On a changé de monde et on ne s’en rend pas compte

Xavier Driencourt.

ChroniqueIl serait simpliste de croire que tout a changé depuis l’élection de Donald Trump. Trump nous met, tous, devant nos contradictions. Il souligne la faiblesse de l’Europe, sa passivité, son impuissance quasi-congénitale face à un monde en plein bouleversement. Il nous interpelle et appelle à nous redresser.

Le 06/01/2026 à 16h00

L’année 2025 s’achève, 2026 commence.

Il y a quelques jours, Chefs d’État, Rois et Présidents ont adressé leurs vœux, souhaitant – comme chaque année – un monde de paix: sans guerre, sans famine, sans déplacements forcés de populations, sans catastrophes naturelles.

Pourtant, lorsque l’on contemple la carte du monde, ce sont surtout les dangers, immédiats ou latents, qui apparaissent.

En quelques années, le monde des certitudes que nous connaissions – structuré entre Est et Ouest, Nord et Sud – s’est défait. L’ordre international évolue, notre environnement politique se transforme sous nos yeux, mais notre logiciel diplomatique, lui, demeure figé dans «le monde d’avant». Il serait réducteur de croire que tout a basculé avec l’élection de Donald Trump: celle-ci n’est pas la cause de nos peurs et de nos incertitudes, mais leur révélateur. Trump nous renvoie collectivement à nos contradictions. Il expose la faiblesse de l’Europe, sa passivité, son impuissance quasi congénitale face à un monde en mutation accélérée. Il nous interpelle, nous pousse à nous redresser. Son élection n’est, au fond, que le miroir de notre fragilité.

Cette fragilité n’est pas née avec la guerre en Ukraine, un jour de février 2022. Celle-ci agit plutôt comme un multiplicateur – au sens keynésien – de nos doutes. Dissensions, hésitations, divergences, reculs… tout cela ne constitue pas une politique étrangère; au mieux, cela dissimule l’effritement de nos anciennes certitudes et l’impuissance de nos arrogances.

La guerre en Ukraine et la posture russe ne nous ramènent même pas au temps de la guerre froide – paradoxalement un temps de certitudes, régi par des règles admises, des codes et une forme de rationalité. Aujourd’hui, c’est l’inverse: faut-il affronter Poutine? Lui parler? Négocier? Jusqu’où aller? Fallait-il user de la force au Venezuela?

Les pays de l’OTAN se tournent vers un Donald Trump qui, désormais, ne veut plus vraiment entendre parler d’eux. Il martèle que les États-Unis ont payé la sécurité de l’Europe pendant 80 ans. Désormais, cette sécurité a un prix: il est prêt à vendre des armes et des F-35 à ses conditions à ceux qui pensent encore être ses alliés. Pour le reste: «Débrouillez-vous». Le continent européen ne l’intéresse plus.

«Le monde a changé – et il continue de changer, tout comme ce que nous nommions jadis «l’ordre mondial». Face au «débrouillez-vous» que l’on entend désormais à Bruxelles comme à Washington, le temps est venu de nous réveiller.»

—  Xavier Driencourt

L’intervention américaine au Venezuela et la capture de Maduro laissent le monde interdit: faut-il condamner la violation du droit international, ou se réjouir de la chute d’un dictateur? Là encore, nos repères vacillent. Et cette opération militaire rend, d’une certaine manière, fragile la condamnation de «l’opération de police» russe en Ukraine. Décidément… plus rien n’entre dans nos cadres d’analyse.

Plus à l’est, le monde bouge tout autant. Au Proche-Orient, Israël a, pour un temps, reconfiguré la carte régionale. Plus loin, l’Inde s’affirme, presque déjà comme deuxième puissance mondiale – voire comme candidate à la première place. À l’image de la Chine ou de Trump, elle fait des affaires, et regarde l’Europe avec une bienveillante condescendance, comme on observe des grands-parents qui ont vieilli. Quant à la Chine, elle se dit prête à en découdre avec quiconque entravera sa route: en Asie, à Taïwan, en mer de Chine, jusque sur le continent africain.

Et puis, il y a le Sud. La Méditerranée est la frontière naturelle de l’Europe – et là aussi, nos certitudes vacillent. L’ordre qui y régnait se délite. L’Algérie a choisi la provocation envers la France: enlèvement de Boualem Sansal, détention d’un journaliste dans l’exercice de son métier, même supposé entré sans visa presse. Pendant ce temps, l’Italie et l’Espagne avancent leurs pions, tandis que le Royaume-Uni pousse l’anglais pour détrôner le français.

Plus au sud encore, le nord du Mali est aux mains des jihadistes. Et le nord du Mali, c’est aussi le sud algérien.

Durant mes années d’ambassadeur à Alger – comme tout au long de ma carrière – j’ai été frappé par le peu d’intérêt de l’Europe pour le Maghreb et le Sahel. «C’est le problème de la France», entendait-on à Bruxelles: «Vous avez (avec les Britanniques) colonisé ces régions, débrouillez-vous». Mes collègues européens louaient pourtant les interventions militaires françaises, que leurs propres pays n’avaient ni les moyens ni la volonté d’assumer.

Le monde a changé – et il continue de changer, tout comme ce que nous nommions jadis «l’ordre mondial». Face au «débrouillez-vous» que l’on entend désormais à Bruxelles comme à Washington, le temps est venu de nous réveiller.

Par Xavier Driencourt
Le 06/01/2026 à 16h00