L’Algérie n’est pas encore intellectuellement décolonisée

Bernard Lugan.

ChroniqueLes historiens algériens, dont Mohamed El Amine Belghit, s’inscrivent bien dans la ligne des idéologues français qui les ont formés. En leur donnant quitus, le président Tebboune montre que l’Algérie a encore un long chemin à faire avant de se décoloniser mentalement.

Le 20/01/2026 à 11h00

L’Algérie doit tout à la France dont son nom, son unité et ses frontières. En plus de cela, elle doit à la gauche française ses références idéologiques. En graciant Mohamed El Amine Belghit, un historien pour qui «l’amazighité est un projet idéologique sioniste-français», le président algérien Abdelmadjid Tebboune montre ainsi que son pays n’a pas coupé le cordon ombilical le reliant à la gauche universitaire française, sa mère nourricière. Je m’explique.

En Algérie, le négationnisme de la réalité berbère incarné par le courant conservateur arabo-musulman s’est largement nourri des postulats idéologiques portés par une certaine école africaniste française. Celle qui, depuis la guerre d’Algérie, n’a cessé de s’aligner sur les positions, hier du FLN, aujourd’hui sur celles de l’Algérie algérienne. Au nom de l’universalisme et de la lutte contre tous les enracinements, cette coterie très gauchisante nie l’existence des peuples africains, prétendant que ces derniers seraient le résultat de la colonisation.

Disciples de Jean-Pierre Chrétien du CNRS, tout comme lui, ses membres soutiennent ainsi que:

«L’ethnicité se réfère moins à des traditions locales qu’à des fantasmes plaqués par l’ethnographie occidentale sur le monde dit coutumier».

Pour eux, la réalité ethnique n’est qu’une «illusion» résultant de la «pensée gobinienne» des explorateurs de la fin du 19ème siècle.

Pour Catherine Coquery-Vidrovitch, longtemps professeur d’histoire de l’Afrique à l’université de Paris VII et détentrice du «mètre étalon» de l’africanisme «correct», ce fut durant la période coloniale que:

«(…) l’ethnie fut largement fabriquée à des fins de contrôle, non seulement administratif et politique, mais aussi religieux».

«L’histoire millénaire des Berbères commença à être étudiée scientifiquement durant la période coloniale. Pour autant, serait-ce que, parce que les auteurs du 19ème siècle s’exprimaient avec des concepts et des mots aujourd’hui dépassés que les Berbères n’existeraient pas?»

—  Bernard Lugan

Transposée dans le domaine des études berbères, ces sidérantes affirmations conduisent certains universitaires français à des démarches en forme de reptation intellectuelle parfaitement résumées sous la plume de Pierre Bonte, anthropologue-ethnologue directeur de recherche au CNRS dans l’insolite question suivante:

«La distinction entre Berbères et Arabes est-elle une construction idéologique et politique héritée de la colonisation ou présente-t-elle une valeur heuristique?».

À cette interrogation proprement sidérante, l’auteur répond dans ce verbiage abscons propre à nombre de membres de l’africanisme français que:

«Le “mythe“ (lire berbère) néanmoins ne s’est pas construit ex nihilo, il s’inscrit dans un contexte plus large que celui de la colonisation qui lui a conféré sa prétention à la scientificité, et il répond à des déterminations contextuelles s’exerçant sur le long terme».

Traduire ces cuistreries en langage compréhensible demanderait de longs développements. Disons simplement que l’histoire millénaire des Berbères commença à être étudiée scientifiquement durant la période coloniale. Pour autant, serait-ce que, parce que les auteurs du 19ème siècle s’exprimaient avec des concepts et des mots aujourd’hui dépassés que les Berbères n’existeraient pas?

Les historiens algériens, dont Mohamed El Amine Belghit, s’inscrivent donc bien dans la ligne des idéologues français qui les ont formés. En leur donnant quitus, le président Tebboune montre que l’Algérie a encore un long chemin à faire avant de se décoloniser mentalement…

Par Bernard Lugan
Le 20/01/2026 à 11h00