Le Polisario chez l’oncle Sam

Karim Serraj.

ChroniqueQue s’est-il passé durant les cinq jours du Polisario à Washington? Un voyage tenu sous cloche, un avion spécial algérien et une délégation du Polisario conduite à la table sans pouvoir y poser son vieux fétiche: le référendum. Les États-Unis s’installent comme hôte et pilote, l’ONU reste en filigrane, et Alger observe, crispé, un couloir diplomatique qui se rétrécit.

Le 25/01/2026 à 10h58

Le Maroc avait posé, comme un verrou préalable à toute discussion, des conditions nettes et non négociables. Le retour au cessez-le-feu de 1991: cette trêve longue comme un fil tendu dans le désert, que le Polisario avait fini par rompre unilatéralement en novembre 2020, ouvrant une séquence d’hostilités diffuses et de frictions intermittentes. Et, au lendemain de l’adoption le 31 octobre 2025 de la résolution 2797 par le Conseil de sécurité, ce regain de bruit de fond et ces communiqués qui laissaient entendre dans les camps que la guerre a repris.

Or, depuis le décès, ou l’élimination, début janvier, de Mustafa Mohamed Ali Sid Bachir, figure centrale du clan de la «guerre» dans l’appareil sécuritaire du Polisario, quelque chose s’est refermé. Les dépêches martiales qui annonçaient la reprise des armes se sont tues et la rhétorique de la libération des terres occupées, soudain, remise au fond d’un tiroir.

Le Polisario a alors glissé, contraint plus que converti, vers la seule diplomatie. Profil bas, ton amorti, il s’est plié au cadre imposé par la résolution 2797, laquelle ouvre un horizon défini, une fenêtre précisément découpée: un calendrier et un couloir étroit. Ce 19 janvier, une délégation du Polisario est arrivée à Washington pour prendre part à une session préparatoire des négociations politiques avec le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie prévues sous l’égide des États-Unis. Un voyage discret qui a duré 5 jours.

Alger a pesé de tout son poids sur le Polisario pour l’ouverture de ces discussions. Ce dernier a aussi accepté le déplacement à Washington hors du cadre exclusif de l’ONU, et n’a pas rejeté la main tendue du Maroc. En arrière-plan, planait une menace plus lourde que les mots: la stigmatisation croissante des séparatistes aux États-Unis, et l’ombre, désormais tangible, d’une éventuelle désignation comme organisation terroriste en cas d’entêtement. Au bout de la ligne, l’obstination ouvrait sur un couperet.

Le Polisario est rentré à Alger le 23 janvier, presque à pas feutrés, sans annonce préalable, ni de sa part ni de celle de son tuteur. Un retour sans fanfare, comme si l’épisode devait rester, autant que possible, hors champ. Pourtant, une pièce du dispositif a fini par émerger: un avion spécial, affrété par la présidence algérienne, a assuré le transport des émissaires du Polisario. L’appareil a décollé d’Alger, a marqué une escale à Madrid, avant de rejoindre Washington.

«ce déplacement ressemble, au fond, à une supplication déguisée, une tentative de retarder l’horloge, de chercher un trou de souris pour se soustraire aux décisions du Conseil de sécurité»

—  Karim Serraj

La délégation du Polisario était conduite par le malotru Mohamed Yeslem Beissat, le «ministre des Affaires étrangères» sahraoui. À côté de Beissat qui est davantage rompu aux insultes et aux manœuvres grossières, trois figures rodées aux couloirs internationaux: Mouloud Saïd, autoproclamé représentant du Polisario à Washington, Sidi Mohamed Omar, autoproclamé représentant auprès de l’ONU et coordinateur avec la MINURSO et Fatma Mehdi, «ministre sahraouie de la Coopération». Autour de ce noyau, il est notamment attendu que Mohamed Salem Ould Salek, ancien chef de «la diplomatie» du Polisario, prenne, lors des prochaines sessions, la tête de l’équipe de négociation. Une séquence test où l’on jauge les rapports de force avant d’entrer dans le dur, comme on sonde l’eau du bout du pied avant de s’y engager tout entier.

Objectif principal de la session «exploratoire» pour le Polisario

Ce voyage a consisté pour le Polisario à prendre la température à Washington, jauger la solidité des «garanties», vérifier jusqu’où l’administration américaine accepterait d’entendre, ou de tolérer, une dernière tentative de réorientation. Le Polisario a cherché, contre toute attente, à remettre sur la table la proposition mort-née transmise le 20 octobre 2025 au Secrétaire général de l’ONU, avec sa condition centrale: «référendum supervisé par les Nations unies et l’Union africaine». Une demande sèche, qui a fait sourire Washington, sonnant comme un retour en arrière, à rebours du cours des choses, mais à laquelle le mouvement s’agrippe sans conviction comme on serre une bouée dans une mer démontée: non parce qu’elle ouvre réellement une porte, mais parce qu’elle évite, psychologiquement et politiquement, l’aveu d’un échec.

La séquence a consisté donc à tester la volonté politique des Américains: existe-t-il, dans les marges, une concession, un geste, une ambiguïté utile qui permettrait au Polisario de prétendre qu’un «feu vert» américain est possible et, dès lors, de justifier l’ouverture de rounds de négociation sur un terrain moins défavorable? Mandaté en sentinelle par Alger, le Polisario est venu sonder, chez Trump, la possibilité d’un infléchissement pragmatique, même minime, qui relancerait sa capacité à peser sur le tempo.

Prenons de la hauteur: ce déplacement ressemble, au fond, à une supplication déguisée, une tentative de retarder l’horloge, de chercher un trou de souris pour se soustraire aux décisions du Conseil de sécurité, et de déplacer, ne serait-ce que de quelques centimètres, la ligne déjà tracée. Il y a là comme une forme d’espérance désespérée, Alger et le Polisario sachant pertinemment qu’il n’est pas possible de se soustraire à l’autonomie sous souveraineté marocaine. Et encore moins face à Washington, qui a déjà pesé de tout son poids pour avaliser le plan de paix proposé par le Maroc.

La réponse de concert de Washington et du Maroc

En face, l’administration Trump a réitéré la ligne rouge du Royaume et répété sans détour que toute solution doit s’inscrire «dans le cadre de la souveraineté marocaine». La position marocaine a été décrite comme «la seule base de discussion réaliste», une lecture désormais enchâssée dans la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 à l’ONU. La convergence des deux discours a donné à la rencontre son décor et sa pente: avant même d’entrer dans le vif, les limites et l’horizon étaient déjà tracés.

Cette ligne rouge a cadré le contenu même de la réunion préliminaire. Aucun référendum d’autodétermination n’a figuré à l’ordre du jour de la session exploratoire, malgré les attentes initiales du camp adverse. Les hommes du président Trump ont fait savoir aux représentants du Polisario que le seul cadre envisageable, la seule matrice de négociation admise, restait le plan d’autonomie marocain. En conséquence, toute proposition sortant de ce couloir a été écartée d’emblée, comme on repousse une pièce qui ne correspond pas au puzzle.

Cette fermeté a pris à revers le Front Polisario, qui espérait, visiblement, discuter d’autres possibilités. Mais la porte est restée close. Face à l’intransigeance américaine, la délégation sahraouie a demandé un délai pour «consulter» sa direction politico-militaire et, plus directement, le régime d’Alger, dont l’ombre plane sur chaque décision. La scène a alors pris des allures de suspension. Le Polisario a quitté la capitale américaine peu après cette rencontre préliminaire. L’avion spécial algérien qui assurait le transport a atterri à Alger le 23 janvier au soir.

Dans la foulée, le chef de délégation, le malotru Beissat, a rejoint le chef des séparatistes, Brahim Ghali, pour faire le point. Ghali, ensuite, s’est éclipsé dans la capitale afin de rencontrer les responsables algériens. Reste désormais une étape décisive: une réponse officielle à l’offre américaine. Une réponse positive de la paire Polisario/Alger ouvrirait la voie à l’organisation rapide d’une véritable séance de négociation, non plus une reconnaissance en terrain vague, mais un round formel, avec agenda, méthode, et, surtout, un cadre verrouillé.

Lieux officiels et logistique des réunions

Fait notable, cette séance de prospection s’est déroulée sous l’égide directe de l’administration américaine, dans des locaux gouvernementaux à Washington, et non dans des bureaux officiels de l’ONU à New York. À ce stade, les États-Unis ne se contentent pas d’observer en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, ils reçoivent, encadrent et, déjà, imposent la gravité de leur influence.

Pour autant, le fil onusien n’a pas été rompu. Staffan de Mistura, envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental, a fait le déplacement et était présent sur place. Le mandat qui lui est confié a partie liée avec la résolution 2797 du Conseil de sécurité qui consacre l’autonomie sous souveraineté marocaine comme solution au différend du Sahara. Autour de ce noyau, un autre nom pèse: Massad Boulos, conseiller de Donald Trump, également présent. Enfin, notons la participation du chef de la MINURSO, le général Alexander Ivanko, qui connait la zone tampon du Sahara comme sa poche, silhouette de terrain, œil militaire, garant de la réalité contre les abstractions.

À Alger, dit-on, c’est la panique. Le trou de souris, ardemment recherché par la délégation des séparatistes, n’a pas été trouvé à Washington et il va bien falloir s’asseoir à la table des négociations pour parler d’une solution, exclusivement dans le cadre de la souveraineté du Maroc, ou bien devenir des parias aux yeux de la communauté internationale et s’exposer à la colère de l’administration Trump.

D’après plusieurs sources diplomatiques, Washington envisagerait d’organiser une première rencontre formelle dès fin février ou début mars 2026. Elle ne se tiendrait pas nécessairement aux États-Unis: des options sont évoquées, notamment Oslo (Norvège) ou Doha (Qatar), deux capitales qui auraient manifesté leur disponibilité à faciliter un dialogue et, surtout, à atténuer, aux yeux d’Alger, la centralité américaine.

Les prochains jours diront si le Polisario et Alger acceptent de s’asseoir avec le Maroc pour parler d’autonomie sous souveraineté marocaine. En réalité, les miliciens et le régime d’Alger sont désormais engagés dans un goulot d’étranglement, un entonnoir dont on ne s’extrait plus sans coût, sans risque, sans se heurter à une sanction politique plus lourde. La balle est donc dans leur camp. Mais c’est une balle qui pèse, et qui brûle les mains de celui qui la garde trop longtemps…

Par Karim Serraj
Le 25/01/2026 à 10h58