Pablo Iglesias: le chevalier noir du Polisario, entre corruption, fanfaronnade et appels à la guerre

Pablo Iglesias Turrión, cofondateur de Podemos et ancien vice-président d'Espagne.

PortraitAncien vice-président d’Espagne, cofondateur fulgurant puis fossoyeur de Podemos, Pablo Iglesias Turrión s’est mué en porte-étendard frénétique du Polisario, multipliant les appels à la lutte armée comme d’autres lancent des slogans. Derrière la pose héroïque et les envolées idéologiques, son parcours raconte surtout une chute spectaculaire. Celui qui aime parader en «caballero» de la cause sahraouie traîne désormais un cortège d’affaires judiciaires et une obsession va-t-en-guerre qui relève davantage de la bravade que de la conviction éclairée.

Le 22/11/2025 à 10h31

Pablo Iglesias Turrión traîne derrière lui un lourd cortège d’affaires judiciaires et de controverses. Et il se fait un honneur de «caballero» d’appeler le Polisario à prendre les armes contre le Maroc, prônant la guerre comme une posture de bravache de la vieille Espagne: van de guerra como quien va de romería– ils partent en guerre comme on part en pèlerinage–, avec l’inconscience joyeuse des imbéciles heureux.

Ancien député européen, cofondateur du parti espagnol d’extrême gauche Podemos et éphémère vice-président du gouvernement, la «cause» du Polisario est celle qu’il défend avec le plus de fougue. Dès 2014, ce donneur de leçons et grand provocateur médiatique, dont la carrière politique s’est achevée, dans les scandales et la corruption, aussi vite qu’elle est née, affiche une ligne proréférendum à poing levé. Le programme électoral de Podemos prêchait ainsi l’établissement de relations diplomatiques de haut niveau avec la République arabe sahraouie démocratique (RASD), une entité fantoche et dont les représentants sont des miliciens terroristes. Une telle position lui vaut très vite l’admiration enthousiaste d’Alger qui le traite en héros, lui ouvre grand les portes de ses médias et lui assure un soutien financier sans faille en Espagne.

Muni de ses nouveaux galons, Pablo Iglesias se transforme en porte-voix virulent du camp pro-Polisario et épouse mot à mot la rhétorique algérienne sur le sujet. À chacune de ses tribunes publiques, il fustige le «colonialisme marocain» et accuse l’Espagne de trahison historique envers les Sahraouis. Pour lui le Royaume est une dictature. On le voit organiser des meetings où il appelle les Espagnols à se soulever contre leur gouvernement pour «ne pas trahir la dignité des Sahraouis». On voit, çà et là, des drapeaux du Polisario flotter dans le vent. Les observateurs s’interrogent déjà sur ce trublion qui prêche pour une cause étrangère. Son ascension politique se mêle dès lors aux allégeances mystérieuses à la caste d’Alger.

Accolé au mouvement des Indignés, il déniche, du jour au lendemain, l’argent nécessaire pour fonder un parti politique, Podemos à l’allure d’insurgé, avec l’ambition de balayer «la caste» corrompue. Sa grimpette, improbable, est alors fulgurante: élu député européen, il devient en quelques années l’une des figures les plus controversées de la gauche radicale en Europe. Habitué des joutes verbales agressives et des coups d’éclat, il se forge l’image d’un politicien hargneux, multipliant les ennemis à droite comme à gauche. Son style conflictuel –invectives à l’encontre des journalistes et adversaires traités de «fascistes», provocations en tout genre– lui vaut de farouches détracteurs. En interne, son intransigeance provoque des scissions (départ du cofondateur du parti Íñigo Errejón dès 2016). En externe, son discours radical effraie jusqu’à certains électeurs modérés de gauche. Il ne lâche pas le morceau: le Polisario est son dada.

Si bien qu’en 2020, au faîte de sa gloire, alors qu’il est nommé vice-président du gouvernement par Pedro Sánchez, il paye sa dette et tente d’organiser une rencontre officielle de l’un de ses secrétaires d’État avec une représentante du Polisario. Il espère provoquer une ouverture politique aux miliciens de Tindouf et entend bien user de son fauteuil pour les faire entrer par la petite porte. Photos pour les médias. Déclarations depuis le palais de la Moncloa. Annonce d’un pays ami à un autre «pays» qu’il promet de reconnaitre sitôt qu’il briguera la fonction suprême. Alger jubile et le Polisario présente la chose comme un revirement de la position espagnole. Mais, Pedro Sánchez lui tombe dessus, et Pablo Iglesias est obligé de désavouer publiquement sa bourde: «La politique étrangère de l’Espagne [sur le Sahara] est déterminée par le ministère des Affaires étrangères», va-t-il déclarer.

Financement occulte et affaires judiciaires à répétition

Ce rapprochement icarien avec Alger va cependant provoquer sa chute. Derrière le vernis révolutionnaire d’Iglesias, les scandales politico-financiers n’ont pas tardé à éclater. À l’été 2020, un ex-avocat de Podemos, José Manuel Calvente, porte plainte contre la direction pour des irrégularités comptables. La boite de Pandore s’ouvre alors, ahurissante. Personne ne soupçonne ce que la justice va découvrir. Financement illégal, malversations internes, blanchiment, corruptions, enrichissement personnel pèsent sur Pablo Iglesias et ses proches, qui n’en dorment plus. Selon le rapport de la Garde civile versé au dossier, des fonds officiellement destinés à des projets solidaires auraient servi à financer des opérations fantômes profitant à des proches d’Iglesias, en dehors de tout contrôle. Une véritable caisse noire que la presse espagnole surnomme la «caja B» de Podemos, alimentée par les dons et l’argent public, et censée soutenir des œuvres sociales, alimentant par exemple une mystérieuse association de communication (#404 Comunicación Popular) dirigée par un conseiller du parti à Bruxelles. De plus, Calvente dénonce le truquage d’appels d’offres internes, comme pour la rénovation du siège du parti, dont le coût aurait explosé de 600.000 à 1,4 million d’euros, et surtout un montage sophistiqué de contrats fictifs destinés à détourner de l’argent vers l’étranger.

Au cœur de ces affaires figure l’énigmatique «affaire Neurona», du nom d’une société-conseil politique. Podemos avait confié à cette entreprise mexicaine, créée opportunément un mois avant les élections générales d’avril 2019, un contrat de 363.000 euros pour réaliser des prestations de communication durant la campagne. Or, l’instruction a révélé que cette somme a en grande partie quitté l’Espagne pour le Mexique, via des sociétés-écrans et comptes de complaisance. L’hypothèse avancée par la justice était celle d’un montage financier visant à détourner des fonds électoraux sous couvert de services inexistants ou surévalués, au profit de réseaux politiques amis en Amérique latine. Et Neurona va se révéler proche du dictateur vénézuélien Nicolás Maduro, un autre ami du Polisario. Si l’offensive judiciaire va permettre de faire tomber les proches de Pablo Iglesias, et sonner le glas pour Podemos, dont Juanma Del Olmo (son bras droit à la communication), la trésorière et la gestionnaire de Podemos, et même le parti en tant que personne morale, lui s’en tire pour manque de preuve. Mais personne n’est dupe. Les délits investigués vont de la malversation de fonds publics à l’appropriation indue, sans oublier le blanchiment, au vu de la complexité des circuits empruntés par l’argent.

Chute brutale de l’agitateur

Podemos et son patron plongent dans une tempête politico-médiatique. Chaque semaine semblait apporter son lot de révélations sur les magouilles financières du parti violet: une comptabilité parallèle digne des vieux partis corrompus, des surfacturations, des salaires occultes versés aux dirigeants («sobresueldos»), etc.

Même la compagne de Pablo Iglesias, la ministre Irene Montero, est alors accusée d’avoir payé son personnel de maison avec de l’argent public. Pour Pablo Iglesias, c’est la mort politique. Des années de soupçons médiatisés ont durablement terni son image et alimenté l’idée qu’il était aussi compromis que les politiciens traditionnels qu’il fustigeait. Ces affaires suivent Iglesias comme une ombre au tableau. Le «chevalier blanc» de la nouvelle gauche espagnole traîne désormais des casseroles davantage tonitruantes que celles qu’il prétendait combattre. Cette contradiction entache à jamais son aura d’«indigné» incorruptible.

Cette polarisation atteint son paroxysme lors des élections régionales de Madrid en mai 2021. Le verdict des urnes est sans appel: Podemos stagne à 7% des voix et la droite triomphe. «Nous avons échoué», admet-il dans la foulée, avant d’annoncer son retrait immédiat de la vie politique. «Je démissionne de tous mes mandats, je quitte la politique», déclare-t-il, tandis que les médias et la sphère politique soupçonnent quelque arrangement avec des personnalités espagnoles qui auraient des preuves supplémentaires contre l’ex-vice-président d’Espagne. Une haine féroce se déverse contre lui. Il fait profil bas et rase les murs, conscient d’être un paria. Sa carrière politique, aussi brève que chaotique, s’achève sur ce revers cuisant– un départ par la petite porte pour cet ancien insurgé qui rêvait de renverser la table.

De la Moncloa à animateur d’une webtélé

On le retrouve, un an plus tard en 2022, déchu, dénigré, à la tête d’une pompeuse chaine de télévision sur Internet, Canal Red, où il anime une émission («La Base») sur l’actualité politique. Et devinez quel est son sujet favori? Le Polisario, bien-sûr! Ses copains de Tindouf continuent de lui prêter main forte dans l’espoir de retrouver sa visibilité perdue. Sur les ondes, il continue d’exploiter les tensions contre son ennemi juré, le Maroc, sombrant dans la surenchère, une stratégie du vacarme permanent, qui lui assure une insignifiante audience. Il devient un spécialiste de la fabrication de la controverse. Il consacre des émissions entières aux miliciens de Tindouf.

Comme en novembre 2025 où, en prise avec ses vieux démons, il consacre une énième émission au conflit du Sahara, quelques jours après le vote du Conseil de sécurité de l’ONU en faveur de la résolution 2797, appelant explicitement le Polisario à la reprise de la lutte armée. «Le Front Polisario n’a plus d’autre choix que la lutte armée pour défendre le droit des Sahraouis à former une nation», dira-t-il, exhortation martiale encourageant les opérations armées contre les Marocains, appelant comme à son habitude à la violence, oubliant qu’il a été vice-président d’Espagne! Beaucoup y ont vu une incitation à l’action terroriste.

Ce n’est pas la première fois que Pablo Iglesias se fourvoie dans le dossier du Sahara en adoptant des postures idéologiques outrancières au mépris des faits. Déjà en novembre 2020, il s’était illustré par une manipulation historique grossière: il avait tweeté un extrait d’une vieille résolution de l’ONU parlant d’un «référendum d’autodétermination», datant de 1995, afin de fustiger la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine. Depuis, plus de trente résolutions du Conseil de sécurité avaient radicalement modifié les termes du conflit artificiel. Feignant d’ignorer trois décennies d’évolution diplomatique, Pablo Iglesias avait présenté ce texte obsolète comme toujours valable, sans préciser son âge. Ce révisionnisme lui a valu un florilège de critiques, et pointait son cynisme, révélant soit une méconnaissance crasse du dossier, soit une mauvaise foi calculée visant à entretenir une vision dépassée du conflit. Dans les deux cas, le constat est peu flatteur pour celui qui se pose en donneur de leçons sur le sujet sahraoui.

Le sombre héritage d’un «indigné» déchu

Le soutien inconditionnel d’Iglesias au Polisario s’explique en partie par le soutien qu’il a reçu au début de sa carrière politique. Il embrasse aussi la grille de lecture algérienne, déconnectée des réalités du terrain. L’homme n’a en effet jamais visité ni le Sahara ni les camps du Polisario, pas plus que le Maroc voisin. Son engagement est avant tout idéologique et médiatique, nourri par des réseaux d’extrême gauche européens pro-Polisario et par les relais d’Alger. Nombre de politiciens en Espagne le prennent désormais pour un fou, qui joue avec le feu d’un conflit armé dont les premières victimes seraient les civils du Polisario qu’il prétend défendre.

La biographie de Pablo Iglesias apparaît, rétrospectivement, comme une descente accélérée aux enfers. Porté aux nues en 2014 grâce notamment à son projet de reconnaitre la RASD, il laisse en 2025 l’image d’un politicien sulfureux, enlisé dans les controverses. Ses ennemis d’hier qu’il combattait comme un Don Quichotte– les élites de la vieille politique– pourraient presque sourire en voyant comment l’«indigné» s’est lui-même retrouvé englué dans des affaires d’argent sale. Surtout, l’ex-révolutionnaire pro-Polisario qui voulait changer la position de l’Espagne, s’est mué en agitateur de second plan, vociférant depuis un studio de télévision une colère sans débouché.

Sa croisade va-t-en-guerre contre le Royaume marocain, en plus d’être irresponsable, illustre une forme de fuite en avant: il choisit la provocation extrême pour exister médiatiquement, quitte à normaliser un discours de guerre. Hier encore leader, Pablo Iglesias est aujourd’hui un personnage en déshérence. De sa brève incursion au pouvoir, on ne retient finalement que vacarme et propagande. Du chevalier noir, isolé et amer, hanté par ses propres échecs.

Par Karim Serraj
Le 22/11/2025 à 10h31