Tribune. La régence algéroise des passeports

A gauche, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, à Bruxelles, en mars 2026.

TribuneSa diplomatie n’a qu’une seule obsession: que la nomenklatura ait de nouveau accès aux Champs-Élysées, fût-ce par des voies détournées.

Le 07/04/2026 à 08h00

Le sigle RADP est l’abréviation du long et pesant «République algérienne démocratique et populaire» – on s’endort d’ennui avant la fin –, qui est le nom officiel de l’État proclamé le 5 juillet 1962. Pourquoi ne pas l’avoir nommé «République algérienne» tout court, sur le modèle de la République française qui a créé ex nihilo ce pays aux dépens de ses voisins? Ah, c’est qu’il fallait justement marquer sa différence avec mama França. Ingratitude, quand tu nous tiens… Vagissant dans ses langes, le bébé-État se tourna vers l’Est. On trouvait là des pays qui se qualifiaient fièrement de «démocraties populaires» – Pologne, Hongrie, Bulgarie, RDA… Eh bien, se dirent Ben Bella et les siens, voilà le modèle à suivre, nous ferons comme eux!

Dans l’absolu, il n’y avait rien à reprocher à ces jeunes chefs en quête d’un nom. Ils avaient d’ailleurs le choix. Ils auraient pu reprendre la vieille dénomination de «Régence d’Alger», en turc Eyalet Jazâ’yir-Gharb, mais comment expliquer que sa superficie avait été multipliée par dix en passant de la domination ottomane à la domination française? Ils auraient pu adopter l’appellation «smala d’Abdelkader» pour rendre hommage à la résistance du fameux émir, héros national, mais ç’aurait fait désordre vu que ledit émir avait fait allégeance au sultan du Maroc, Moulay Abd-er-Rahman: la première fois, en 1832, au début de sa résistance contre la France, lorsqu’il se déclara khalifa (représentant) du sultan dans l’Ouest algérien; la deuxième fois, en 1846, lorsqu’il se réfugia au Maroc. «Régence d’Alger», «smala d’Abdelkader», décidément ce n’était pas possible. Alors va pour «République algérienne démo, etc.»

Mais il y a le mot et la chose. Se proclamer «Rép démo et pop», ça oblige. Il faut montrer qu’on l’est vraiment. On est du peuple (démocratique) et au service du peuple (populaire). C’est beau sur le papier –mais qu’en est-il de la réalité?

Hélas, le nouvel État suivit la pente naturelle des «démocraties populaires» dont il avait copié le nom. Rapidement, une nomenklatura apparut, c’est-à-dire une élite administrative basée sur le parti unique et l’armée et jouissant de privilèges exorbitants. Au peuple, on jetait quelques miettes pour qu’il se tienne tranquille mais la nomenklatura se réservait l’essentiel de la rente pétrolière, convertie en biens matériels et symboliques (les grades, les titres…).

L’un de ces biens symboliques les plus convoités est le passeport diplomatique. De couleur rouge, il se distingue du passeport vert, qui est celui du peuple: on voit à ce détail que cette République n’a rien de populaire. Ce sésame couleur sang permet l’entrée sans visa dans plusieurs pays –mais c’est surtout la France qui intéresse la nomenklatura. La possibilité de sauter dans un avion et de se retrouver quelques heures plus tard à Paris, à faire du shopping sur les Champs-Élysées avec sa femme ou sa maîtresse, ravit l’élite militaro-politique du pays.

Catastrophe! La France, justement, a mis fin à ce privilège en 2025: désormais, elle impose de nouveau le visa aux détenteurs de passeports diplomatiques algériens. Et c’est là qu’on voit la vraie nature de la soi-disant République qui n’a de «populaire» que le nom. Depuis cette date, sa diplomatie n’a qu’une seule obsession: que la nomenklatura ait de nouveau accès aux Champs-Élysées, fût-ce par des voies détournées.

Elle a «conquis» la Slovénie – mais c’est loin de Paris… Bruxelles, c’est à deux heures de voiture. Alger et Bruxelles ont donc signé la semaine dernière deux accords jumeaux: l’un pour accélérer le renvoi de migrants en situation irrégulière, l’autre pour faciliter la circulation des «responsables» algériens. Disons-le autrement: on expulse le peuple, on accueille la nomenklatura. L’Algérien Ahmed Attaf, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l’étranger et des Affaires africaines (ouf…) a déclaré que c’est un accord gagnant-gagnant. Euh… Le seul gagnant du côté algérien est la nomenklatura.

Tout cela prouve que le sigle RADP est une escroquerie. Cette République n’a rien de démocratique ni de populaire. Pour ne pas changer de sigle – ça coûte cher, de changer tous les documents à en-tête –, il serait plus honnête et plus conforme à la réalité de la rebaptiser Régence Algéroise Des Passeports. C’est sa fonction principale depuis quelque temps.

Par Sanaa Berrada
Le 07/04/2026 à 08h00