Les récentes prises de position européennes sur le Sahara et l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité en octobre 2025 relancent le débat sur l’évolution des relations entre le Maroc et l’Union européenne. Avec un soutien international croissant à son plan d’autonomie, Rabat apparaît comme un acteur central dans la région, tandis que Bruxelles cherche à consolider un partenariat plus équilibré.
Pour décrypter ces évolutions, Doha Lkasmi, directrice générale du cabinet NSI Maroc, apporte son éclairage. Spécialiste reconnue de la politique étrangère marocaine et de la question du Sahara, cette docteure et chercheuse affiliée au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po Paris a évolué entre le monde académique, le conseil stratégique et la diplomatie marocaine, avec des expériences à Yale University et à University of Oxford, ainsi qu’au sein de représentations diplomatiques marocaines en Europe. Forte de ce parcours à la croisée de l’analyse géopolitique et de l’influence stratégique, elle revient sur l’état actuel du partenariat Maroc-UE et les perspectives qui se dessinent pour les années à venir.
Le360: les récentes positions de l’Union européenne sur la question du Sahara ont suscité de nombreuses réactions. Quelle lecture politique et diplomatique faut-il en faire aujourd’hui?
Doha Lkasmi: il faut d’abord rappeler que la relation entre le Maroc et l’Union européenne a récemment traversé une période de creux et d’incompréhension. Celle-ci était notamment liée aux décisions de la Cour de justice de l’Union européenne concernant les accords commerciaux impliquant le Sahara, mais aussi à certaines critiques exprimées par la Commission européenne à l’égard du Maroc. Ces éléments ont contribué à tendre les relations entre Rabat et Bruxelles. Toutefois, au regard de la richesse et de la densité des liens qui unissent le Maroc et l’Union européenne — qu’ils soient historiques, économiques, sécuritaires ou culturels — ni Rabat ni Bruxelles n’avaient intérêt à laisser ces tensions s’installer durablement. De part et d’autre, des efforts ont donc été engagés pour rétablir un climat de confiance.
Comment ces efforts diplomatiques se sont-ils concrètement traduits des deux côtés?
Du côté marocain, la diplomatie, sous l’impulsion du Roi, s’est montrée plus offensive et proactive, en multipliant les démarches d’explication et de pédagogie, aussi bien auprès des institutions européennes que des États membres, afin de rappeler les intérêts vitaux du Royaume. Cette dynamique a permis à l’Union européenne de mesurer à nouveau le rôle central du Maroc dans son voisinage sud. Parallèlement, du côté européen, on a observé une attitude plus ouverte, marquée par une volonté de mieux comprendre le Maroc et d’intégrer davantage ce que le Royaume considère comme ses intérêts nationaux essentiels. Grâce à ces efforts diplomatiques réciproques, les deux parties ont pu dépasser cette période de tension et replacer leur partenariat dans une perspective plus sereine, fondée sur des intérêts partagés.
Ces prises de position traduisent-elles, selon vous, une évolution de la posture européenne vis-à-vis du Maroc et de la question du Sahara?
Aujourd’hui, le Maroc et l’Union européenne ont clairement exprimé leur volonté d’aller de l’avant sur le dossier du Sahara. Lors du dernier Conseil d’association tenu à Bruxelles le 29 janvier 2026, l’Union européenne s’est notamment félicitée de l’adoption, en octobre 2025, de la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Dans ce contexte, elle considère désormais que le plan d’autonomie proposé par le Maroc en 2007 peut constituer une base sérieuse pour parvenir à une solution politique à ce différend. Ce plan est perçu comme une option juste, crédible et susceptible de recueillir un consensus. L’Union européenne a également salué les efforts du Maroc pour préciser les contours de cette initiative, en détaillant ce que signifierait concrètement une autonomie du Sahara sous souveraineté marocaine et la manière dont elle pourrait être mise en œuvre.
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Comment expliquer cette évolution de la position européenne?
Cette inflexion s’inscrit dans un contexte international plus large, marqué par un soutien croissant au plan d’autonomie marocain. Au sein même de l’Union européenne, un nombre croissant d’États membres ont exprimé un appui explicite à cette initiative. C’est le cas de partenaires historiques du Maroc tels que la France, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie ou la Belgique, mais aussi de pays plus éloignés géographiquement, à l’image de la Lettonie, qui considèrent désormais cette proposition comme la plus crédible pour stabiliser la région. Parallèlement, cette dynamique se confirme également à l’échelle internationale. Les États-Unis, ainsi que des ensembles régionaux comme les pays du Golfe, affichent un soutien constant au plan d’autonomie marocain, contribuant ainsi à renforcer son assise sur la scène internationale.
Dans ce contexte, comment caractériser l’état actuel des relations entre le Maroc et l’Union européenne? Sommes-nous plutôt dans une phase de consolidation ou de recomposition?
Je dirais que la relation entre le Maroc et l’Union européenne se situe aujourd’hui à la fois dans une phase de consolidation et de recomposition. Il y a d’abord une volonté claire de consolider les acquis. Le premier pilier reste l’accord d’association, qui fête cette année ses trente ans et qui constitue le cadre juridique fondamental des relations entre les deux parties. À cela s’ajoute un dialogue politique de haut niveau, qui permet à Rabat et à Bruxelles d’échanger régulièrement sur leurs priorités respectives et de coordonner leurs positions. La relation repose également sur un socle économique particulièrement dense: l’Union européenne demeure le premier investisseur au Maroc ainsi que son principal partenaire commercial. Enfin, la coopération sécuritaire constitue un autre axe central, avec des échanges étroits sur les questions de sécurité et de stabilité régionale.
En quoi peut-on parler, en parallèle, d’une recomposition de ce partenariat?
La recomposition tient surtout à l’évolution de la nature du partenariat. Il ne s’agit plus seulement d’une relation où les orientations seraient principalement définies à Bruxelles et relayées vers le Maroc, mais d’un modèle appelé à devenir plus équilibré et plus mature. L’enjeu est d’aller vers une relation davantage fondée sur la co-construction des priorités et des programmes de coopération. Cela implique un véritable changement de paradigme, dans lequel le Maroc et l’Union européenne dialoguent et décident sur un pied d’égalité. Dans cette perspective, les deux partenaires seraient amenés à négocier et définir ensemble leurs orientations, dans le respect des priorités de chacun mais aussi autour d’objectifs communs, afin de bâtir un partenariat plus stratégique et plus équilibré.
Au-delà de la question du Sahara, quels pourraient être les principaux axes de coopération entre le Maroc et l’Union européenne dans les prochaines années?
Le Maroc et l’Union européenne disposent de plusieurs leviers importants pour renforcer leur coopération. Le premier concerne la sécurité et la stabilité régionale. La région euro-méditerranéenne est confrontée à de nombreux défis sécuritaires, notamment les trafics illicites et les réseaux criminels qui opèrent entre les deux rives de la Méditerranée. Dans ce contexte, le Maroc occupe une position stratégique, à la croisée de l’Europe et du Sahel, et peut jouer un rôle clé dans le renforcement de la résilience et de la stabilité de cet espace, en étroite coordination avec l’Union européenne. Un deuxième axe majeur est celui de la transition énergétique et du développement durable. Le Maroc s’est imposé comme l’un des pays leaders en Afrique dans le domaine des énergies renouvelables. Cette dynamique ouvre la voie à un renforcement des investissements européens dans des secteurs comme le solaire, l’éolien, le dessalement de l’eau, l’efficacité énergétique ou encore le développement d’infrastructures plus durables. Enfin, un troisième champ de coopération concerne l’innovation et la recherche. Le Maroc et l’Union européenne pourraient renforcer les échanges scientifiques et technologiques, notamment en facilitant la mobilité des chercheurs entre les deux rives et en développant des programmes de recherche cofinancés entre universités marocaines et européennes.
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Quelles perspectives se dessinent pour l’avenir des relations bilatérales entre le Maroc et l’UE dans un contexte géopolitique en mutation?
Dans un contexte international marqué par la multiplication des crises et une instabilité croissante, aucun État ni aucun ensemble régional ne peut aujourd’hui relever seul les grands défis économiques, sécuritaires ou humains. L’avenir repose donc de plus en plus sur des logiques de coopération renforcée et de partenariats stratégiques entre acteurs régionaux. Les relations entre le Maroc et l’Union européenne pourraient évoluer vers un partenariat encore plus structuré, capable d’agir comme un véritable pôle de stabilité face aux défis de la scène internationale. Cela pourrait se traduire par le développement de capacités communes d’anticipation et de gestion des crises, afin de réagir plus rapidement aux situations d’instabilité. Il s’agirait également de renforcer le dialogue stratégique entre Rabat et Bruxelles, afin de pouvoir, dans certains contextes, porter des positions convergentes sur les grandes questions internationales. Cette dynamique pourrait aussi passer par la mise en place de projets plus intégrés visant à renforcer la résilience de l’espace euro-méditerranéen, notamment dans les domaines économique, énergétique ou sécuritaire.






