Algérie-Belgique: les dessous d’un deal humiliant pour le régime d’Alger

A gauche, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, à Bruxelles, en mars 2026.

A gauche, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, à Bruxelles, en mars 2026.

L’entente conclue fin mars entre Alger et Bruxelles trahit une logique transactionnelle où la gestion des migrants devient une monnaie d’échange au profit des tenants du pouvoir, leurs affidés et leurs proches. Approbation des OQTF contre exemption de visas pour la nomenklatura algérienne, tel est le deal humiliant. Une stratégie opportuniste aux multiples incohérences où Bruxelles devient une simple, et bien pratique, escale… pour se rendre à Paris et y reprendre affaires et vieilles habitudes. Décryptage.

Le 04/04/2026 à 11h10

L’accord restera comme l’un des épisodes les plus révélateurs des dérives d’une diplomatie algérienne devenue transactionnelle, où l’intérêt d’une caste prime sur toute autre considération, y compris la fameuse fierté nationale. Il a été conclu lors de la visite du ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, à Bruxelles, les 25 et 26 mars derniers. Ce qui en ressort, c’est un mécanisme destiné à faciliter le renvoi massif des migrants algériens en situation irrégulière depuis la Belgique vers l’Algérie en échange… d’une exemption de visa pour les détenteurs de passeports diplomatiques, soit toute la nomenklatura.

Derrière les communiqués lénifiants évoquant un «partenariat renforcé» et une coopération «mutuellement bénéfique», la réalité est brutale: un troc assumé entre la reprise accélérée, et par milliers, de migrants en situation irrégulière et l’octroi de facilités de circulation au profit d’une élite politico-administrative hypertrophiée. C’est le pacte exemption de visas pour le détenteur des passeports diplomatiques et de service contre OQTF en fast track.

Dans le détail, le cœur de cet accord repose sur un mécanisme qui, en d’autres circonstances, aurait été présenté comme une capitulation. L’Algérie s’engage désormais à identifier ses ressortissants indésirables en Belgique dans un délai record de quinze jours, là où auparavant les procédures pouvaient s’étirer sur des mois, voire des années. Ce délai ouvre la voie à la délivrance rapide de laissez-passer consulaires, documents indispensables à toute expulsion. Mieux encore, l’accord prévoit la possibilité de rapatriements groupés sur des vols dédiés, avec la participation directe d’escortes sécuritaires algériennes. C’est sans précédent et c’est doublement humiliant: des agents algériens vont assurer l’expulsion de leurs propres compatriotes. Une «coopération» qui tranche radicalement avec l’attitude adoptée par Alger vis-à-vis de la France, où les demandes de laissez-passer sont ignorées ou bloquées dans le cadre du bras de fer diplomatique.

En contrepartie, la Belgique accorde une exemption de visas aux détenteurs de passeports diplomatiques et de service algériens. Officiellement, il s’agit de fluidifier les échanges institutionnels. Dans les faits, cette mesure ouvre les portes de l’espace Schengen à une population bien plus large que ne le suggère l’intitulé. Car en Algérie, le passeport diplomatique n’est pas un attribut rare réservé à une poignée de diplomates en mission. Il est distribué avec une générosité qui confine à l’inflation: hauts fonctionnaires, cadres supérieurs, officiers, membres d’appareils sécuritaires, conseillers divers, sans oublier leurs familles, maîtresses et concubines. Ce sont donc des dizaines de milliers de bénéficiaires potentiels qui accèdent, par ce biais, à une liberté de circulation que l’immense majorité des citoyens algériens ne peut qu’observer de loin.

Il ne s’agit pas de diplomatie au sens classique, mais d’un mécanisme de redistribution interne des avantages, où l’État agit comme un courtier au profit de ses propres réseaux. Les migrants irréguliers deviennent une variable d’ajustement, une monnaie d’échange dans une négociation où leur sort importe moins que les bénéfices tirés par la nomenklatura. Le fait que ces migrants soient des ressortissants algériens, que leur retour relève en principe d’une décision souveraine et non d’une concession négociable, semble avoir été relégué au second plan.

La manière dont cet accord a été exposé par la Belgique ajoute une dimension supplémentaire à ce tableau déjà peu reluisant. Loin de se contenter d’un communiqué diplomatique vague, les autorités belges ont détaillé les termes de l’entente, chiffres à l’appui. Elles ont évoqué les milliers de ressortissants concernés par des mesures d’éloignement, plus de 2.000 sur les 30.000 Algériens recensés en Belgique, les délais désormais imposés à Alger, les nouvelles modalités opérationnelles permettant d’accélérer les expulsions. Ce faisant, elles ont levé le voile sur la nature exacte du compromis, transformant ce qui aurait pu rester un arrangement discret en démonstration publique de realpolitik. L’effet est dévastateur pour l’image du régime algérien, exposé comme un acteur prêt à monnayer ses obligations régaliennes contre des avantages ciblés, voire très personnels.

Pour les tenants du régime algérien, l’enjeu n’est pas la Belgique en elle-même mais, toujours, la bonne vieille France dont ils ne peuvent se passer. Étouffant dans leurs bureaux du centre d’Alger ou au Club des Pins, ils n’en peuvent plus d’être séparés de leurs repères depuis l’instauration par la France de l’obligation de visas (même) pour les détenteurs du passeport diplomatique en août 2025. En plein été, tout un symbole. La Belgique, c’est une voie de contournement mise en place par Alger face aux restrictions françaises. L’accès à la Belgique, membre de l’espace Schengen, offre une solution particulièrement efficace. Une fois entré sur le territoire belge, il devient possible de circuler vers la France sans passer par des contrôles frontaliers systématiques, notamment par voie terrestre ou ferroviaire. L’objectif n’est donc pas tant Bruxelles que Paris, et plus largement l’ensemble de l’espace européen accessible sans entraves visibles.

La tactique n’en est pas à son coup d’essai. L’Algérie avait déjà obtenu des exemptions de visas avec la Slovénie. Mais cette option s’est révélée peu pratique. La distance géographique et l’absence de continuité terrestre directe avec la France imposaient des déplacements aériens, donc de possibles contrôles aux aéroports, où les autorités françaises conservent la capacité de refuser l’accès. La Belgique, en revanche, offre une proximité et une porosité qui en font une porte d’entrée idéale. Ce contraste souligne le caractère opportuniste et pragmatique, voire cynique, de la démarche algérienne.

Ce pragmatisme contraste violemment avec la posture affichée par Alger dans ses relations avec Paris. Sur fond de tensions liées notamment à la question du Sahara occidental et à la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine, le discours officiel algérien se veut ferme, voire intransigeant. Après que l’Algérie a cessé unilatéralement d’appliquer l’accord bilatéral du 11 mai 2025, la France a réagi quelques jours plus tard en mettant fin à l’exemption de visa, avant d’officialiser la mesure le 19 août 2025 par la suspension de l’accord de 2013 qui permettait jusque-là aux titulaires de passeports diplomatiques et de service d’entrer sans visa. La mesure s’inscrivait dans un contexte d’expulsions croisées de personnels et de restrictions d’accès au territoire français visant des responsables algériens. Depuis, rien n’a changé. Pourtant, dans le même temps, des concessions majeures sont accordées à la Belgique, dont les positions diplomatiques, notamment sur le Sahara, sont presque identiques à celles de la France. L’incohérence est d’autant plus frappante que Bruxelles est souvent perçue comme alignée sur des orientations européennes globales qui ne sont pas nécessairement favorables à Alger.

Le précédent avec l’Espagne renforce ce constat. Après une crise d’une rare intensité, marquée par des accusations virulentes et une rupture quasi totale des relations, Alger a fini par normaliser ses rapports avec Madrid sans obtenir la moindre concession. Le retour à la coopération, la reprise des échanges et l’accueil chaleureux réservé aux responsables espagnols. La visite de José Manuel Albares à Alger le 26 mars 2026 a d’ailleurs marqué une normalisation spectaculaire des relations algéro-espagnoles après trois ans de froid diplomatique sur fond d’appui espagnol au plan d’autonomie sous souveraineté du Maroc comme unique solution au conflit sur le Sahara. Le 26 mars, c’est comme si de rien n’était. Reçu en véritable chef d’Etat, tant par son homologue Ahmed Attaf que par le président Abdelmadjid Tebboune, José Manuel Albares s’est livré à un véritable show, confirmant sa stature d’homme d’Etat et une vraie expertise sur le régime algérien.

Tout d’un coup, et après avoir suspendu le traité d’amitié en 2022 suite au revirement de Madrid sur le Sahara, l’Algérie normalise ses relations sans obtenir ne serait-ce que l’ombre d’une concession espagnole sur ce dossier. Après avoir fermé le gazoduc Maghreb-Europe qui passait par le Maroc, l’Algérie rouvre les vannes de son gaz à l’Espagne, avec des promesses d’augmentation des livraisons. Et les produits espagnols sont de nouveau les bienvenus. En sachant que le volume des échanges a atteint près de 8,5 milliards d’euros en 2025, avec une forte hausse des exportations ibériques.

De quoi illustrer une capacité à passer rapidement d’une posture de confrontation à une logique d’accommodement, voire de servilité. Cette volatilité diplomatique, où les principes affichés cèdent rapidement devant les impératifs du moment, nourrit le sentiment d’une diplomatie sans logique aucune et, surtout, sans gouvernail.

Reste la question de la réaction française. Face à un dispositif qui permet de contourner ses propres restrictions, Paris pourrait être tenté de renforcer ses mécanismes de contrôle, notamment en ciblant les déplacements intra-Schengen, histoire d’éviter les effets de contournement générés par des accords bilatéraux asymétriques. Dans une lettre datée du 6 août 2025, adressée à son Premier ministre, le président Emmanuel Macron demandait une application effective des restrictions visant les responsables algériens. Il y insistait sur la nécessité d’éviter tout contournement des mesures, notamment via d’autres pays européens, en appelant à une coordination renforcée au sein de l’espace Schengen et à la mise en place de mécanismes de consultation entre États membres.

Fragile donc, l’accord avec la Belgique pose une question fondamentale sur la nature du lien entre un État et ses citoyens. En acceptant de négocier la réadmission de ses propres ressortissants, non pas comme une obligation mais comme une contrepartie, le pouvoir algérien introduit une logique de marchandisation qui brouille les repères. Le retour des migrants irréguliers, qui devrait relever d’un principe simple de responsabilité étatique, devient un levier de négociation au service d’intérêts particuliers. Le contraste est saisissant avec le refus persistant opposé à la France dans des circonstances similaires.

Au final, ce que révèle ce deal, ce n’est pas une habileté tactique ou une adaptation aux contraintes du moment, mais une transformation plus profonde de la diplomatie en jouet, des ressources de l’Etat en privilèges et de la souveraineté nationale en un instrument modulable selon les interlocuteurs. Une logique qui expose, une fois de plus, les grandes fragilités et les immenses contradictions d’un régime qui n’a d’yeux que pour d’étroits intérêts personnels. Désormais, ça saute aux yeux.

Par Tarik Qattab
Le 04/04/2026 à 11h10