Malgré les nombreuses conventions — multilatérales et bilatérales — relatives au droit de l’extradition auxquelles elle est partie signataire, l’Algérie, pays qui détient certainement le record de demandes d’extradition et autres mandats d’arrêt internationaux émis au cours des six dernières années, s’est régulièrement vu refuser ses requêtes. Car ses gouvernants ont vidé ces conventions de leur substance, en les instrumentalisant pour priver leurs citoyens de leurs droits les plus élémentaires. Pour ces raisons, le pays est aujourd’hui régulièrement pointé du doigt par des organisations de défense des droits humains, qu’elles relèvent des Nations unies, d’instances gouvernementales ou non gouvernementales, régionales comme nationales. Toutes dénoncent la propension du régime algérien à qualifier de terrorisme — ou d’atteinte à l’ordre public et à l’unité nationale — la moindre critique formulée à son encontre.
L’illustration en a été donnée une nouvelle fois par le cas du sénateur-harrag, Abdelkader Djedia, que l’Espagne a récemment refusé d’extrader vers l’Algérie.
Le 27 janvier dernier, la justice espagnole, qui examine depuis novembre 2025 une demande d’extradition émise par les autorités algériennes à l’encontre de cet ex-sénateur, a rendu son verdict. La chambre pénale de la plus haute autorité judiciaire en Espagne, l’Audiencia nacional, a opposé son rejet catégorique à la demande de la justice algérienne.
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Elle a justifié sa décision ferme par le fait que l’opposant algérien n’a fait qu’exercer ses droits parlementaires légaux, et que son extradition vers l’Algérie l’expose à des dangers, compte tenu du manque flagrant de garanties quant à sa sécurité physique et sa liberté.
Pourtant, rien ne prédestinait Abdelkader Djedia, un élu du Front de libération nationale (FLN), parti qui soutient le pouvoir, à choisir la harga en direction d’Alicante en Espagne.
Le seul crime de cet élu de Ouargla est d’avoir interpellé, le 19 décembre 2019, lors d’un débat parlementaire au Conseil de la nation (sénat), le ministre de l’Energie et le PDG de la Sonatrach, à l’époque, critiquant le fait que les régions du sud algérien sont laissées-pour-compte, alors que ce sont elles qui fournissent plus 95% des ressources pétrolières et gazières du pays. Selon lui, autour de Hassi Rmel, le plus important champ gazier de l’Algérie, et Hassi Messaoud, premier champ pétrolier local, le chômage des jeunes diplômés originaires du sud est endémique, alors que les infrastructures sanitaires, scolaires, routières et sportives laissent à désirer.
Au début, ces propos, intervenus une semaine seulement après le parachutage de Abdelmadjid Tebboune à El Mouradia, n’ont pas suscité de réactions immédiates. Ce n’est que quatre années plus tard qu’ils seront exhumés, au moment où Abdelkader Djedia a exprimé son intention de se représenter pour un nouveau mandat en 2023, dans le cadre du renouvellement périodique d’un tiers des membres du Sénat. C’est Salah Goudjil, l’ancien président du Conseil de la nation jusqu’à mai 2025, qui, du haut de ses 95 ans aujourd’hui, a jeté Abdelkader Djedia en pâture à la vindicte du «système», en levant son immunité parlementaire en octobre 2023. Celle-ci sera immédiatement suivie par une ISTN (interdiction de quitter le territoire national). Le sénateur de Ouargla a alors compris ce qui l’attendait et, voyant l’étau se resserrer autour de lui, a décidé de prendre clandestinement le large vers les côtes espagnoles.
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Le 5 février 2024, il est condamné par contumace à trois ans de prison ferme et à 500.000 dinars d’amende. Trois jours plus tard, la Cour constitutionnelle confirme la levée définitive de son immunité parlementaire. Une demande d’extradition est également formulée à son encontre auprès de la justice espagnole.
Mais, en plus des organisations de défense des droits humains, Abdelkader Djedia va recevoir un appui décisif du côté de l’Union interparlementaire (union mondiale des parlements nationaux). Après un voyage du président de cette institution à Alger, l’UIP a reconnu que les critiques émises par le sénateur Djedia quant à la mauvaise redistribution des richesses du pays étaient parfaitement légitimes et entraient dans le cadre de son rôle de parlementaire, qui exprime librement son avis sur les politiques publiques. L’UIP a conclu qu’il était clair que ce sénateur faisait l’objet de persécutions pour des motifs politiques.
Le camouflet que la justice espagnole a infligé mardi dernier au régime algérien n’est pas le premier du genre.
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Rien que durant la seule année 2025, la France a refusé deux extraditions vers l’Algérie visant des opposants politiques lourdement condamnés dans leur pays. Le 19 mars 2025, la justice française a rejeté la demande d’extradition de Abdeslam Bouchouareb, ancien ministre condamné à un cumul de cent ans de prison pour de présumés faits de corruption. Moins de deux mois plus tard, le 14 mai 2025, la Cour d’appel de Paris a refusé l’extradition d’Aksel Bellabaci, militant du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK), poursuivi en Algérie pour pas moins de 14 chefs d’accusation, dont certains liés au terrorisme. Il encourait la peine de mort, au même titre que d’autres membres du MAK, dont son président, Ferhat Mehenni, que la France a toujours refusé d’extrader et qui a, lui aussi, été condamné à mort en Algérie. La justice française a invoqué le risque de «graves conséquences», notamment la torture et d’autres traitements inhumains ou dégradants.
Les cas de journalistes et d’opposants algériens réfugiés en France, tels qu’Amir Dz, Hichem Aboud ou Abdou Semmar, ont largement alimenté l’actualité ces six dernières années. Les juridictions françaises ont, à plusieurs reprises, rejeté les demandes d’extradition les visant, en s’appuyant sur des motifs étayés tenant à la protection des droits fondamentaux, mais aussi aux réserves persistantes entourant les systèmes judiciaire et carcéral algériens.
Au delà de ces griefs légitimes, les pays européens sont désormais plus enclins à protéger les opposants politiques algériens, car ils font de plus en plus l’objet de tentatives d’enlèvement et même d’assassinat de la part des barbouzes des services algériens, déguisés en agents diplomatiques consulaires.






