regagné le Maroc et vivent dans les provinces du Sud, ou qu’elles demeurent confinées dans les camps. Dans ce schéma, le Maroc devient co-garant: non pas distributeur, mais vigie, chargé de s’assurer que l’argent européen sert des vies, et non des causes parallèles. Le mécanisme conjoint lui offre aussi une tribune officielle, dans le cadre exigé par la CJUE, pour encadrer l’application des accords UE-Maroc aux territoires concernés.

Sur le terrain, la distribution ne change pas de mains: elle restera assurée par les agences spécialisées de l’ONU (PAM, HCR…) et les partenaires humanitaires de l’Union. Mais la nouveauté est ailleurs: Rabat est associé au contrôle ex post. Accès privilégié aux audits, aux statistiques de livraison, aux évaluations d’impact, possibilité de formuler des remarques, d’exiger des clarifications écrites, de demander des correctifs lors des réunions conjointes. Le Maroc pourra surtout pousser des mesures d’intégrité concrètes— traçabilité, étiquetage, suivi logistique, vérification des circuits— pour réduire la zone grise où prospèrent les détournements.

Dernier point, décisif: le dispositif se fait sans participation du Polisario. Tant mieux. Aucun siège, aucun rôle, aucune «co-gestion» symbolique ne leur est accordée. En clair, notre pays obtient une latitude de surveillance, Bruxelles apporte ses instruments de contrôle, et le mécanisme se dote d’un contrepoids explicite: identifier les dysfonctionnements, documenter les écarts, et exiger que chaque euro dépensé se traduise par un résultat tangible, vérifiable, sur le terrain.

Cadre juridique et technique du mécanisme de suivi

Le mécanisme de suivi conjoint UE-Maroc s’emboîte dans un cadre juridique serré, pensé pour verrouiller ce que, pendant des années, on a laissé flotter. L’accord d’octobre 2025 en constitue la clé de voûte. En l’intégrant à l’accord d’association, il ajoute une «déclaration commune» qui donne corps, noir sur blanc, à l’architecture de suivi. Et, surtout, il arrime le dispositif à une référence contentieuse assumée: le paragraphe 153 de l’arrêt de la CJUE, explicitement invoqué comme base d’un «mécanisme de contrôle régulier» comprenant une évaluation conjointe entre Rabat et Bruxelles. Autrement dit, le mécanisme n’est pas seulement politique, mais écrit pour résister aux procès, aux contestations, aux faux-semblants juridiques.

Sur le plan technique, le suivi est greffé aux organes existants de la relation UE-Maroc, ce qui lui évite la fragilité des structures ad hoc. La logique est celle d’un dispositif routinisé: collecte d’informations, consolidation de données, synthèses périodiques, puis arbitrages. Très vraisemblablement, cela se traduira par des livrables réguliers, des rapports structurés, inventaires et bilans sur les flux d’aide expédiés vers Tindouf et sur les difficultés constatées au niveau des circuits d’acheminement et de mise en œuvre. À partir de ces constats, les deux parties pourront produire des recommandations opérationnelles: réorientation d’un financement, révision d’un calendrier, mobilisation d’expertise, ou signalement formel aux interlocuteurs compétents lorsque des abus sont identifiés.

L’Union européenne s’appuiera, pour nourrir ce suivi, sur ses propres instruments de contrôle et de conformité, notamment les services dédiés à l’aide humanitaire et les dispositifs anti-fraude. Le Maroc, de son côté, pourra activer ses relais de coopération et de coordination institutionnelle, de manière à répondre, documenter, recouper, et maintenir la pression sur la traçabilité. L’ensemble sera encadré au plus haut niveau politique, entre les canaux diplomatiques marocains et l’appareil européen compétent, afin d’éviter que le mécanisme ne se transforme en simple échange de paperasse.

Enfin, l’accord ménage une zone d’ajustement: en cas de divergence d’interprétation ou d’évaluation, des «modalités spécifiques» peuvent être fixées et adoptées rapidement après l’entrée en vigueur, signe d’un dispositif conçu pour être affiné au contact du réel. Une chose est certaine: en créant ce cadre, l’UE et le Maroc ont cessé de traiter l’aide comme un acte sans lendemain. Ils l’ont transformée en objet de droit, de procédure et de vérification, un changement de nature qui rebat les cartes d’un dossier humanitaire et politique vieux de près d’un demi-siècle.

Ce que le dispositif peut changer concrètement dans les camps

L’intégration du Maroc dans le suivi des aides ouvre une brèche d’espoir pour les camps de Tindouf, une brèche dans laquelle peuvent enfin passer des choses simples, vitales, mesurables: davantage de denrées, des soins mieux approvisionnés, des services plus réguliers pour les populations les plus vulnérables. Ces dernières années, plusieurs bailleurs ont ralenti, réduit ou conditionné leur assistance, lassés par les soupçons de captation, d’opacité, de «pertes» inexpliquées qui ont engraissé des militaires algériens, ou des séparatistes du Polisario possédant fermes en Amérique du Sud, grosses entreprises en Europe ou des comptes bancaires anonymes dans le’ no man’s land des paradis fiscaux. Un contrôle renforcé peut inverser cette mécanique de défiance: il peut pousser les financeurs à revenir, à réinvestir, et à «adapter l’aide aux besoins réels» des réfugiés, selon les termes d’une résolution du Parlement européen. La logique est implacable: si l’on sait enfin qui reçoit quoi, combien, et à quel rythme, l’enveloppe peut être calibrée avec précision, au lieu d’alimenter un système où l’incertitude sert de paravent. Pour les Sahraouis des camps, cela peut se traduire par des rations distribuées équitablement, des médicaments non périmés livrés à temps, des infrastructures de base maintenues à flot par des financements extérieurs qui cessent d’être aspirés en route.

Surtout, l’entrée de Rabat dans le dispositif remet au centre une question que l’on a méthodiquement étouffée: le recensement dans les camps. Depuis près d’un demi-siècle, le Maroc et, par intermittence, les Nations unies réclament un comptage officiel. L’Algérie et le Polisario s’y sont opposés, car le flou est une ressource: plus le chiffre est gonflé, plus l’aide est abondante, et plus les marges de manœuvre s’élargissent. Le nombre de 155.000, voire 170.000, avancé par Alger est contesté. L’ONU retient officiellement une estimation de 90.000 et elle envoie des aides pour ce chiffre-là. Le Maroc affirme que même cette base devrait être révisée à la baisse. Dans cette bataille des chiffres, l’Office européen de lutte antifraude (OLAF), organisme de surveillance, a déjà souligné comment la surestimation a pu faciliter, sur la durée, des détournements d’ampleur. En intégrant Rabat au suivi, l’UE semble acter de facto que la transparence démographique n’est plus un luxe, mais une condition. Si le mécanisme conjoint parvient ne serait-ce qu’à imposer un début de recensement, ce serait une rupture majeure: identifier les plus vulnérables, cibler mieux l’assistance, assécher l’inflation des listes et, surtout, rendre les «bénéficiaires» à leur statut de personnes.

L’accord prévoit aussi un appui à des programmes éducatifs, culturels et de formation au profit des Sahraouis des camps. Si ces dispositifs passent du papier à la réalité, ils peuvent ouvrir une fenêtre pour les jeunes, trop souvent coincés entre l’ennui, l’isolement et l’envie d’aller faire carrière dans des milices terroristes du Sahel. Formations professionnelles, bourses, passerelles, échanges: tout ce qui desserre l’étau d’une vie suspendue.

Enfin, une meilleure gouvernance de l’aide peut réduire les tensions internes que l’opacité a nourries: marchés noirs, privilèges, frustrations, rancœurs, ce carburant quotidien des sociétés enfermées. En suivant strictement les approvisionnements «du port d’Oran jusqu’au camp», écrit l’UE, les nouveaux partenaires cherchent à couper l’herbe sous le pied aux trafics. Et, en officialisant la vigilance de Rabat, l’initiative met le Polisario et Alger devant une alternative brutale: jouer enfin le jeu humanitaire, ou assumer, au grand jour, ce que l’ombre protégeait. À terme, les populations de Tindouf ont tout à y gagner: moins de prédation, plus de justice et un début de dignité retrouvée.

Par Karim Serraj
Le 01/02/2026 à 10h59