Il existe des défaites qui font grandir les nations et d’autres qui les révèlent. L’Algérie a choisi une troisième voie: nier la défaite, la rebaptiser, la maquiller, puis accuser le monde entier d’en être responsable. Du football à la diplomatie, des stades de la CAN 2025 aux couloirs feutrés du Conseil de sécurité, une même mécanique est à l’œuvre. L’incapacité chronique à faire face au réel. Le déni n’est plus un accident, il est devenu une culture, un ciment idéologique partagé entre le régime et une large partie de l’opinion publique.
La récente élimination de l’équipe nationale algérienne face au Nigeria à la Coupe d’Afrique des Nations comme la réaction hystérisée à l’adoption d’une nouvelle résolution onusienne sur le Sahara offrent une radiographie parfaite de ce mal algérien. Deux événements sans rapport apparent, mais un même réflexe pavlovien. Ce n’est jamais une défaite, c’est toujours un complot.
Quand zéro tir cadré devient une victoire morale
Revenons aux faits, ces intrus indésirables dans le récit officiel. Lors de son match décisif en quart de finale de la CAN face au Nigeria, perdu 2-0 samedi 10 janvier dernier, l’Algérie n’a produit… strictement rien. Zéro tir cadré pendant toute la rencontre. Un seul tir non cadré, laborieux, presque accidentel, à la toute fin du match, autour de la 90ème minute. Pas de domination, pas d’occasions, pas d’élan collectif. Une équipe apathique, désorganisée, dépassée.
Et pourtant, au lendemain de l’élimination, le diagnostic sportif n’a pas intéressé grand monde. Très vite, la défaite s’est métamorphosée en intrigue géopolitique. Selon la narration dominante relayée sur les réseaux sociaux, les médias et jusque dans les cercles se prétendant informés, l’Algérie aurait été victime d’un complot international savamment orchestré: Israël, Fouzi Lekjaa, la FIFA, la CAF, l’arbitrage, tous ligués pour abattre la sélection algérienne. Le stade de Marrakech qui a abrité la rencontre était devenu une annexe du Mossad.
Journaliste franco-algérien et farouche opposant du régime Tebboune-Chengriha, Mohamed Sifaoui le résume avec un sarcasme glaçant: en Algérie, quand l’équipe nationale perd, ce n’est jamais parce qu’elle a mal joué, mais parce que le résultat aurait été décidé en amont. Le terrain ne compte plus, le ballon non plus. Seule compte la théorie du complot.
Le sommet de l’absurde a été atteint lorsqu’un compte prétendument spécialisé dans l’information sportive a expliqué, sans rire, que l’Algérie ne s’était pas inclinée face au Nigeria. Non. Elle se serait «retirée», calmement, souverainement, après avoir déjoué un plan maroco-sioniste sournois. Une retraite stratégique, presque napoléonienne, mais sans tirs cadrés. Sifaoui en ironise avec une cruauté nécessaire: si ce n’est pas pathologique, qu’est-ce que c’est? La défaite est réenchantée. Le réel devient optionnel. Le mensonge, thérapeutique. Ce type de réaction n’est pas marginal. Il est révélateur d’un état d’esprit collectif où reconnaître un échec est vécu comme une trahison nationale. L’important n’est plus de gagner, mais de ne jamais perdre… du moins dans le narratif du régime.
L’élimination algérienne n’a pas empêché une explosion de joie nationale quelques jours plus tard, lorsque le Maroc a perdu la finale de la même CAN. Des scènes de liesse ont été observées dans plusieurs villes algériennes. Klaxons, drapeaux, cris de joie. Une célébration massive, populaire, spontanée. L’Algérie ne fête plus ses victoires, puisqu’elles n’existent pas, mais les défaites– très rares– du Maroc. Le «grand méchant loup» devient l’obsession structurante. La joie ne naît plus de la réussite de soi, mais de l’échec de l’autre. Une logique négative, pathologique, où la marocophobie tient lieu de projet national. Ce réflexe émotionnel dit tout: l’identité politique et symbolique algérienne se construit contre le Maroc et non pour l’Algérie. Ce n’est pas nouveau, mais cela ne s’était jamais autant exacerbé que depuis que Tebboune a été désigné président. Cette exacerbation de la marocophobie est indexée sur les échecs sans fin d’un régime qui patauge pour une survie précaire.
Sahara: même déni, même infantilisme
La même mécanique s’est produite quelques mois auparavant à New York, lors de l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, fin octobre 2025, qui consacre le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine comme la référence à une solution politique. Il y a d’abord eu la colère visible et incontrôlée de l’ambassadeur algérien à l’ONU, Amar Bendjama, avant, pendant et juste après le vote. Ensuite, la fureur hystérique du Polisario. Enfin, la phase la plus révélatrice: le déni du réel.
Ahmed Attaf, ministre algérien des Affaires étrangères, s’est empressé d’expliquer que cette résolution ne constituait ni une victoire pour le Maroc, ni une défaite pour l’Algérie. Une phrase devenue ritournelle, répétée comme un mantra pour conjurer la réalité.
Un exemple suffit à le dire: lors d’un entretien accordé à la chaîne algérienne AL24 News le 2 novembre 2025 à Alger, Attaf a insisté sur le fait que «les fondamentaux de la question du Sahara occidental sont préservés dans la résolution», en soulignant que le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination reste pleinement reconnu et que le plan d’autonomie marocain n’est plus présenté comme l’unique solution dans le texte final. Sauf que c’est archifaux. Il y a mieux, le «diplomate» a affirmé que l’Algérie avait même été «à deux doigts de voter pour la résolution» mais s’était finalement abstenue plutôt que de la soutenir pleinement, réfutant l’idée d’une victoire marocaine claire.
Lire aussi : Sahara: Abdelmadjid Tebboune s’enfonce dans le déni
Pourtant, les faits sont têtus: la dynamique diplomatique est clairement favorable à Rabat, et Alger, malgré son activisme, échoue à inverser la tendance. Comme lors de la CAN, la défaite est niée. Elle est neutralisée par un discours creux, circulaire, infantilisant. On ne perd jamais. On ne gagne pas non plus. On flotte dans un entre-deux imaginaire où l’honneur national est préservé au prix du ridicule.
Sifaoui démonte méthodiquement cette logique. En Algérie, explique-t-il, le complotisme n’est pas une dérive marginale. C’est une grammaire politique. Tout échec trouve sa cause ailleurs. Israël, le Maroc, la France, les États-Unis, les Émirats arabes unis. La liste varie selon les circonstances, mais le mécanisme reste identique. Même la pluie n’y échappe pas. À ce rythme, ironise-t-il, elle devra bientôt passer par le cabinet du roi Mohammed VI avant de tomber sur l’Algérie. Une formule qui dit une vérité inquiétante: plus rien n’est explicable sans ennemi. Cette obsession finit par rendre le pays malade. Elle déresponsabilise les gouvernants, infantilise les citoyens et empêche toute remise en question collective. Pourquoi réformer, pourquoi travailler, pourquoi s’améliorer, si tout est déjà joué par des forces occultes ou si, finalement, l’échec est une fatalité?
Cette logique porte en elle un danger majeur pour le régime algérien lui-même. À force d’expliquer que tout est complot, ou alors «retraite», une question finit par surgir: et si le mal venait de l’intérieur? Et si le véritable ennemi n’était pas à Tel-Aviv, Rabat ou Paris, mais bien à Alger? Le conspirationnisme est un feu qui ne distingue pas ses cibles. Aujourd’hui instrument de contrôle, il peut demain devenir une arme contre ceux qui l’ont cultivé. Un peuple à qui l’on a appris à soupçonner tout et tout le monde gagnerait à soupçonner aussi ses propres dirigeants.
De la CAN au Conseil de sécurité, de la pelouse aux tribunes diplomatiques, l’Algérie contemporaine donne le spectacle triste d’un pays qui préfère la fiction à la lucidité. Le déni est devenu un refuge collectif, un antidouleur politique, une identité de substitution. Mais on ne construit pas une nation sur le ressentiment, ni une stratégie sur le mensonge. Tant que l’Algérie continuera à célébrer les défaites des autres plutôt que d’interroger les siennes, tant qu’elle transformera chaque revers en complot et chaque échec en victoire morale, elle restera enfermée dans un cercle stérile. Le déni a longtemps servi le régime. Il pourrait bien, demain, signer sa faillite.












