Terrain de jeu d’importants mouvements terroristes islamistes, la région a été malmenée par des conflits politiques. En 2011, en effet, plusieurs pays d’Afrique du Nord se voyaient secoués par les Printemps arabes, vastes manifestations réclamant des transitions démocratiques ainsi que des réformes sociales et économiques. Les soulèvements cédaient finalement la place à des contre-révolutions et à des constats d’échecs. En Égypte, après la parenthèse islamiste des Frères musulmans, issue des premières élections libres de l’histoire du pays, la population assistait au retour de l’armée au pouvoir. En Libye et en Syrie, comme au Yémen, de longues guerres civiles amenaient le chaos, tandis que le Sahel sombrait dans le terrorisme islamiste après que la déstabilisation de la Libye se fut étendue à la bande sahélo-saharienne, provoquant une crise migratoire en Méditerranée.
En outre, en Tunisie, seul pays à avoir mené une transition démocratique, la population dénonçait encore la persistance d’une mafia au pouvoir dans les années 2020, mais aussi la dégradation de la situation économique et sociale. À la même période, en Algérie, un vaste mouvement de contestation (le Hirak) réclamait la mise en place d’un État de droit, d’une véritable démocratie respectueuse des libertés et la fin de la corruption. Quant aux pays du Golfe, eux aussi ont connu une évolution politique notable à mesure qu’une nouvelle génération de dirigeants arrivait au pouvoir: au Qatar (Tamim Ben Hamad Al Thani), à Oman (Haitham Ben Tareq Al Saïd), aux Émirats arabes unis (Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane) et en Arabie saoudite (Mohammed Ben Salman en 2017). Ce renouveau a conduit à la multiplication d’initiatives visant leur développement économique, mais aussi diplomatique.
Les liens entre les pays du monde arabe se sont raffermis ces dernières années. Outre les accords d’Abraham, qui avaient permis le rapprochement de l’État hébreu avec les pays du Golfe, ces derniers avaient également mis fin aux tensions qui nuisaient aux relations de voisinage lors d’un «sommet de la réconciliation», en 2021. De même, en 2022, les contacts reprenaient entre la Turquie et l’Arabie saoudite, qui, l’année suivante, renouait elle-même avec son grand rival régional, l’Iran. Puis, l’Égypte et la Turquie entamaient leur réconciliation après une décennie de rupture.
Si ce contexte de détente régionale a favorisé la coopération entre les pays arabes, cette évolution a été relativement parasitée par la persistance de crises et de conflits dans la région. Depuis des décennies, le Moyen-Orient est rongé par une forte instabilité politique. Ces dernières années en effet, outre la Syrie et la Libye, qui ont basculé dans des guerres civiles, le Yémen, après 2014, s’est enlisé dans un violent conflit entretenu par les rivalités entre le royaume saoudien et la république islamique d’Iran. Le Soudan a également connu la guerre en 2023, en raison de rivalités politiques.
Cela a favorisé la montée en puissance du djihadisme dans de nombreux pays, à commencer par l’Irak et la Syrie. Et si l’État islamique ne contrôle plus les territoires qu’il avait réussi à occuper au sommet de son expansion (dans les années 2010), l’organisation demeure unie au Moyen-Orient (ex.: cellules dormantes clandestines). En 2025, le Royaume de Jordanie interdisait les Frères musulmans sur son sol, les islamistes étant accusés d’avoir organisé des complots contre l’État. Le mouvement frériste, implanté dans la communauté palestinienne vivant en Jordanie, soutenait la cause palestinienne. Il s’était rapproché du Hamas.
«Ce vide stratégique laissé par le retrait américain est désormais comblé par de nouveaux acteurs régionaux et mondiaux, redessinant un ordre scindé entre de nouveaux axes d’alliances»
Aussi, le monde arabe a été secoué par les frappes israéliennes menées à Gaza, mais aussi dans le sud Liban et en Syrie contre des milices iraniennes, puis contre l’Iran, en 2025. Cet état de fait révélait la scission dans la région, pourtant longtemps structurée autour de nationalismes forts et anti-impérialistes (Nasser, Kadhafi, etc.) et défenseurs de la cause palestinienne. Avec le déclin des régimes qui incarnaient le nationalisme panarabe (Égypte, Irak de Sadam Hussein, Syrie des Assad), la cause palestinienne a en effet cessé de mobiliser les foules arabes. Aussi, après l’offensive israélienne contre Gaza en 2023, la majorité des pays sont-ils demeurés silencieux.
Les accords d’Abraham, puis les changements politiques (Irak, Libye, Syrie), ont en effet renouvelé les enjeux régionaux. En 2025, l’Arabie saoudite entendait envisager la normalisation avec Israël, en affichant sa volonté de cheminer vers un État palestinien, renouvelant la solution à deux États mise à mal par la guerre menée à Gaza. Cependant, l’offensive de l’État hébreu contre l’Iran en 2025 avait été condamnée par l’Arabie saoudite, la Turquie ou encore le Qatar, qui dénonçaient la violation de la souveraineté de la République islamique «sœur», malgré leur traditionnelle mésentente.
Ainsi, avec la guerre à Gaza, puis la «guerre des douze jours», la normalisation attendue entre Tel-Aviv et Riyad, qui aurait pu naître des accords d’Abraham, apparaissait moins probable. Aussi le monde arabe ne dérogeait-il pas à l’adage attribué au penseur Ibn Khaldoun pour évoquer les tensions et conflits qui malmènent le Maghreb et le Proche-Orient depuis la seconde moitié du XXème siècle: «Les Arabes se sont entendus pour ne jamais s’entendre».
Lors du sommet de la Ligue arabe en 2022, ses membres rappelaient l’importance d’apaiser les crises qui traversent le monde arabe et d’y protéger «l’État-nation», à la fois menacé par les ingérences étrangères et par le terrorisme et les milices («Déclaration d’Alger»). Refusant les interventions extérieures, le but était de trouver «des solutions arabes aux problèmes arabes» et donc de développer une «sécurité arabe commune».
Le monde arabe a en effet été l’objet de multiples ingérences, notamment à partir des années 2000. Or les interventions américaines, menées dans un but de démocratisation («State Bulding», «Democracy Building»), ont conduit à la création de zones grises, où les mafias, le trafic de drogue et d’êtres humains dégradent considérablement la vie des populations. Les ingérences occidentales, mais aussi régionales, ont ainsi favorisé le chaos dans la région (Sahel, Yémen, Soudan, Libye) – autant que la survenue d’attaques terroristes sur leurs propres sols. À ce titre, la guerre en Libye a été particulièrement dévastatrice. Elle a conduit à l’effondrement de la région sahélo-saharienne. En effet, les limites entre les espaces arabes, maghrébin ou subsaharien se sont atténuées et les frontières sont devenues poreuses. Le contrôle est désormais aux mains de mafias et d’ONG qui, pour certaines, profitent à l’immigration vers l’Europe.
Ainsi, la guerre en Libye, menée avec l’aide du Qatar et de la Turquie, et initiée par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, a installé le chaos dans le pays et fait converger de multiples problématiques au sein d’un même territoire: immigration, expansion des mafias, trafic d’êtres humains, de drogue, etc. D’aucuns estiment, en outre, que cette guerre a provoqué la naissance d’États-milices et de proto-États dans la région allant de la Mauritanie à la Somalie. Ces difficultés se sont, de surcroît, étendues à plusieurs pays de la région.
Les États-Unis ont également brisé l’équilibre régional en accordant davantage de poids à la Turquie, soutien aux Frères musulmans, au détriment de l’Égypte, auparavant considérée comme un facteur d’équilibre dans le monde arabe. Les multiples échecs occidentaux ont conduit au retrait progressif américain du Moyen-Orient dans les années 2020.
En 2025, l’Arabie saoudite, traditionnel allié de Washington, diversifiait ses alliances, signant un traité de défense mutuelle avec le Pakistan, une garantie face aux ambitions iraniennes (grâce au parapluie nucléaire pakistanais). Cela tendait à redessiner l’ordre régional, scindé entre un axe Pakistan-pays du Golfe et un axe Inde-Israël. Ce vide stratégique allait rapidement être comblé par les acteurs régionaux. Outre la Turquie, la Russie reprenait ses marques au Moyen-Orient et la Chine y accroissait son influence.





